La marquise, d'abord calme, ensuite attendrie, maintenant exaltée, mit dans ces derniers mots une expression si forte que je ne pus retenir quelques signes d'étonnement qu'elle remarqua.
«Rassurez-vous, me dit-elle; vous êtes désormais libre, et me voilà pour toujours enchaînée. Il est passé pour moi le temps des passions tendres!… Je ne dois maintenant éprouver que la plus impétueuse, la plus implacable de toutes… L'amour s'enfuit chassé par l'opprobre. Comment, en effet, remettre en vos bras une femme à vos yeux flétrie, avilie à ses propres yeux?… Amenée par le malheur, excitée par la plus lâche des trahisons, la vengeance, l'horrible vengeance, s'empare de mon cœur déjà rongé de son fiel empoisonné… Faublas, j'aime à croire, et j'ai vu que vous seriez prêt à servir mon juste ressentiment; mais Rosambert, dans ce combat, dont le succès ne seroit pas douteux, auroit encore à se glorifier de sa chute; sa vie, perdue sans honte, seroit une trop foible réparation de l'irréparable affront qu'il vient de me faire… Chevalier, son châtiment me regarde, et, je vous le jure, j'accomplirai son châtiment!»
Mme de B…, le visage enflammé, l'œil furieux, s'exprimoit avec tant de rage que je craignis pour elle les suites d'un état aussi violent. Mon infortunée maîtresse vit que j'allois l'interrompre, et se hâta de poursuivre:
«Vous essayeriez en vain de changer ma résolution. Un lâche l'a rendue trop nécessaire pour qu'elle vous paroisse étonnante, ou pour que je m'arrête épouvantée des foibles dangers qu'elle entraîne… Hélas! je n'ai plus rien à perdre. Le perfide vient de combler mon déshonneur et de m'arracher mon amant! Faublas, je vous le répète, je vous défends d'épouser ma querelle. Seule je prétends la soutenir. Je serois désespérée qu'un autre m'enlevât le plaisir de la vengeance… On sait ce que peut une femme outragée; on verra ce que peut une femme telle que moi. Oui; je le jure par mon amour flétri, par mon honneur perdu, un jour, dans votre étonnement, vous vous demanderez si quelqu'un au monde eût pu venger la marquise de B… mieux qu'elle-même.»
Elle garda quelque temps un morne silence. J'osai lui donner un baiser; mes larmes se répandirent sur son sein découvert. Elle répara promptement son désordre qu'apparemment elle n'avoit point encore aperçu, et d'un ton moins agité, mais non moins douloureux, elle me dit:
«Oh! oui, prenez pitié de moi, j'ai besoin de consolations. Demain je vous quitte, demain nous allons nous séparer, nous séparer pour longtemps peut-être; je retourne à Paris…—A Paris!—Oui, mon ami. Ce ne fut point la crainte qui me chassa de la capitale. Ce n'étoit point pour me cacher que je volois à Luxembourg. Eh! que n'ai-je pu, selon mes désirs, vous consacrer le reste de ma vie!… Je vais reprendre ma fortune et mon rang, puisqu'il ne m'est plus permis de vous en faire le sacrifice… Je retourne à Paris; soyez tranquille sur mon sort; quand une femme, qui n'est pas tout à fait sans esprit et sans attraits, ne s'étonne pas, reposez-vous sur elle du soin de ramener l'époux le plus justement aigri. Pour réussir dans cette entreprise délicate, il me reste à moi deux moyens, dont le plus facile n'est pas le meilleur. Comme tant d'autres, je puis me borner à pallier ce que mon aventure a de trop humiliant pour l'amour-propre de tiers compromis, confesser ingénument tout le reste, et, me servant du pouvoir que la beauté conserve encore sur celui qu'elle offensa, solliciter une grâce qui ne me sera pas refusée. Mais ce parti, toujours extrême, quelquefois bon à prendre dans le moment, offre pour l'avenir de trop grands inconvéniens. Pour le repos de M. de B… lui-même, je ne veux point qu'il puisse jamais s'armer contre moi de mes propres aveux, me poursuivre éternellement de sa jalousie, me soupçonner d'avoir filé dix intrigues quand je n'ai eu qu'une passion, et peut-être me contester la légitime naissance du seul enfant que je lui ai donné. D'ailleurs, pourquoi demanderois-je humblement un pardon que je puis fièrement arracher? Non, non; j'aime mieux user de l'irrésistible ascendant qu'un esprit ferme a toujours sur un esprit foible. Je ne serai pas la première qu'on aura vue, forcée à des mensonges invraisemblables, nier hautement une infidélité prouvée. Peut-être me sera-t-il moins difficile que vous ne pourriez le croire de faire entendre à M. de B… que le chevalier de Faublas fut toujours pour moi Mlle Duportail; et, si je ne persuade pas le marquis, je tâcherai du moins de l'embarrasser de manière à le laisser indécis.
«Je sais bien que le public méchant, qui, loin de s'aveugler sur les torts véritables, est toujours prêt à en supposer, ne prend pas le change aussi aisément qu'un mari crédule. Je sais bien que je dois m'attendre à l'humiliante célébrité qui suit les aventures galantes, quand elles sont extraordinaires. Nos élégans, presque beaux esprits, vont me chansonner; nos douairières converties me déchireront. Dans les cercles, si j'ose y paroître, je me verrai l'objet des chuchotemens affectés, des malins regards, des sarcasmes détournés, des plaisanteries équivoques. Il me faudra souffrir les airs impertinens de nos sots petits-maîtres, les froids mépris des prudes inexorables, les dédains concertés des prétendues femmes honnêtes, l'accueil confraternel des beautés les plus mal famées. Aux spectacles et dans les promenades publiques, si j'ai le courage de m'y montrer, la foule m'environnera, un essaim de jeunes étourdis, bourdonnant sans cesse autour de moi, murmurera: «La voilà! c'est elle!…» Eh bien, Faublas, ce rôle si pénible, que plusieurs femmes de mon rang ont pris par choix, je le remplirai par nécessité. Comme elles, peut-être, hardie dans mon maintien, libre dans mes discours, stoïquement environnée de mon ignominie, je pourrai m'accoutumer à repousser la honte par l'effronterie et le blâme par l'impudence.
«Voilà donc à quel excès d'avilissement m'aura, par degrés, conduite une passion, criminelle si l'on veut, mais pourtant excusable à bien des égards. Ah! puisqu'il est vrai que, pour n'être jamais malheureuse, il faut toujours sévèrement remplir ses devoirs, pourquoi nous en impose-t-on de si difficiles? Une fille qui s'ignore elle-même tombe, à quinze ans, dans les bras d'un homme qu'elle ne connoît pas. Ses parens[4] lui ont dit: «La naissance, le rang et l'or constituent le bonheur; tu ne peux manquer d'être heureuse, puisque, sans cesser d'être noble, tu deviens plus riche; ton mari ne peut être qu'un homme de mérite, puisqu'il est homme de qualité.» La jeune épouse, trop tôt désabusée, ne trouve que ridicules et vices où elle attendoit talens agréables et qualités brillantes; le luxe qui l'environne, les titres qui la décorent, offrent à ses ennuis des distractions bien insuffisantes, bien passagères. Déjà, peut-être, ses yeux ont distingué, son cœur a senti le mortel aimable qui manque au bonheur de sa vie. Alors, si le maître impérieux qu'elle s'est donné prétend encore user quelquefois des droits de l'hymen, s'il la soumet aux empressemens repoussans de l'habitude et du besoin, l'infortunée victime, caressant jusque dans les bras du mari l'image de l'amant, gémira de prostituer à celui qui le profane un bien qu'un autre mériteroit sans doute et sauroit mieux apprécier. L'époux volage, au contraire, après l'avoir longtemps négligée, la laisse-t-il enfin dans un abandon total, il faudra qu'elle subisse les continuelles rigueurs d'un célibat prématuré, ou qu'elle s'expose aux plaisirs périlleux de l'union vivement souhaitée. Retenue par ses devoirs, mais dominée par son penchant, tourmentée de plus d'une crainte, mais vivement sollicitée par l'amour, s'imposera-t-elle longtemps des privations pénibles sans aucun dédommagement? Supposons qu'elle résiste, le hasard ne lui garde-t-il pas, comme à moi, quelque séduction toute-puissante, quelque inévitable danger? Malheureuse! en un instant elle perdra le fruit de plusieurs années de combats, elle le perdra sans retour: car, après la première faute, quelle femme peut s'arrêter? Faublas, elle adorera celui qui la lui fit commettre. Rassurée par quelques précautions inutiles, elle négligera les plus nécessaires. Ses périls, devenus plus imminens, ne l'effrayeront plus. Bientôt compromise par un événement imprévu, peut-être immolée par un lâche ennemi, elle perdra pour jamais l'objet cher à son cœur, et se verra publiquement diffamée! Voilà, mon ami, voilà quel est le sort des femmes, dans cette France où l'on prétend qu'elles règnent!
[4] Décrétez le divorce, des parens barbares n'oseront plus sacrifier leur fille; ils trembleront qu'elle ne brise sa chaîne dès le lendemain.
«Ainsi je me vis sacrifiée, ainsi je combattis longtemps, ainsi je fus entraînée quand vous parûtes. Le lendemain de cette nuit si fatale et si douce, qui m'eût dit que je venois d'ouvrir sous mes pas un abîme au fond duquel m'attendoient la vengeance, l'opprobre et le désespoir?… Mon ami, je vous quitte, qu'allez-vous devenir? Hélas! vous brûlez de vous réunir à ma rivale fortunée. Ah! puissiez-vous la rejoindre et lui demeurer toujours fidèle! que celle-là du moins ne soit pas malheureuse!… Faublas, je vous quitte, je vous laisse pour un temps livré aux perfides insinuations de l'infâme Rosambert. Gardez-vous de l'écouter, si mon souvenir vous est cher, si vous aimez Sophie; mon ami, le comte vous perdroit, vous prendriez dans sa société le goût des occupations futiles et des plaisirs pernicieux; il vous enseigneroit l'art détestable des séductions, des perfides noirceurs, des trahisons lâches… Peut-être il vous paroît étrange d'entendre Mme de B… vous moraliser; mais c'est encore une de ces singularités que vous réservoient votre heureux destin et ma bizarre étoile. Faublas, je vous l'avoue, je ne vous verrois qu'avec le chagrin le plus vif altérer au sein de l'oisiveté corruptrice et de la débauche avilissante les dons précieux que vous prodigua la nature et que j'eus le bonheur de développer. Eh! mon ami, tant d'hommes très ordinaires savent corrompre des beautés qui ne demandent qu'à céder. Dès que tu le voudras, je le sais bien, tu l'emporteras sur eux tous, tu deviendras l'idole des femmes; mais il te convient d'ambitionner des succès plus dignes d'un grand cœur. Un jeune homme tel que toi peut prétendre à tout et tout embrasser. Les sciences t'invitent, les lettres t'appellent, la gloire t'attend dans nos armées: descends dans la carrière, et marche à pas de géant; que tes ennemis se voient réduits au silence; que tes rivaux soient forcés à l'admiration. Tes premiers succès apporteront à ma douleur un premier adoucissement; les éloges que tu mériteras, je croirai les avoir obtenus; l'estime qu'on aura pour toi me rendra l'estime de moi-même; tes vertus justifieront mes foiblesses, ta gloire opérera ma réhabilitation; un jour viendra qu'avec orgueil je pourrai dire partout: «Oui, je l'avoue, je me suis déshonorée, mais c'étoit pour lui!»