Je me lève, je me frotte les yeux; c'étoit moi qui brûlois, c'étoit Justine qui crioit de toutes ses forces. Lui ordonner de se taire, étouffer dans mes mains cruellement chauffées le feu qui a déjà consumé la moitié du pan gauche de mon habit; rejeter dans la cheminée le tison enflammé, qui, ayant roulé jusqu'à la paillasse, y avoit mis le feu aussi bien qu'au matelas; saisir près de la toilette de Justine un grand seau de faïence, qui, heureusement, se trouva plein d'eau; imbiber du fluide presque glacé la paillasse et le matelas; d'un coup de main arracher la couverture et les draps de Justine; jeter le lit de plume d'un côté, le second matelas de l'autre; renverser le bois de lit d'un coup de pied, ce fut l'affaire d'un moment: je fis tout cela plus vite qu'on ne le lira.

Cependant plusieurs personnes, attirées par les cris de Justine, accouroient à sa chambre; on lui crie d'ouvrir sa porte. Peu s'en faut que je ne perde la tête en reconnoissant la voix de ma belle maîtresse et celle de son sot époux. Où me cacher? il n'y a point de lit, il n'y a point d'armoire! je ne vois que la cheminée, je m'y fourre: Justine approche une chaise pour m'aider à y monter.

«Mais ouvrez donc, Justine», s'écrie le marquis. Justine, en tenant la chaise, répond que le feu est éteint. «N'importe, ouvrez, réplique la marquise, ou je vais faire jeter la porte en dedans!—Encore faut-il que je m'habille, dit Justine en tenant toujours la chaise.—Vous vous habillerez demain», répond son maître furieux.

Tous les domestiques sont accourus, on leur ordonne d'enfoncer la porte. A l'instant même je m'élance et je me cramponne. Justine retire la chaise, elle court à la porte, elle ouvre, on entre. La chambre se remplit de gens, qui tous à la fois interrogent, répondent, commentent, s'effrayent, se rassurent, se félicitent et ne s'entendent pas. Parmi tant de voix confondues je distingue aisément la voix grêle du marquis. «Cette impertinente! qui met le feu à mon hôtel! qui nous fait de ces peurs-là! qui trouble mon sommeil et celui de sa maîtresse!» La marquise, pendant que son mari gronde, fait jeter par la fenêtre la paillasse et le matelas qui avoient fait tout le mal; elle visite la chambre, et voit qu'il n'y a plus de danger. «Que chacun se retire!» dit-elle. Les hommes obéissent d'abord; quelques femmes, plus curieuses peut-être que zélées, offrent leurs services à ma belle maîtresse, qui leur ordonne une seconde fois de se retirer.

«Comment avez-vous mis le feu ici? crie le marquis toujours en colère.—Un moment, donc! lui dit la marquise; attendez donc qu'ils soient tous partis.—Eh! parbleu, Madame, quand ils entendroient! Le beau mystère!—Eh! mais, Monsieur, ne voyez-vous pas que cette enfant est encore tremblante? Croyez-vous d'ailleurs qu'on se brûle exprès?—Madame, vous voilà avec votre Justine, vous lui passez tout. Eh bien! moi, je soutiens que c'est une sotte, une étourdie, qui finira mal, je vous en avertis! Tenez, j'ai toujours remarqué dans sa physionomie qu'elle étoit un peu folle. Voyez cette figure, n'y a-t-il pas quelque chose d'égaré? n'aperçoit-on pas…?—Allons, Justine, interrompit la marquise, apprenez-nous par quel accident…—Madame, je lisois.—Une belle heure pour lire! s'écria le marquis: là! ne faut-il pas avoir perdu la tête?—Madame, reprit Justine, je me suis endormie; la lumière, que je n'avois pas éteinte, et qui étoit trop près du matelas…—Y a mis le feu, interrompit encore le marquis; le grand miracle! Et que lisiez-vous donc de si beau la nuit, Mademoiselle?—Monsieur, répliqua la maligne suivante, c'est un livre qui s'appelle… le Physionomiste complet.» Le marquis s'apaisa tout à coup et se mit à rire. «C'est le Physionomiste parfait qu'elle veut dire.—Oui, Monsieur, oui, le Physionomiste parfait.—Eh bien! Justine, n'est-il pas vrai que ce livre-là est amusant?—Oui, Monsieur, bien amusant… C'est pour cela…—Et ce livre, où est-il?» demanda la marquise. Après quelques instans de silence, Justine répondit: «Je ne le trouve pas, il est apparemment brûlé.—Comment, brûlé! s'écria le marquis, mon livre est brûlé! vous avez brûlé mon livre?—Monsieur…—Et pourquoi prenez-vous mes livres, Mademoiselle? qui vous a permis de prendre mon livre et de le brûler?—Eh! Monsieur, lui dit la marquise, vous criez à me rompre la tête.—Comment! Madame, l'impertinente brûle mon livre!—Eh bien! Monsieur, vous en achèterez un autre.—Oui, vous en achèterez! vous en achèterez! vous croyez donc, Madame, que cela se trouve comme un roman! il n'y avoit peut-être que cet exemplaire dans le monde! et cette sotte le brûle!—Eh bien! Monsieur, répliqua vivement la marquise, si ce livre est brûlé, s'il ne s'en trouve pas d'autre, vous vous en passerez, je ne vois pas grand mal à cela.—En vérité, Madame, l'ignorance… Tenez, je m'en vais, car je vous dirois… Et vous, Mademoiselle, je vous le répète, vous êtes une sotte, une étourdie, une folle; et il y a longtemps que je l'ai vu dans votre physionomie.» Il s'en alla.

Posé en travers dans une cheminée étroite et sale, forcé d'appuyer la tête et les épaules d'un côté, de roidir les jambes de l'autre, et, pour plus grande sûreté, de tenir les bras écartés, je me trouvois dans la plus incommode des situations. Je commençois à me fatiguer beaucoup. Cependant il falloit prendre patience, il falloit savoir comment tout cela finiroit; je recueillis mes forces et je prêtai l'oreille.

La marquise commença. «Le voilà parti! c'est ce que je voulois. Nous sommes seules; j'espère, Mademoiselle, que vous voudrez bien m'expliquer votre chute d'hier au soir, le bruit que j'entends chez vous depuis plus de deux heures; et, comme vous sentez que je ne crois pas à cette petite histoire du livre brûlé, je me flatte que vous daignerez m'apprendre aussi par quel accident le feu vient de prendre ici.—Madame…—Répondez, Mademoiselle, vous n'étiez pas seule chez vous?—Madame, je vous assure…—Justine, vous allez mentir!…—Madame, je lisois… comme je vous l'ai dit…—Vous mentez, Mademoiselle; le livre dont vous parliez tout à l'heure est dans mon cabinet.—Eh bien! Madame, je travaillois,… je cousois… Mais vous toussez, Madame, vous vous enrhumez.—Oui, je m'enrhume, cela est vrai. Je vois que je ne pourrai pas savoir la vérité ce soir. Je vous laisse, Mademoiselle, demain je serai sans doute plus heureuse, ou bien… (Elle revint sur ses pas.) Il faut, de peur d'un nouvel accident, éteindre cela tout à fait», dit-elle.

Elle prit en même temps le pot à l'eau, qui se trouva sous sa main, et le vida sur les trois ou quatre tisons qui se consumoient dans les coins de la cheminée. Aussitôt s'éleva une épaisse fumée qui, entrant à la fois par ma bouche, mon nez et mes yeux, faillit m'étouffer. Mes forces m'abandonnèrent, je tombai sur mes pieds. La marquise recula d'effroi. Je sortis promptement de la cheminée; la terreur fit place à l'étonnement. Nous nous regardions tous trois en silence.

«Mademoiselle, dit enfin la marquise à Justine, en la fixant d'un œil courroucé, il n'y avoit personne chez vous!» Et puis m'adressant un doux reproche: «Faublas! Faublas!» Justine se jeta aux genoux de sa maîtresse: «Ah! Madame, je vous assure…—Quoi! Mademoiselle, vous osez encore!…» Pendant que la pauvre Justine tâchoit de fléchir et de persuader la marquise, je considérois avec attention la simple parure de celle-ci. Un seul jupon, mal attaché, couvroit négligemment des charmes que mon imagination auroit devinés, que mes yeux avoient vus, que ma mémoire me rappeloit. De longs cheveux noirs épars couvroient ses épaules d'albâtre, et retomboient mollement sur sa gorge entièrement découverte… Que ma maîtresse étoit belle!… j'oubliai la supposition de grossesse, et, saisissant une main que je baisai: «Ma chère maman, les apparences sont souvent trompeuses.—Ah! Faublas, à qui m'avez-vous sacrifiée?—A personne; un mot d'explication, et ma justification ne sera pas difficile.» Justine voulut m'appuyer de son témoignage. «Vous êtes bien audacieuse, lui dit sa maîtresse…—Oui, vous avez raison, bien audacieuse», s'écria le marquis de B…, qui, lassé d'attendre sa femme, la venoit chercher.

La marquise souffle la lumière, me donne un baiser sur le front, et me dit tout bas: «Faublas, un peu de patience, je reviendrai dans un instant.» Elle élève la voix et s'adresse à Justine: «Mademoiselle, sortez, venez avec moi.» Justine, qui connoît les êtres, ne fait qu'un saut; la marquise sort, repousse son mari qui alloit entrer, tire la porte, la ferme à double tour, retire la clef, et me voilà encore une fois en prison!