La maudite voiture alloit toujours, et nous n'arrivions pas. Depuis j'ai calculé que nous avions fait route pendant trente-six heures à peu près: trente-six siècles ne paroîtroient pas plus longs! Que d'affreuses inquiétudes m'agitoient! à quelles réflexions j'étois livré! Je me voyois environné de juges! j'entendois prononcer l'arrêt terrible, j'apercevois le fatal échafaud! quelle situation!… Ce n'étoit pas pour moi seul que je frémissois: non, mon père, je songeois à cette lettre que j'avois laissée pour vous sur ma table, et dans laquelle je vous promettois de revenir bientôt.
Hélas! peut-être votre fils ne devoit plus vous embrasser!
Ce n'étoit pas pour moi seul que je regrettois la vie: non, ma jeune épouse, non, je songeois à tes appas encore naissans, à notre hyménée si court, à nos doux liens sitôt rompus. En supposant que ma déplorable fin n'entraînât pas ta fin prématurée, du moins, j'en étois sûr, tu resterois fidèle à ma mémoire; jamais personne n'auroit à se glorifier d'avoir épousé la veuve de Faublas. O ma Sophie! je m'attendrissois sur le sort d'une enfant de quinze ans, condamnée aux ennuis d'une viduité qui pouvoit durer plus d'un demi-siècle, et réduite à regretter si longtemps les rapides plaisirs de deux nuits.
Enfin nous arrivâmes. On me descendit; on me porta, je ne pouvois deviner où. Je ne pouvois, à travers la toile dont mon visage étoit couvert, et dans les ténèbres de la nuit, examiner les lieux. Au défaut de mes yeux, j'exerçois mes oreilles, j'écoutois avec autant de curiosité que d'inquiétude. J'entendois le fracas des portes, le bruit des verrous, le cri des grilles, la marche prompte de plusieurs personnes accourues de divers côtés. L'endroit où l'on me déposa me parut humide et froid; je fus assis dans un immense fauteuil de bois; assez loin de moi l'on murmuroit quelques mots qu'il m'étoit impossible d'entendre; et mes oreilles étoient seulement frappées de cette espèce de gémissement sourd et prolongé que produit dans un lieu vaste, ordinairement solitaire, le bourdonnement inaccoutumé de plusieurs voix réunies.
Quelqu'un, s'étant approché, se pencha à mon oreille, et, d'un ton fort doux, m'adressa ces paroles en même temps consolantes et terribles: «Grand Dieu! qu'allez-vous devenir? Pourrai-je vous sauver?»
L'instant d'après j'entendis le son d'une cloche funèbre; il me sembla que beaucoup de gens entroient ensemble et m'environnoient. Au tumultueux brouhaha d'une grande assemblée, succéda tout à coup un profond silence qui dura quelque temps. Mon âme s'en émut, mon imagination travailla, je ne sais quel sentiment jusqu'alors inconnu…
Eh bien, soit, je l'avoue, j'eus peur.
Une voix grêle rompit enfin l'effrayant silence et m'ordonna de dire un Ave Maria. Un Ave Maria! Trois fois je me fis répéter cet étrange commandement, et trois fois ma langue embarrassée refusa d'obéir: je ne pus, dans mon trouble extrême, me rappeler une syllabe de l'oraison demandée. Quelqu'un l'entonna, qui me la fit répéter mot pour mot. Ensuite commença le court interrogatoire dont voici l'exact procès-verbal:
«D'où venez-vous?—Que sais-je? Demandez-le à ceux qui m'ont amené.—Qu'avez-vous fait depuis que vous êtes sorti d'ici?—Ici? Je n'y suis peut-être jamais venu! Où suis-je?—N'avez-vous pas séduit Mlle de Pontis?—Mlle de Pontis! O Sophie!…—Oui, Sophie de Pontis: vous la connoissez?—J'ai entendu parler d'elle. Si je l'avois connue, je l'aurois adorée et non séduite.—Connoissez-vous le chevalier de Faublas?—Ce nom-là est venu jusqu'à moi.—Derneval, le connoissez-vous?—Non.»
Ce non, répété par plusieurs voix, circula dans l'assemblée. «Ne vous appelez-vous pas Dorothée?—Non.»