Dès qu'on me vit, on se sépara. «J'en étois sûr, s'écria Rosambert.—Monsieur, me dit le baron, vous arrivez bien tard!—Trop tard, mon père, trop tard sans doute, puisque vous alliez exposer vos jours.» M. de B… m'interrompit: «S'il n'avoit été question que de faire la jolie femme, tu te serois levé plus matin. Viens donc, femmelette lâche et perfide, ta mort va tout à l'heure venger mes affronts.»
Nos épées se croisèrent. La grande supériorité que j'avois acquise dans l'art de l'escrime et le sang-froid que j'opposois à la fureur du marquis balançoient en ma faveur l'immense avantage que donnoit à celui-ci une attaque sans danger. A la vue de mon ennemi, je m'étois rappelé mes torts envers lui, et, quoique excusable à bien des égards, je sentois que j'avois plus d'un reproche à me faire. Je ne pouvois me déterminer à menacer la vie d'un homme dont j'avois affligé l'amour-propre et compromis l'honneur. Content de parer ses coups, je le laissois se consumer en efforts inutiles, et, me fiant absolument sur mon adresse, je me flattois que, bientôt épuisé de fatigue, il seroit trop heureux de sauver ses jours en s'avouant vaincu. Mon espérance fut trompée. Mon père, demeuré spectateur d'un combat si affreux pour lui, se tenoit à dix pas de là; je pouvois le voir suivre d'un œil inquiet le mouvement rapide de nos épées. Plus d'une fois je crus qu'emporté par son impatience, il alloit s'élancer dans la lice; bientôt il courut à un arbre prochain, et, l'embrassant avec force, il s'y tint péniblement cramponné. M. de B…, la menace et l'injure à la bouche, ne cessoit de provoquer ma colère, et me pressoit toujours avec une vigueur dont j'étois étonné. Il n'avoit pu cependant me faire perdre un pouce de terrain, et jusqu'alors ma tranquille résistance n'avoit fait qu'augmenter sa fureur. Tout à coup, maîtrisant les transports de sa rage, il me trompa par une feinte adroite; je revins un peu tard à la parade, le fer ennemi, trop légèrement écarté, glissa le long de ma poitrine, qui soudain se teignit de sang. Mon père jeta un cri d'effroi et tira son épée; mais aussitôt il s'arrêta et la brisa comme indigné; puis, levant les yeux au ciel, joignant ses mains, et se jetant à genoux: «O Ciel! ô Ciel! s'écria-t-il, mon Dieu! ayez pitié de moi! Dieu tout-puissant, conservez-moi mon fils!»
Je ne pus soutenir le spectacle déchirant du désespoir de mon père. Le marquis, à son tour, vivement pressé, se défendit vaillamment, mais ne retarda que de quelques instans le coup fatal. Sa chute devoit finir les mortelles anxiétés du baron. Cependant je vis mon père tomber sur le gazon presque en même temps que mon ennemi. J'imaginai que le baron me croyoit grièvement blessé; je courus à lui, et, découvrant ma poitrine: «Rassurez-vous, ce n'est qu'une légère meurtrissure.» Mon père, sans dire un seul mot, se releva, regarda ma blessure et la baisa. Je voulus me jeter dans ses bras, il me retint et me montra le champ de bataille.
Je promenai mes regards autour de moi; je vis que l'un des parens du marquis étoit étendu sans mouvement, et que l'autre faisoit bander la plaie qu'il avoit dans le flanc. Un chirurgien pansoit Rosambert, que soutenoient M. Duportail et plusieurs domestiques. «Nous avons fait coup pour coup, me dit le comte, dès que je fus près de lui: mon adversaire ne me paroît pas trop blessé, j'en suis bien aise; mais il m'a jeté par terre, j'en suis fâché.» Le baron ne tarda pas à nous joindre; il entendit le chirurgien nous assurer que le comte n'étoit pas mortellement blessé, mais qu'il ne pouvoit sans danger s'exposer aux fatigues d'un long voyage. «J'aurai soin de lui, s'écria le baron, sauvez-vous.—Oui, sauvez-vous, répéta Rosambert; allons, Faublas, embrassons-nous et va-t'en.» Mon père me tint longtemps pressé contre son sein. «Voilà une malheureuse affaire qui dérange nos projets, dit-il à M. Duportail: Lovzinski, sers-lui de père jusqu'à ce que je puisse vous aller trouver. Que je ne vous retienne plus, mes amis, partez: voici d'excellens coureurs qui vous porteront en moins d'une heure à Bondy, où vous trouverez une chaise. J'ai fait placer des relais jusqu'à Claye, vous ne prendrez des chevaux de poste qu'à Meaux; faites la plus grande diligence jusqu'à ce que vous soyez en lieu de sûreté; ne vous arrêtez qu'à Luxembourg.»
Enfin nous partons, nous trouvons à Bondy la chaise de poste, le postillon de mon père, et mon fidèle Jasmin. Les relais se succèdent rapidement jusqu'à Meaux; c'étoit à Meaux aussi que Derneval devoit prendre des chevaux de poste; c'étoit là qu'il avoit promis de m'attendre un quart d'heure. Je demande si l'on n'a pas vu trois jeunes gens suivis de trois domestiques. On me répond qu'ils sont partis depuis une demi-heure. Mêmes questions, mêmes réponses à Saint-Jean les Deux-Jumeaux, à la Ferté-sous-Jouarre, à Montreuil-aux-Lions. Derneval avoit toujours une demi-heure sur moi, il craignoit apparemment qu'on ne le poursuivît, il se hâtoit; avoit-il tort? Mais quelle devoit être l'inquiétude de Sophie!
M. Duportail, étonné de m'entendre multiplier les questions et de me voir prodiguer l'argent, me demande quel intérêt si vif je prends à ces jeunes gens. «Monsieur, ce sont trois frères qui ce matin ont eu, comme nous, une affaire d'honneur; il faut absolument que je les joigne. Ah! je vous en prie, courons à franc étrier.—Mais, mon ami, si nous laissons notre chaise, il faudra peut-être faire le reste de la route à cheval.—Ah! je ne crains pas la fatigue.—Et moi, Faublas, j'y suis accoutumé.»
A Vivray, nous laissons notre chaise et Jasmin, nous montons à cheval. Derneval étoit bien servi; nous ne le joignons qu'à une demi-lieue au-dessus de Dormans. Sophie pousse un cri de joie dès qu'elle m'aperçoit; elle se jette à la portière, elle me tend les bras. «Chère épouse, chère amie, modère l'excès de ta tendresse, elle te trahiroit: M. Duportail me suit, songe que tu es le frère de Derneval.»
A Port-à-Binson, Derneval descendit, salua M. Duportail, le pria d'excuser ses frères qui ne se montroient pas, et nous dit: «Comme il est intéressant qu'on perde nos traces, si par hasard on nous poursuit sur cette route, j'ai pris des précautions que sans doute vous approuverez. A deux milles au-dessous d'Épernay, nous renverrons les chevaux qu'on nous aura fournis à la poste prochaine, pour en prendre de meilleurs qu'un de mes amis, prévenu depuis plusieurs jours, a sûrement fait préparer. Un chemin de traverse nous conduira à Jalons, par un détour qui n'est pas très long. Des relais en nombre suffisant doivent être posés sur la route jusqu'à Sainte-Menehould, où nous reprendrons la poste. Mais, Messieurs, quand j'ai pris ces mesures pour assurer ma fuite, je ne comptois pas sur vous. Démonter mes gens pour vous donner leurs chevaux, ce seroit fort inconsidérément affoiblir notre escorte. Heureusement ma chaise est grande et commode, vous voudrez bien y monter tous deux, et moi je me charge de la mener, je serai votre postillon.»
M. Duportail se fit presser, et finit par accepter. Je dis tout bas à Derneval que j'allois me trouver dans un étrange embarras. «Mon ami, vos prétendus frères sont si jolis! je crains surtout leurs voix douces et les tendres distractions de Sophie: M. Duportail ne pourra longtemps s'y méprendre. Derneval, recommandez à nos deux amies de dormir bien profondément, quand M. Duportail et moi nous prendrons place dans la voiture. Il n'y a que ce moyen-là; une imprudence seroit si dangereuse que c'est le cas de se sauver par une impolitesse.»
Tout se passa comme Derneval nous l'avoit fait espérer. Nous trouvâmes un relais à quelque distance d'Épernay. Quelle émotion j'éprouvai, quand je me vis placé dans la chaise de poste, vis-à-vis de ma Sophie! Sophie paroissoit dormir, mais de mes genoux je pressois les siens, qui répondoient à ce doux appel, et quelques soupirs à peine étouffés m'annonçoient encore que ma jolie cousine veilloit pour son amant.