Mme de B… venoit de faire passer dans mon âme le noble enthousiasme dont la sienne étoit enflammée: entraîné par une force supérieure, j'allois me précipiter dans ses bras, elle me retint.

«Adieu, Chevalier: dans tous les temps, comptez sur moi. Je ne me souviendrai jamais sans attendrissement et sans reconnoissance que si ma jeunesse, tourmentée de tant de peines cruelles, eut quelques beaux jours, ce fut à vous que je les dus tous. Mais ne vous abusez point sur la nature de mes sentimens: de tous les revers, le plus funeste et le moins prévu m'a éclairée en m'accablant; j'en ai fait la trop fatale expérience! il ne faut point espérer de trouver le bonheur dans un attachement illégitime. Chevalier, la foible marquise de B… n'est plus. Vous voyez maintenant une femme capable de quelque énergie, uniquement occupée du soin d'assurer sa vengeance et de préparer votre avancement. Adieu, Faublas, c'est votre amie qui vous embrasse.» Elle me donna un baiser sur le front, et s'en alla par la cheminée.

Oui, c'étoit par là qu'elle entroit chez moi: au fond de l'âtre, la plaque, en tombant, découvroit une espèce de soupirail assez large pour que la marquise passât librement. Eh! que des gens qui ne savent rien n'aillent pas attribuer à ma belle maîtresse cette ingénieuse invention: dans ce siècle fécond en découvertes utiles, longtemps avant Mme de B…, une cheminée fut ouverte ainsi par un duc aimable pour une beauté captive, dont le nom, devenu célèbre, ne périra point.

Le jour qui succéda à cette nuit si malheureuse m'apporta de consolantes nouvelles: avant midi je reçus de Rosambert une lettre que d'abord je ne voulus pas lire. Le seul Desprez étoit chez moi quand on me la remit. «Tenez, Dumont, voilà une écriture que je reconnois, faites-moi le plaisir de porter à Mme de B… cette lettre: dites-lui que je ne veux pas l'ouvrir, et qu'elle peut en disposer à son gré.»

Dumont partit pour revenir un quart d'heure après. Madame la marquise me faisoit prier de la venir voir un moment. J'arrivai chez elle avant de m'être aperçu que j'avois eu trois étages à monter, et je me serois probablement brisé la tête contre les lambris de son nouvel appartement, si l'on n'avoit pris plusieurs fois la peine de m'avertir que je me trouvois dans un grenier; je ne voyois que Mme de B…, sa tristesse, son abattement, sa pâleur. Je lui demandai comment elle avoit passé la fin de la dernière nuit. «Hélas! dit-elle, comme j'en passerai désormais beaucoup d'autres»; et, me présentant un papier baigné de ses larmes, elle ajouta: «Voici la digne épître de mon lâche persécuteur: mon ami, j'ai pu la parcourir une fois, je pourrai l'entendre encore. Lisez, lisez tout haut.—Tout haut!—Ce sera de votre part une cruelle complaisance, mais je l'exige.—Permettez…—Faublas, accordez-moi cette dernière grâce.—Cependant…—Chevalier, je le veux.»

Respectez enfin votre maître, mon cher Faublas. Hier vous l'avez vu frapper un grand coup médité depuis plus d'un mois. Lisez et admirez. Dans ma retraite j'apprends que, le jour de votre mariage, un inconnu est venu au temple se donner en spectacle; quelque temps après, vous-même m'écrivez qu'un revenant à la fois discret et familier vous rend des visites intéressées; moi qui connois bien l'entreprenante marquise, je conjecture, je soupçonne et je m'informe: bientôt je sais et je me garde bien de vous dire que Mme de B… a disparu le jour même de votre fuite; il devient certain pour moi qu'elle est avec vous et que vous l'ignorez. On n'oublie pas aisément les torts d'une aussi aimable femme; depuis dix mois j'avois sur le cœur sa piquante infidélité.

«Mon infidélité? s'écria la marquise; comme si jamais… Le fat! l'insolent!… Mais continuez, mon ami, continuez.»

J'entrevois le moyen de m'assurer une vengeance complète et douce autant que difficile; je me hâte de guérir et je prends la poste. Pour amener la galante catastrophe, il a fallu vous enivrer un peu, mon ami; je me suis vu forcé d'employer cette petite ruse innocente, que sans doute vous me pardonnez.

Ce matin, pourtant, je suis inquiet: après mon départ, qu'a-t-elle dit, qu'a-t-il fait? Bon! je parie que, toujours habile à saisir le seul parti convenable à la circonstance, elle aura joué la douleur touchante, le désespoir inquiétant, l'intéressant repentir. Je parie que, toujours crédule et compatissant au même degré, il aura sincèrement partagé la tribulation de son innocente maîtresse traîtreusement violée. Je parie que l'ingrat ne soupçonne pas encore l'obligation nouvelle qu'il vient de contracter avec moi! Cependant je l'arrache à la maîtresse qui le subjuguoit, je le rends sans partage à l'épouse qu'il chérit.

Faublas, par un juste décret du sort, Mme de B… revient à son premier maître.

«A son premier maître, interrompit Mme de B…, cela n'est pas vrai!»

Un adroit voleur s'étoit depuis dix mois établi chez moi. Je l'en ai chassé par surprise, ne pouvant employer la force, et je suis rentré dans mon bien. Chevalier, soyez l'unique possesseur du vôtre; Sophie attend son libérateur, Mme de Faublas gémit enfermée dans le couvent de ***, faubourg Saint-Germain, à Paris. Vous devinerez pourquoi je n'ai pas voulu vous apprendre hier cette importante nouvelle. Allez, mon ami, déguisez-vous, courez à la capitale; et, quand vous embrasserez votre charmante femme, n'oubliez pas de lui dire qu'elle doit au comte de Rosambert le plaisir de vous avoir sitôt revu. Je suis votre ami, etc.