[14] Tout le monde sent qu'il est ici question de la Nouvelle Héloïse.

Quatre heures et les matines venoient de sonner, quand Derneval s'avança sous l'allée couverte. Je courus au-devant de lui: il me dit que la chaise de poste étoit arrivée; que Dorothée, obligée de le quitter pour une demi-heure, rentreroit bientôt au jardin, et ne mettroit pas beaucoup de temps à changer d'habits. Je l'interrompis pour le prier de s'éloigner. «Ma Sophie est à moi, lui dis-je, il faut maintenant que je la détermine à partir.»

Je retournai vers mon amante, et, lui montrant les habits d'homme que j'avois apportés pour elle, je la conjurai de s'en vêtir et de laisser les siens. «Comment? pourquoi?—Derneval et Dorothée partent pour l'Allemagne, ton cœur ne te dit-il pas que nous partons avec eux?—Moi! je donnerois à mon père l'affreux chagrin… Hélas! ne suis-je donc assez coupable?—Écoute-moi, ma Sophie.—Non, je ne veux pas vous écouter; non, cruel, vous m'avez perdue! Mon déshonneur étoit préparé… (Elle se jeta dans mes bras.) Faublas, maintenant tu peux tout sur ton épouse; mais prends pitié d'elle! ah! n'abuse point de tes droits! ah! ne rends pas son déshonneur public!—O ma chère Sophie! je voudrois t'épargner des alarmes cruelles; mais tu me forces à te rappeler que le marquis…—Hélas!—Ne tremble plus pour des jours auxquels les tiens sont attachés; ton époux sera victorieux, ton époux… La famille entière du marquis, il la défieroit maintenant! Mais tu ne connois pas les lois du royaume, Sophie: si après avoir vaincu mon ennemi je reste ici, je suis exposé à perdre la tête sur un échafaud.—Ah! malheureuse! où suis-je? qu'ai-je fait?—Sophie, il faut partir: nous irons en Allemagne; le baron de Gorlitz ne pourra te refuser à ton amant, et mon père confirmera mon bonheur… Ma chère Sophie, souffre que ton époux t'habille.»

Les trois quarts sonnent avant que Sophie soit entièrement travestie. Dorothée vient nous joindre; Derneval, impatient, me représente qu'il ne faut pas que l'aurore le trouve dans la ville, et que j'ai affaire à la Porte Maillot.

«Quoi! nous ne partons pas tous quatre ensemble? s'écrie Sophie.—Ma bien-aimée, l'honneur m'appelle; je te laisse avec Dorothée, je te remets sous la protection de Derneval. Derneval ne gagnera guère qu'une poste sur moi; il doit m'attendre à Meaux: dans deux heures je vous rejoins.» Sophie se jette dans mes bras. «Je ne vous quitte pas! je ne vous quitte pas!» Derneval frappe du pied. «Le brouillard nous favorise encore, dit-il; mais le jour va nous surprendre ici.» Je m'arrache des bras de Sophie. «Faublas! si vous me quittez, je ne partirai pas.—Eh bien, Sophie, je ne te quitterai pas, hâtons-nous de sortir d'ici.»

Derneval avoit prévu que nos deux amies auroient trop de peine à escalader le mur avec des échelles de cordes, il s'étoit pourvu de deux courtes échelles de bois. Dorothée, depuis longtemps préparée à son enlèvement, fut bientôt dans la rue; mais Sophie seroit tombée vingt fois si je ne l'avois suivie de près. Arrivée à la chaise de poste, elle voulut m'y voir monter le premier. «Mais, Sophie, l'honneur m'appelle!—L'honneur! eh! ne vous ai-je pas sacrifié le mien? Ingrat que vous êtes! je ne vous quitte point, vous ne vous battrez pas! je ne veux pas que vous vous battiez!»

Voilà ce qu'elle me disoit, quand j'entendis sonner cinq heures. Jamais situation ne fut plus cruelle que la mienne! Dans mon désespoir, je tire mon épée pour m'en frapper. Derneval m'arrête. Sophie, tremblante, s'écrie: «Eh bien! je vous obéis, je pars!» Tandis qu'on la place près de Dorothée, je dis à Derneval: «Il est cinq heures: s'il faut que je m'en aille à pied, j'arrive trop tard, je suis déshonoré. Je vais démonter un de vos trois hommes; qu'il se rende le plus vite qu'il pourra à l'hôtel, où je vais passer pour ordonner qu'on lui donne le cheval que sans doute on a préparé pour moi.» Sophie, presque mourante, se penche à la portière. «Mon ami, me dit-elle; ah! du moins, menez-moi sur le champ de bataille.—Mes chers amis! ma Sophie! dans deux heures je vous rejoins.—Barbare! cher amant, cher époux, songe à toi, défends ma vie!»

Je vis partir la chaise de poste, et je gagnai au grand galop la rue de l'Université. Jasmin m'attendait à la porte de l'hôtel: «Hâtez-vous, mon cher maître, hâtez-vous. Monsieur le baron vous a fait chercher de tous les côtés; désespéré de votre absence, il s'est fait seller un cheval, il a pris son épée; je crains bien qu'il ne soit allé se battre pour vous.—Ah! mon Dieu!»

Je partis ventre à terre; Jasmin galopoit sur mes pas: «Monsieur, vous ne prenez donc pas votre bon coureur?—Va-t'en au diable,… retourne à l'hôtel, un homme va venir te demander un cheval, donne-lui le mien.»

Je poussai si vigoureusement celui que je montois qu'en peu de temps je découvris la Porte Maillot. Bientôt j'aperçus le baron environné de plusieurs hommes. Aux gestes que je lui vis faire, je jugeai qu'il défioit le marquis. Il me parut que M. Duportail, Rosambert et les deux parens de M. de B… s'opposoient à ce combat.