«Ces deux jeunes gens sont les frères de M. Derneval? me dit Lovzinski très étonné.—Il l'assure au moins.» M. Duportail ne me fit pas alors d'autres questions: je remarquai seulement qu'il ne regarda plus Dorothée, et qu'il ne cessa de considérer ma Sophie, qui, plus tranquille depuis que j'étois près d'elle, s'endormit réellement en feignant de dormir.
Après une demi-heure de silence, M. Duportail me dit qu'il ne croyoit pas être avec les frères Derneval. Je répondis tranquillement: «Ni moi non plus.—Comment! vous me disiez…—Oui, parce qu'il me l'avoit dit; je ne connois pas ses frères, moi!—Eh bien, Faublas, il y a du louche dans cette aventure.—Ma foi! je le crois.—Faublas,… ce sont des femmes déguisées.—D'honneur, Monsieur, je le parierois comme vous.»
M. Duportail se tut, et pendant un quart d'heure encore regarda ma Sophie avec une attention toujours plus marquée. Enfin, il me montra Dorothée et me dit: «Celle-ci est jolie; mais celle-là… (il me montroit ma jolie cousine, et ses yeux s'animoient) est mieux, n'est-il pas vrai?—Beaucoup mieux…—Et puis sa figure… (la voix de M. Duportail s'altéroit) est charmante, qu'en dites-vous? oh! oui… charmante! sa figure…» (Il poussa un long soupir, et n'acheva pas.)
Les yeux toujours attachés sur mon amante, M. Duportail resta plongé dans une profonde rêverie jusqu'au moment de notre arrivée à Sainte-Menehould. Là, tandis que le maître de poste faisoit atteler et tâchoit de persuader à nos gens que ses rosses étoient d'excellens chevaux, M. Duportail aborda Derneval, et, d'un ton préoccupé, lui demanda si les deux dames qui dormoient encore dans la chaise étoient ses parentes. «Puisque leur déguisement n'a pu vous tromper, répondit Derneval, étonné comme moi de cette question au moins indiscrète, il faut vous dire, Monsieur, que l'une est ma femme, et l'autre… ma sœur, ajouta-t-il en me regardant.—Votre sœur? Laquelle des deux, Monsieur? reprit M. Duportail.—Celle qui est de ce côté-ci. (Derneval montroit ma Sophie.)—Monsieur, vous avez une sœur bien intéressante; sa figure… Monsieur, je vous félicite d'avoir une telle sœur…»
Ma surprise augmentoit à chaque mot que disoit M. Duportail. Je ne sais s'il s'en aperçut, mais il me tira un moment à l'écart; il me dit: «Faublas, admirez le pouvoir prodigieux d'une grande passion qui survit à son objet. L'aimable sœur de Derneval m'intéresse singulièrement, et savez-vous pourquoi? c'est qu'en la voyant j'ai cru revoir l'épouse que je pleure tous les jours. Oui, mon cher Faublas, au premier coup d'œil je me suis dit: «Voilà Lodoïska!» Je me le suis dit encore lorsque j'ai détaillé avec plus d'attention tous les traits de cette figure à la fois belle et jolie. Oui, mon ami, telle vous auroit paru la fille de Pulauski, lorsque, sous des habits d'homme, elle fuyoit avec son père et son époux les Russes persécuteurs. Un peu moins jeune, mais non moins belle, étoit alors Lodoïska; Lodoïska tout entière respire dans cette charmante personne!»
J'écoutois M. Duportail avec un plaisir secret. Persuadé qu'il cherchoit à se tromper lui-même sur la nature des sentimens qu'il éprouvoit, je ne pouvois m'empêcher de plaindre intérieurement un homme sensible, que son âge et son expérience défendoient mal contre les charmes dangereux d'un amour naissant, et pourtant je m'applaudissois de l'excès de mon bonheur, qui sans doute me susciteroit mille rivaux.
Cependant on n'attendoit plus que nous; le jour baissoit, nous courûmes toute la nuit; le lendemain, à huit heures du matin, nous entrâmes dans Luxembourg: nous descendîmes à la première auberge. Pendant la courte collation que nous y fîmes, M. Duportail prodigua à ma jolie cousine les complimens les plus flatteurs. Il ne sentit qu'il avoit besoin de repos qu'au moment où nos amies, fatiguées d'un voyage si long pour elles, témoignèrent le désir de se retirer. Derneval s'étoit occupé avec l'hôte du soin de nous faire préparer quatre chambres, une pour les deux dames, les deux nôtres contiguës à la leur, celle de M. Duportail tout au fond du corridor.
Derneval prit la main de Dorothée; Lovzinski, plus prompt que moi, s'empara de celle de Sophie: il conduisit mon amante jusqu'à la porte de la chambre préparée pour elle, et soupira en se retirant dans celle qu'on avoit réservée pour lui. Dès que nous le crûmes endormi, Derneval et moi nous entrâmes dans la chambre de nos épouses. Dorothée venoit de se mettre au lit; Sophie, encore habillée, écoutoit en pleurant quelques mots de consolation que lui adressoit son amie. Derneval me dit tout bas de l'emmener. «Viens, ma Sophie, viens, laissons ces amans ensemble; ils ont, comme nous, mille choses à se dire.» Je la pris dans mes bras et la portai dans ma chambre: quel doux fardeau pour un amant!
«Il est donc vrai, me dit-elle en sanglotant, qu'une première faute entraîne toujours une faute plus grave! Il est donc vrai qu'une fille malheureuse, trahie par son cœur, abusée d'un fol espoir, quand elle a commencé par hasard quelques démarches inconsidérées, peut finir par violer ses devoirs les plus sacrés! Pourquoi suis-je venue si souvent à ce fatal parloir? Pourquoi vous ai-je reçu dans ce jardin plus fatal encore? Ah! je n'aimois pas la vertu, puisque je lui ai préféré mon amant! Ah! j'ai mérité mon opprobre, puisque je m'y suis si légèrement exposée!—Sophie, que dis-tu? quelles horribles réflexions empoisonnent ton bonheur!…—Mon bonheur!… Est-ce donc au sein des remords que je puis le goûter?—Sophie! dès ce soir, quelle que soit l'intention de M. Duportail, je pars avec toi pour Gorlitz: nous irons nous jeter aux pieds de ton père…—Jamais, jamais je n'oserai me présenter devant lui.—Tu ne m'aimes donc pas?—Je ne t'aime pas! moi! Faublas, mon ami! Sophie, maintenant avilie à ses propres yeux, bientôt déshonorée aux yeux de sa famille entière, ta Sophie pourroit-elle supporter la vie, si son amour ne lui restoit pas?… Cher amant! cher époux! mon repentir t'offense? mes remords t'outragent? eh bien! pardonne-moi mes remords et mon repentir: va, dans ce moment même où ma conscience alarmée gémit, ah! je le sens bien, ma raison égarée, ma foible raison, cède encore à ma passion fatale!»
Sophie se jeta dans mes bras: un même lit nous reçut tous deux. Il étoit plus de midi quand nous nous endormîmes; un bruit affreux nous réveilla quelques heures après.