M. Duportail nous dit alors: «Messieurs, pourquoi faut-il que vous nous ayez quittés? vous étiez à peine à trente pas, quand M. de B… nous a abordés. Il m'a accablé de politesses, et a fait mille questions à mademoiselle votre sœur, qui ne savoit que répondre. Je vous assure que moi-même je comprenois peu de chose aux discours qu'il lui tenoit. J'espérois que vous alliez revenir et m'aider à sortir de l'embarras dans lequel je me trouvois. M. de B…, qui déjà m'avoit félicité vingt fois du retour de ma fille et de la bonne santé dont elle paroissoit jouir, M. de B… s'est adressé à mademoiselle votre sœur: «D'honneur, Mademoiselle, vous vous portez fort bien; je vous trouve peu changée.» Ici le marquis a baissé la voix; mais, comme je n'étois pas sans inquiétude, j'ai prêté l'oreille. «Cela est étonnant, a-t-il dit, car, si je calcule bien, vous êtes accouchée avant terme.» Mlle de Faublas a fait un cri; je me suis écrié avec indignation: «Accouchée avant terme! Monsieur, vous osez!…» Malheureusement le baron étoit déjà derrière nous; tout à coup il s'est jeté entre sa fille et le marquis, et d'un ton furieux il a dit à celui-ci: «Qu'appelez-vous accouchée avant terme? vous me ferez raison de cet insolent propos.»
«Messieurs, vous savez à peu près le reste, et cette cruelle scène, ajouta M. Duportail en me regardant, aura sans doute des suites fâcheuses.—Oui, Monsieur, oui sans doute, elle en aura. Demain, à cinq heures du matin, M. de B…, accompagné de deux de ses parens, nous attendra tous trois à la Porte Maillot.—Encore un duel! encore du sang! s'écria Rosambert.—Voyez, Faublas, me dit M. Duportail; voyez quels sont les fruits d'une passion criminelle! Demain six braves hommes vont s'égorger à cause de la marquise de B…! Demain, quel que soit l'événement du combat, monsieur le comte et moi, nous serons punis d'avoir participé à vos égaremens; nous en serons punis, car, tout guerrier que je suis, je l'ai cent fois éprouvé, il est bien cruel de ne sauver sa vie qu'en immolant un ennemi que souvent on estime. M. de Rosambert et moi, nous allons bientôt verser le sang de deux hommes que nous ne connoissons peut-être pas, qui jamais ne nous ont fait le moindre mal…—Ah! Monsieur, je suis plus à plaindre que vous; je me bats avec le marquis, avec le marquis, à qui j'ai fait tout le mal possible!…—Il est fort singulier, interrompit Rosambert, que, dans cette affaire-ci, je soutienne votre querelle! il est fort singulier que je me batte pour vous parce que vous m'avez soufflé ma maîtresse… Mais, Messieurs, trêve de réflexions, s'il vous plaît, nous n'avons pas de temps à perdre. Demain, à six heures du matin, si nous ne sommes pas morts, il faudra que nous sortions du royaume.—François, s'écria M. Duportail, vous qui m'avez donné l'hospitalité, je ne vous quitterai donc qu'après avoir transgressé la plus sage de vos lois!—Messieurs, poursuivit Rosambert, où nous retirerons-nous?» Je répondis vivement: «En Allemagne.—Oui, en Allemagne, si vous le voulez bien, nous dit M. Duportail.—En Allemagne, soit», répliqua le comte.
Nous arrivâmes à l'hôtel. Adélaïde et le baron montoient déjà le grand escalier: M. Duportail courut à eux, croyant que j'allois le suivre. Je dis adieu à Rosambert. «Comment! où allez-vous donc?—Chez Derneval. Mon ami, occupez-vous des soins que la circonstance exige, songez à assurer notre fuite.—Mais ne vous verra-t-on pas dans la soirée?…—Je ne puis répondre de rien; peut-être ne serai-je ici que demain à quatre heures du matin.» Je m'éloignai au moment où M. Duportail revenoit sur ses pas pour me chercher.
J'entrai chez Derneval d'un air si effaré que d'abord il me demanda quel malheur m'étoit arrivé.
«Mon ami, j'ai demain une affaire d'honneur; demain je meurs, ou Sophie quitte la France avec moi. Il faut que la chaise de poste dans laquelle vous devez enlever Dorothée emporte aussi Mlle de Pontis.» Derneval ne fut pas médiocrement surpris; nous nous occupâmes le reste de la journée des préparatifs de toute espèce que nécessitoit notre grande entreprise. J'aurois pu, dans la soirée, passer un moment à l'hôtel; mais je craignis que le baron ne m'y retînt. Un peu avant minuit je cachai mon épée sous un ample manteau; Derneval prit la même précaution. Nous sortîmes accompagnés de trois domestiques dont mon ami me garantissoit la bravoure et la fidélité. Arrivés sous les murs du couvent, nous jetâmes dans le jardin un gros paquet qui contenoit tout ce qu'il faut pour habiller deux hommes de la tête aux pieds; et, dès que notre échelle de corde fut attachée, nous ordonnâmes à deux de nos domestiques de faire sentinelle à quelque distance, et au troisième, de s'en aller pour nous amener notre chaise de poste à quatre heures précises.
Nous descendîmes au jardin: Derneval et Dorothée me laissèrent sous l'allée couverte avec ma jolie cousine. Nous allâmes nous asseoir au pied de ce marronnier si propice aux amours. Je regardois Sophie sans lui rien dire, et j'arrosois ses mains de mes larmes.
«Que signifie donc ce silence? me dit-elle. Que veulent dire ces pleurs?—Sophie, ces pleurs annoncent des malheurs affreux. Ne sais-tu pas que Dorothée nous quitte?—Oui, mais son départ est différé d'un jour, à cause de nous.—Non, ma Sophie, non, son départ n'est pas différé, Derneval l'emmène cette nuit.—Cette nuit!—Oui, je ne puis te voir au parloir, je ne pourrai plus te voir au jardin: nous voilà séparés pour jamais. Ma Sophie, cette nuit est la dernière que nous ayons à passer ensemble.—La dernière! s'écria-t-elle d'un ton douloureux.—Oui, la dernière: Dorothée nous quitte, Dorothée t'abandonne; elle sacrifie tout à sa tendresse pour Derneval! Derneval est plus heureux que moi!—Ah! mon ami, pouvez-vous désirer un bonheur qui me coûteroit le mien?—Sophie! voici la dernière nuit que nous ayons à passer ensemble!—Mon ami, passons-la de manière que nous n'ayons aucun reproche à nous faire demain.—Demain! demain nous gémirons séparés! et cependant Derneval et Dorothée seront sur la route de l'Allemagne.—De l'Allemagne!… Ils vont en Allemagne?—Oui, ma bien-aimée.—Ils vont en Allemagne!… Eh bien, mon cher Faublas, nous irons bientôt les rejoindre; Mme Munich m'assure que le baron de Gorlitz ne tardera pas à me venir chercher.—Le baron de Gorlitz arrivera trop tard.—Pourquoi trop tard?—Il arrivera trop tard, ma bien-aimée!—De grâce, expliquez-vous.—Sophie, le départ de Dorothée est le moindre malheur dont nos amours soient menacés.—Mais apprenez-moi donc… Faublas, ne m'avez-vous pas dit cent fois qu'à l'arrivée du comte de Gorlitz vous iriez vous jeter à ses pieds pour lui demander sa fille?—En vain le baron de Gorlitz me l'accorderoit-il, si mon père ne veut pas consentir à cet hymen.—Mais votre père l'approuvera dès que le mien…—Sophie, je ne dois pas vous abuser; mon père me destine une autre femme.—Une autre femme! et c'est vous qui me l'annoncez! cruel! je vous entends trop bien!… je suis sacrifiée! je suis sacrifiée!—Non, ma Sophie, non, rassure-toi. Je te renouvelle ici mes sermens mille fois répétés; jamais une autre ne portera le nom de mon épouse; mais, si tu n'es pas la mienne, n'en accuse que toi.—Moi!—Oui, cet hymen si désiré, tu n'as pas voulu le rendre nécessaire.—Je ne vous entends pas.—Ah! si depuis trois mois, moins rebelle aux vœux de ton amant…—Mon cher Faublas, que me dites-vous?—J'aurois présenté ma Sophie au baron de Faublas, je lui aurois dit: «Elle a reçu ma foi; nos sermens sont écrits dans le ciel: j'ai séduit sa foible jeunesse, il ne lui manque que le titre de mon épouse…»—Qui? moi!… Faublas! j'aurois acheté par mon déshonneur…—Par ton déshonneur! tu ne m'aimes donc guère, puisque tu te croiras déshonorée de m'appartenir!… Cruelle! qu'attends-tu donc pour couronner l'amour le plus tendre? Nous allons être séparés! bientôt on te conduira dans une terre étrangère, loin de ton amant désolé! Sophie, ouvre les yeux sur les dangers qui nous menacent: tu peux les prévenir, tu peux t'unir à moi par des liens indissolubles et sacrés; daigne, ma tendre amie, daigne…—Non, non, jamais je n'y consentirai; jamais.»
Je fis d'inutiles efforts pour triompher de sa vertu. Désespéré d'une résistance opiniâtre qui ne me laissoit aucun espoir, je me livrai à toute ma douleur. «Vos sanglots me déchirent le cœur, me dit Sophie, mais qu'exigez-vous de moi?—Je n'exige plus rien.—Dans quel accablement je vous vois plongé, mon ami, mon bon ami! (Elle serra mes mains dans les siennes.)—Sophie! jamais douleur ne fut plus profonde et plus juste. Sophie, les heures s'écoulent, le jour paroîtra trop tôt, et, je vous le répète, cette nuit est la dernière que nous ayons à passer ensemble.—O ciel! de quel ton il me parle! quel sombre désespoir respire dans toute sa personne!… O mon ami! que vos larmes paroissent douloureuses! (Elle les essuyoit avec son mouchoir.)—Elles sont cruelles… Elles annoncent la mort.—Dans quel funeste égarement!…—Ma bien-aimée, mon âme est dévorée d'un noir chagrin; mais ne croyez pas que ma raison s'altère. Sophie, je pleure maintenant, bientôt vous pleurerez aussi, bientôt une affreuse nouvelle, répandue dans toute la ville, pénétrera jusque dans cette enceinte, et vos tardifs regrets ne vous rendront pas votre amant.—Cruel! vous pourriez attenter à votre vie?—Non, ce ne sera pas de ma main que partira le coup mortel… Sophie! si ma vie vous étoit chère, je la défendrois contre le marquis de B…—Grand Dieu! vous allez vous battre!»
Elle tomba en foiblesse, je lui prodiguai les soins que sa situation exigeoit; mais, dès qu'elle commença à reprendre ses esprits, je profitai de mes avantages avec une promptitude qui bientôt m'assura la victoire.
Dernier combat de la pudeur vaincue, premier triomphe de l'amour récompensé, moment de la possession, moment de volupté suprême! le plus éloquent des écrivains a consacré vos délices dans un ouvrage immortel[14]: il faut vous taire, puisqu'on ne peut vous exprimer aussi bien.