Pour cette fois, mon esclavage me parut supportable; un doux espoir au moins m'étoit permis. Mes comiques tribulations, si étrangement variées, prolongées si cruellement pendant la nuit entière, alloient sans doute finir, et la marquise, bientôt revenue, ne pourroit me refuser le juste dédommagement de tant de maux soufferts pour elle. Cette consolante idée ranima mon courage, je pris une chaise que j'adossai contre la porte, et, comme un chasseur à l'affût, j'attendis ma proie.

Bientôt j'entendis du bruit dans l'appartement des époux; on parloit vite, on parloit haut; on disputoit avec aigreur. Je jugeai que la marquise, ne pouvant se débarrasser de son mari, avoit pris le parti de le quereller, et je ne doutai pas qu'elle ne réussît bientôt à l'impatienter assez pour l'obliger à quitter la place: il en arriva tout autrement. Après d'assez longs débats, la marquise accourut de sa chambre vers la mienne. «Voilà bien, disoit-elle avec feu, la scène la plus scandaleuse! ne me suivez pas! Monsieur, gardez-vous de me suivre!»

Elle étoit déjà au bout du corridor, tout près de ma prison. Je ne sais si elle s'accrocha quelque part; mais le pied lui manqua, et elle tomba si rudement que la clef de ma chambre, s'étant échappée de sa main, vint rebondir contre ma porte. Mon amante infortunée jeta un cri terrible. Son mari, qui la suivoit de près, la releva; plusieurs femmes accoururent, on la ramena chez elle. Un moment après le marquis s'écria: «Elle est blessée! que mes gens se lèvent! que le suisse ouvre les portes! qu'on amène le premier chirurgien!»

Oh! comme mon cœur palpita dans ce triste moment! que le malheur de la marquise me causa d'inquiétude! qu'alors il me parut douloureux d'être ainsi renfermé, de ne pouvoir apprendre si sa blessure étoit dangereuse, si ses jours n'étoient pas menacés! Mon impatience s'accrut par mes réflexions. Au milieu des embarras qu'un pareil accident alloit causer, dans ces momens de trouble et d'agitation, Justine pourroit-elle quitter sa maîtresse? songeroit-elle à me délivrer? Le temps étoit précieux, le jour commençoit à paroître. Si je parvenois à m'échapper, si je pouvois rentrer chez moi, Jasmin, le premier venu que j'enverrois à l'hôtel du marquis, me rapporteroit des nouvelles de sa femme. Il falloit donc tenter tous les moyens possibles de me procurer ma liberté. Le bruit de la porte cochère qu'on ouvrit avec fracas, m'annonçant qu'un des plus grands obstacles était levé, me donna l'espérance de pouvoir surmonter ceux qui me restoient. J'essayai d'abord, mais inutilement, de tirer à moi, par-dessous la porte, la clef restée dans le corridor. Je voulus ensuite démonter la serrure en détachant les vis qui la fixoient; mais elles étoient rivées en dehors.

J'examinois la serrure avec attention, je tâchois de l'ouvrir avec mon couteau, quand La Jeunesse, dont je reconnus la voix, me dit tout bas: «C'est toi, Justine? je te croyois chez ta maîtresse. Ouvre-moi donc.» L'occasion étoit trop belle pour la laisser échapper; je prends mon parti sur-le-champ, et, résolu de donner quelque chose au hasard, je déguise ma voix en la diminuant. Je contrefais de mon mieux celle de Justine, et, glissant, pour ainsi dire, les mots à travers la serrure, je réponds: «C'est toi, La Jeunesse? dis-moi donc comment va ma maîtresse?—Ta maîtresse va bien, la peau est à peine écorchée: monsieur vient de nous dire que le chirurgien a dit que ce n'étoit rien; mais comment ne sais-tu pas cela, toi? Ouvre-moi donc.—Je ne puis pas, mon bon ami; Madame m'a enfermée.—Bah!—Oui, tiens, la clef est par terre dans le corridor: cherche.»

La Jeunesse regarde et trouve la clef, il ouvre la porte et me regarde: «Ah! mon Dieu, c'est le diable!» dit-il. Je tente le passage, il m'adresse un grand coup de poing: je pare et je riposte. Le coup est si prompt, si heureux, que le coquin tombe à la renverse avec une balafre sur l'œil. Je saute par-dessus lui, je me précipite sur l'escalier; mon ennemi se relève et me poursuit. Plus agile que lui, parce que je ne suis pas éclopé, parce qu'un motif plus pressant m'anime, je traverse rapidement la cour, et déjà j'ai franchi le seuil de la porte cochère, quand La Jeunesse, d'autant plus furieux qu'il désespère de m'atteindre, s'avise de crier de toutes ses forces: «Arrête! au voleur!»

J'avois enfilé une rue de traverse: la peur me donnoit des ailes. La Jeunesse, suivi de quelques autres domestiques, crioit encore; mais tous étoient loin derrière moi. Je me croyois sauvé, lorsqu'au détour d'une rue je tombai dans une patrouille de la garde de Paris. Le sergent m'arrêta sur ma mine. En effet, il étoit impossible d'en présenter une plus étrange. Tant de soins m'avoient occupé sur la fin de cette nuit qu'alors seulement je m'aperçus du grotesque équipage dans lequel je courois les rues. Une partie de mon habit brûlée, l'autre bariolée de suie, toute ma personne barbouillée de fumée, et enfin ma tête enterrée dans un bonnet de nuit de Justine: je ne m'étonnai plus qu'en me voyant La Jeunesse eût dit: «C'est le diable!»

Malgré la surprise que me causoit à moi-même ce costume rembruni, j'assurai au sergent que j'étois un honnête homme. Il paroissoit peu disposé à m'en croire sur ma parole; et d'ailleurs La Jeunesse arriva sur ces entrefaites, avec sa séquelle essoufflée. Tous les valets m'environnèrent, et crièrent à tue-tête aux soldats qui me serroient: «Arrêtez-le, c'est un coquin, c'est un voleur; amenez-le à l'hôtel.» Je demandai qu'on me conduisît chez le commissaire du quartier: ma requête fut trouvée si juste qu'on y satisfit sur-le-champ.

Le commissaire attendoit un scellé; quand il sut qu'il ne s'agissoit que de recevoir une plainte, il parut mécontent d'avoir été réveillé si matin. «Mon ami, me dit-il, qui êtes-vous?—Monsieur, je suis le chevalier de Faublas, votre très respectueux serviteur.—Ah! pardon, Monsieur. Où logez-vous?—Chez mon père, le baron de Faublas, rue de l'Université.—Que faites vous?—Pas grand'chose, comme tant de jeunes gens de famille.—D'où sortez-vous?—Dispensez-moi de répondre à cette question-là.—Je ne le puis. D'où sortez-vous?—D'une cheminée.—Monsieur, voilà de mauvaises plaisanteries que vous pourriez payer cher.—Non, Monsieur, ce sont des vérités que mon habit prouve: regardez.—Où alliez-vous?—Me coucher.—Belles réponses! où est le plaignant?»

La Jeunesse se montra. «Mon ami, comment vous nommez-vous?» Je répondis pour lui: «La Jeunesse.—Monsieur,… de grâce, me dit l'homme de loi, je parle à ce garçon. (A La Jeunesse.) Où logez-vous, mon ami?—Dans le cœur d'une des femmes de madame la marquise, répliquai-je aussitôt.—Monsieur, ce n'est pas vous que j'interroge. (A La Jeunesse.) Que faites-vous, mon ami?—Il caresse les demoiselles dans les carrosses.»