«Ma femme au couvent de ***, à Paris! m'écriai-je en finissant la lecture de cette lettre. Mon amie, voyez comme je suis heureux!—Cruel enfant, me répondit-elle avec un mouvement passionné qui exprimoit et son amour et son désespoir; cruel enfant! c'étoit donc vous qui deviez me porter le dernier coup!»


J'allois tomber à ses genoux; j'allois la prier de me pardonner mon étourderie; mais, son trouble s'étant à l'instant dissipé, elle me demanda avec plus de fermeté ce que je comptois faire et quels services j'attendois de son amitié. Je lui témoignai le vif désir de retourner à Paris; elle parut épouvantée des périls qui m'y attendoient, et me parla des inquiétudes que ma fuite alloit causer au baron. Je lui observai que vraisemblablement je quittois mon père pour une quinzaine seulement, et qu'en usant de quelques précautions sages je pouvois espérer d'échapper aux périls que mon retour dans la capitale entraînoit effectivement. Mme de B… ne se rendoit pas. «Mon amie, lui dis-je, loin de moi, ma femme, désespérée, se meurt peut-être; je ne connois pour moi-même aucun danger plus pressant que celui qui la menace, et mon premier devoir est de la secourir.—Ce n'est point à moi, répondit-elle en soupirant, qu'il convient de blâmer les imprudences que la plus impérieuse des passions fait commettre. Puissé-je, devenue la confidente de vos témérités, ne jamais regretter en secret le temps, peut-être heureux, où j'en hasardai de pareilles! Allez, mon cher Faublas, à travers mille périls, chercher cette jeune Sophie dont la beauté m'a coûté tant de larmes. O destinée vraiment bizarre! je dois aujourd'hui, pour vous réunir, prendre autant de soins qu'autrefois je me donnai de tourmens pour vous séparer. L'inquiète amitié, n'en doutez pas, veillera sur l'amour inconsidéré. Je veux, autant qu'il me sera possible, écarter les dangers dont je vous vois environné, et préparer les beaux jours qui vous sont promis. De toutes les précautions, la première et la plus nécessaire est celle de votre travestissement: je me charge de vous en trouver un commode et convenable; je me charge de tous les apprêts de votre départ. Le mien, dont l'heure étoit fixée, sera remis à demain à cause de vous. Quittez-moi, mon ami, dites à Desprez qu'il monte me parler; attendez-moi dans votre chambre au milieu de la nuit prochaine.»

Elle s'y rendit en effet, et pour cette fois elle entra par la porte. D'abord elle me fit ôter mon habit, et d'un petit paquet mystérieusement ouvert elle tira une grande robe noire dont je me vis aussitôt affublé. Une batiste menteuse, avec art disposée, parut recéler le trésor d'un sein pudique et naissant. Sur mon modeste front, déjà couvert d'un bandeau blanc, vint retomber encore un voile clair et léger, à travers lequel mon timide regard alloit cherchant celui de l'officieuse amie qui me déguisoit. Comme je la vis rougir et se troubler! qu'avec peine et plaisir je l'entendis étouffer un soupir douloureux et tendre! que de fois ses yeux mouillés de larmes se baissèrent pour éviter la rencontre des miens! que de fois sa main tremblante s'arrêta sur quelque partie de mon ajustement, qui jamais n'alloit assez bien! et moi, pour qui cette main si jolie n'étoit pas encore assez lente; moi qui, doucement penché sur mon intéressante amie, jouissois en silence de son émotion délicieuse à mon cœur, comme je me sentis pressé du vif désir d'éteindre mon ardeur et ses regrets dans un dernier embrassement! O ma Sophie! dans aucun moment de ma vie ton souvenir ne fut plus nécessaire à ma vertu chancelante, et même je dois, pour m'en punir, l'avouer franchement, si j'avois été bien intimement persuadé que Mme de B…, non moins foible que moi… Enfin, je n'essayai pas de m'en convaincre, et tu dois, ma charmante femme, me savoir quelque gré de n'avoir pas mis à cette rude épreuve le courage de la marquise et la fidélité de ton époux.

Mme de B…, quand elle vit qu'il ne manquoit plus rien à mon déguisement, ne put retenir quelques larmes, et d'une voix foible me dit: «Adieu, partez, rentrez en France, volez à Paris; dans deux heures je vous suis, deux heures après vous j'entre dans la capitale… Faublas, nous allons arriver pour ainsi dire ensemble, la même ville va nous renfermer, et cependant nous ne nous verrons plus! Ah! du moins, je veillerai sur vous, je préviendrai le péril, ou je l'écarterai; ma tendresse inquiète… Vous verrez, vous verrez si je suis véritablement votre amie. Chevalier, descendez rue de Grenelle-Saint-Honoré à l'hôtel de l'Empereur; vous n'y resterez qu'un moment; il y viendra de ma part quelqu'un à qui vous pourrez donner toute votre confiance. Chevalier, écoutez ces avis, conduisez-vous par ces conseils, surtout ne faites pas d'imprudence, je vous en supplie. Vous n'avez plus qu'un moyen de me récompenser de mes soins: c'est de n'en pas détruire l'effet par de folles témérités. Que ne m'est-il permis de vous accompagner sur la route et de partager les dangers qui vous y attendent peut-être! Tenez, mon ami, à tout hasard, prenez vos pistolets. Quant à ce meuble, ajouta-t-elle en me montrant mon épée pendue au chevet de mon lit, ce ne peut jamais être celui d'une religieuse, permettez-moi de me l'approprier.»

J'allai la détacher et la lui présentai: elle la saisit avec transport, la tira promptement, parut prendre plaisir à considérer sa fine trempe; puis, l'ayant remise dans le fourreau et s'étant emparée de ma main qu'elle serra avec une force dont je ne l'aurois pas crue capable: «Grand merci, me dit-elle du ton le plus véhément, je serai digne de ce présent.»

Sans attendre ma réponse, elle me conduisit vers l'escalier, que nous descendîmes en silence; sans bruit nous traversâmes le jardin dont la petite porte s'ouvrit dès que nous parûmes: je vis une chaise de poste qui m'attendoit. Je voulus remercier la marquise, plusieurs baisers me fermèrent la bouche; j'espérois au moins lui rendre ses tendres caresses, mais, plus prompte que l'éclair, elle s'arracha de mes bras, ferma la porte sur elle, et me fit entendre un dernier adieu. Je partis, je partis pour te rejoindre, ma Sophie; mais combien de malheurs, que d'ennemis et de rivales devoient encore retarder le moment de notre réunion!


Il étoit à peu près cinq heures du matin: nous entrâmes à la pointe du jour sur les terres de France. Tout homme qui voyage dans un pays où il s'est fait une fâcheuse affaire imagine que quiconque le regarde le reconnoît; il lui semble impossible que son inquiétante aventure, écrite sur son front, ne soit pas lue de chaque passant; d'ailleurs il étoit tout simple qu'une religieuse courant la poste fût curieusement remarquée. Voilà ce que je me dis à moi-même aux environs de Longwy, première place frontière, où je crus m'apercevoir que j'étois observé. Ces belles réflexions m'ayant rassuré, je me livrai aux trompeuses douceurs d'un sommeil, hélas! trop court; à quelques centaines de pas, ma chaise fut environnée; j'ouvris les yeux au bruit que produisirent mes portières brusquement ouvertes. Avant que j'eusse le temps de me reconnoître, on se précipita dans la voiture, on me saisit, on me lia; les archers, trop respectueux ou trop inattentifs, soit qu'ils eussent un reste de considération pour mon sexe ou pour mon habit, soit qu'ils imaginassent ne devoir rien craindre d'une religieuse, qu'apparemment ils ne croyoient point armée, ne me fouillèrent pas; mais la troupe sacrilège osa souiller ma sainte étamine, en l'enveloppant d'un manteau guerrier, et ne craignit pas de cacher mon voile bénit sous une toile grossière et profane. Leur chef s'assit cavalièrement près de moi, le postillon eut ordre d'avancer.

Où me conduisoit-on? Apparemment sourd et muet, le discret satellite qui veilloit sur moi n'étoit pas plus touché de mes questions que de mes plaintes. L'espèce de serviette dont ma tête restoit enveloppée ne me laissoit parvenir qu'une lumière trop foible pour que je pusse rien distinguer. Seulement le bruit d'une cavalcade frappoit mon oreille, et j'en augurois très raisonnablement que, pour plus grande sûreté, des soldats m'escortoient. Une fois même, tandis que la troupe, un instant arrêtée, prenoit vraisemblablement des chevaux frais, j'entendis quelqu'un prononcer distinctement le nom de Derneval et le mien. Où me conduisoit-on?