Le cruel discours de Rosambert ne m'indigna pas moins que son horrible action! dans le premier mouvement de ma fureur, j'allois sauter sur mon épée et le forcer à me faire raison de son infâme procédé, lorsque Mme de B… se releva tout à coup, me saisit par le bras et me retint.
Rosambert eut tout le temps de s'éloigner; la marquise alors prit ma main, aussitôt couverte de baisers et baignée de larmes. «Oh! de quel poids je me sens soulagée! me dit-elle. Oh! qu'il m'a été consolant d'entendre que vous ne participiez point à cette infamie!»
Mme de B… vouloit continuer; mais son extrême agitation ne le lui permit pas. Elle sanglota longtemps sans pouvoir me dire un mot, puis, redoublant de pénibles efforts, d'une voix entrecoupée, elle reprit:
«Faublas, si vous aviez été capable de me livrer à cet indigne homme, si vous m'aviez à ce point méprisée, plus grande que tous mes revers, ma dernière infortune eût entraîné ma mort. Mon ami, je sens qu'il m'est possible de vivre et de n'être pas tout à fait inconsolable, puisque, dans mon avilissement profond, je puis encore espérer votre estime, puisque dans mon malheur extrême je dois au moins compter sur votre pitié.—Si pour adoucir votre peine amère il suffit de la partager, ma chère maman, mon aimable amie…—Que je suis malheureuse!—Et que je vous plains!—Comme le perfide, aidé par un hasard fatal, s'est joué de ma vaine prudence! comme un instant a renversé mes projets les plus sûrs et détruit mon plus cher espoir!»
A ces mots, la marquise laissa retomber sa tête sur mon oreiller, ses bras s'étendirent immobiles, son regard se fixa, ses pleurs s'arrêtèrent. Insensible à mes soins, sourde à mes discours, elle paroissoit, dans le recueillement du désespoir, se pénétrer de l'horreur de sa situation. Elle garda pendant plus d'un quart d'heure cet effrayant silence; puis, d'un ton qui me parut calme, elle me dit enfin: «Tranquillisez-vous, mon ami, asseyez-vous auprès de moi, ne craignez rien, donnez-moi toute votre attention; je vais me montrer à vous tout entière, et quand je vous aurai dit quels vains projets j'avois formés, et quelles immuables résolutions je viens de prendre, vous saurez précisément jusqu'à quel point vous devez me plaindre et me blâmer.
«M. de B… venoit de vous rencontrer aux Tuileries. Il entre chez moi furieux; devant vingt personnes il me reproche ses outrages récens, et m'annonce sa prochaine vengeance. Étonnée du cruel abandon où vous me laissez dans un moment également fatal à mon amour et à mon honneur, je suis forcée de me dire qu'un intérêt plus pressant, qu'un objet plus cher vous occupe. Justine va plusieurs fois chez vous et ne vous trouve pas; alors je charge Dumont, le plus ancien et le plus affidé de mes serviteurs, celui-là même qui fait ici le personnage de Desprez, je le charge, dis-je, d'aller vous attendre aux environs du couvent qui renferme Mlle de Pontis, et d'éclairer vos démarches jusques au lendemain. Dumont vous voit entrer au couvent, attend que vous en sortiez, vous suit sur le champ de bataille et sur la route jusqu'à Jalons, où il perd vos traces. Il ne revient pas assez tôt pour être le premier qui m'apprenne deux enlèvemens, dont le bruit s'est déjà confirmé dans tout Paris.
«Dumont, à son retour, trouve mes dispositions déjà faites. J'ai rassemblé mon or, mes bijoux, quelques effets de banque; je me suis revêtue d'un uniforme bleu, que vous ne me connoissez pas, et moi-même je vole à Jalons. Tandis que j'y questionne le maître de poste, arrive un homme que je reconnois, et qui, sans le vouloir, va m'indiquer votre retraite. C'étoit Jasmin, qui conduisoit une chaise de poste[3]; je le suis, toujours à quelque distance, et comme lui j'arrive à Luxembourg le lendemain du jour qui vous vit y entrer. L'aurore venoit de paroître; je cours dans la ville, je m'informe, je perds en recherches une heure entière, l'heure la plus précieuse de ma vie. Enfin l'on me dit qu'à l'instant même il se fait un grand mariage, qu'un jeune homme qui traînoit à sa suite une fille enlevée… C'en est assez, je n'écoute plus rien, je vole au temple, je me précipite… On venoit de vous unir!… Un cri m'échappe, et soudain, rassemblant mes forces, je me dérobe à votre vue. Trop heureuse de pouvoir fuir, je fuis sans savoir où; bientôt l'amour, plus fort, me ramène à Luxembourg; il me dit qu'il faut au moins savoir ce que vous deviendrez. Faublas, en vérité, la joie que je ressentis en apprenant que ma rivale vous étoit arrachée fut moins vive que l'inquiétude où me jeta le dangereux délire dont on vous disoit atteint. Animée du double désir de veiller sur les jours de mon amant et de le conserver pour moi, pour moi seule, je bâtis aussitôt mon plan.
[3] Celle que M. Duportail et moi nous avions laissée à Vivrai pour courir à franc étrier sur les traces de Sophie.
«Dumont m'accompagnoit, nous parcourûmes les environs de Luxembourg. Sous le nom de Desprez, Dumont loue cette maison. Dans le pavillon que je vous destinois, je fis promptement quelques changemens nécessaires à l'exécution de mes desseins. La marquise de B…, déterminée à tout souffrir pourvu qu'elle ne vous perdît pas, alla s'enfermer dans un misérable grenier de l'autre corps de logis.
«Votre père vous fit conduire ici, j'eus le plaisir de loger avec mon amant, presque sous le même toit, de le voir sous mes yeux revenir à la vie, d'aller quelquefois, dans le silence des nuits, respirer son haleine et sentir palpiter son cœur… Sans doute j'aurois dû, pour m'enivrer d'un bonheur plus grand encore, attendre que sa convalescence fût plus affermie; mais le moyen de résister sans cesse au charme de ta présence! le moyen de combattre des désirs toujours renaissans!… Eh! de quoi lui parlé-je?… Faublas, l'instant approchoit où mes desseins alloient s'accomplir. Dans trois jours je déchirois le voile presque magique dont je m'étois enveloppée; dans trois jours je me découvrois sans mystère. Je vous montrois la marquise de B… songeant à peine à son rang perdu pour vous, et ne désirant autre chose que de vous donner des jours heureux dans quelque retraite ignorée. Si mon amant savoit m'entendre, je lui gardois encore un sort digne d'envie! Si l'ingrat m'osoit résister… Chevalier, mon parti étoit pris, je vous enlevois malgré vous; malgré vous je vous conduisois… Que sais-je? peut-être au bout du monde! Oui, j'aurois mis l'immensité des mers entre mon perfide amant et ma rivale préférée!»