«Ne vous en avisez pas, crioit Derneval, je brûle la cervelle à quiconque ose entrer ici!» Au moment même on m'ordonne d'ouvrir ma porte; j'entends, avec autant de surprise que d'effroi, la voix de mon père. Sophie, tremblante, se cache sous la couverture; je m'habille à la hâte et très négligemment, j'ouvre ma porte. M. Duportail entre avec le baron de Faublas. «Vos indignes projets sont donc remplis! me dit celui-ci: vous avez donc osé…» A l'instant même ceux qui frappoient à la porte de Derneval entrent dans ma chambre. Je reconnois Mme Munich. «Le voilà! c'est lui!» dit-elle à un vieillard qui la suit. L'inconnu m'appelle infâme ravisseur, et met l'épée à la main. Je saute sur la mienne, je m'écrie: «Quel est cet insolent étranger?» Le baron m'arrête, il me dit: «Malheureux! c'est un père qui vient chercher sa fille à Paris le jour même que vous l'enlevez!—Quoi! Monsieur seroit…» Le vieillard m'interrompt: «Je suis le baron de Gorlitz.»

A ce nom, Sophie jette un cri terrible; elle écarte la couverture et les rideaux, se soulève avec effort, étend les bras vers son père, et s'évanouit. «Ainsi le crime est consommé!» s'écrie M. de Gorlitz à la vue de Sophie presque nue. M. Duportail a peine à retenir mon père qui m'accable de reproches. Le baron de Gorlitz me crie de me mettre en garde. «Tu as déshonoré ma vieillesse, vil séducteur, je veux me venger ou mourir.» Il dirige vers moi la pointe de son épée; je jette la mienne à ses pieds. «Frappez, je ne me défendrai pas contre le père de Sophie; mais plaignez votre fille, écoutez-moi, écoutez sa justification. Sophie se meurt, secourons-la.—La secourir? répond M. de Gorlitz; que cent coups mortels me vengent et la punissent.» Il court à sa fille l'épée haute; je me précipite sur lui, je le saisis au corps. «Barbare! prends ma vie; mais garde-toi d'approcher de Sophie, je la défendrois même contre son père! Monsieur, daignez m'entendre, votre fille est innocente, c'est moi qui l'ai perdue, je suis seul coupable.»

Tandis que je m'efforce de fléchir M. de Gorlitz, tandis que M. Duportail essaye de calmer les fureurs de mon père, Mme Munich prodigue à ma Sophie des secours inutiles. Sophie vient de pousser un long soupir et d'ouvrir les yeux; mais, en voyant ceux qui l'environnent, elle est retombée dans un évanouissement plus profond.

C'est alors que Derneval, suivi de trois hommes armés, se précipite dans ma chambre; il demande fièrement de quel droit on vient troubler le repos des voyageurs. «Et quel intérêt prenez-vous à nos querelles?» lui répond mon père sur le même ton. Je ne sais quelle réplique Derneval lui prépare; mais, forcé de partager mon attention entre plusieurs objets également chers, je crie à Derneval: «Mon ami, modérez-vous, voilà mon père, et voilà le père de Sophie.» Derneval et ses gens se retirent, mais ils s'arrêtent dans le corridor.

Cependant M. de Gorlitz s'est assis; aux emportemens de sa colère a succédé tout à coup un calme apparent. Il garde un effrayant silence; d'un œil sec il contemple tour à tour mon père, sa fille et moi. Je le crois livré au plus affreux désespoir, car je sais que les grandes douleurs sont muettes et n'ont pas de larmes.

Mon père s'approche et tâche de le consoler. Je vole à Sophie, que Mme Munich veut rappeler à la vie. M. Duportail est au chevet de son lit, il n'a pas l'air moins ému, moins agité, moins tremblant que moi. En un instant je répète cent fois le nom de mon amante; à ma voix, elle ouvre un œil mourant: «Hélas! tu m'as perdue!» me dit-elle; et ce reproche trop mérité augmente pour moi l'horreur de cet affreux moment.

Mon père continue de dire à M. de Gorlitz ce qu'il croit le plus propre à calmer sa douleur. Celui-ci l'interrompt sans cesse par cette exclamation si cruelle: «Elle n'est point ma fille!» M. Duportail unit ses prières à celles de mon père; il dit à M. de Gorlitz: «Du moins, écoutez sa justification! il ne se peut guère que votre fille soit tout à fait innocente, mais peut-être est-elle excusable. Sous des dehors aussi intéressans cache-t-on un cœur corrompu? Écoutez sa justification.»

Le Baron de Gorlitz.

Messieurs, je vous répète à tous deux qu'elle n'est point ma fille.

M. Duportail.