Il vint enfin ce dimanche, peut-être impatiemment attendu! Bientôt elle alloit m'environner de ses ombres perfides, cette nuit si remarquable dans l'histoire de ma vie! Jasmin, qui depuis le dîner s'étoit absenté, revint sur la brune. Dès qu'il me vit seul, il m'apprit la nouvelle imprévue de l'arrivée de Rosambert; le comte s'étoit arrêté à Luxembourg, d'où il avoit secrètement dépêché vers Jasmin, pour de grandes raisons qu'il me diroit lui-même; il ne pouvoit venir à Hollriss qu'une heure avant minuit, il importoit extrêmement que personne ne le vît entrer dans la maison; j'étois donc instamment prié de lui ouvrir moi-même, à onze heures précises, la petite porte du jardin.

Je suivis ponctuellement mes instructions. M. de Belcourt, fâché que je le quittasse plus tôt qu'à l'ordinaire, en fit la remarque. M. Desprez répondit par une plaisanterie, dont je ne fus pas d'abord aussi frappé que par la suite: «Laissez aller ce convalescent, dit-il à mon père, il a sans doute avec les esprits quelque commerce qu'il n'avoue pas.»

Au lieu de monter chez moi, je me glissai doucement dans le jardin. Rosambert m'attendoit à la petite porte. «Oh! bonsoir, mon ami, où est ma Sophie? Qu'est devenue la marquise? Avez-vous des nouvelles de son père? Son mari vit-il encore? Comment se porte ma sœur? Que dit-on de ce duel? Que pensez-vous de cet inconnu? Que vous semble de ce revenant? Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Comment vous portez-vous?—De Noirval, un moment donc! que de vivacité! quelle impatience! Vous ressemblez beaucoup à ce petit chevalier de Faublas, dont on parle tant dans Paris! D'abord, asseyons-nous sur ce banc, et permettez-moi d'apporter dans mes réponses un peu plus d'ordre que vous n'en avez mis dans vos questions. Mes vigilans émissaires ont vu M. Duportail à Paris, ils suivront ses traces jusqu'à ce qu'ils aient découvert la retraite de sa fille, on nous en rendra bon compte.—O ma Sophie, je te reverrai!—Doucement, mon ami; ne m'étouffez pas. Mme de B… est apparemment dans une de ses terres, on ne la rencontre ni à la cour ni à la ville.—Pauvre marquise! je ne la reverrai plus!—Peut-être: ne vous chagrinez pas… Le marquis, dont la blessure n'est pas jugée mortelle, ne désire sa guérison que pour vous aller chercher en quelque lieu que vous soyez. Faublas, il assure qu'il vous reconnoîtra partout.—Rosambert, on ne sait pas où elle est?—Apparemment dans une de ses terres, mon ami.—Oui, Mme de B…; mais Sophie?—Ah! dans Paris très probablement.—Mon ami, croyez-vous que le marquis soit homme à lui pardonner?—Pardonner à la marquise! pourquoi pas? l'aventure n'est pas commune, j'en conviens, mais le mal est ordinaire. Ce n'est donc qu'un peu plus de bruit! Oh! la marquise est femme à lui faire entendre raison là-dessus.—Rosambert, dites sans me flatter, pensez-vous qu'on puisse le forcer à me la rendre?—Comment! forcer le marquis à vous rendre sa femme?—Eh! non, mon ami, c'est de la mienne et de son père que je vous parle.—M. Duportail! il n'y a pas de doute, on l'y forcera très certainement.—Je ne la reverrai plus! je ne la reverrai plus!—Au contraire, puisqu'il sera contraint de vous la rendre, vous la reverrez.—Mon ami, je pensois à cette femme si malheureuse.—Mon ami, vous êtes toujours le même, le mariage ne vous a pas changé… Mais permettez qu'à mon tour je vous fasse quelques questions. D'abord, je vois que vous êtes à peu près rétabli.—L'espérance de revoir bientôt ma Sophie…—Oui! oui! ma Sophie! et puis cette femme si malheureuse?…—La marquise? je vous assure que mon intention n'est pas de l'aller chercher. Il est vrai que parfois je me surprends m'occupant d'elle, mais c'est que…—Sans doute, Chevalier, je vous entends; c'est qu'on n'est pas maître de cela. Malgré lui, un jeune homme bien né se rappelle les bons procédés d'une femme jeune et belle qui a formé son adolescence.—Rosambert, toujours vous plaisantez! Dites-moi,… auriez-vous par hasard entendu parler de cette petite Justine…?—Quoi! la femme de chambre aussi vous tient au cœur? Ah! c'est que vous l'avez formée, celle-là. Mais vous m'avez dit, ce me semble, que La Jeunesse…—Allons, Rosambert, pour cette fois j'ai tort, ne parlons pas de cela.—Non, mon cher Faublas, parlons de ce revenant…—Oui, Rosambert, comment le trouvez-vous, mon revenant? N'est-elle pas singulière cette femme qui jamais ne dit mot et toujours se comporte à merveille?

«N'est-il pas drôle ce petit démon qui entre chez moi je ne sais par où?—Faublas, il vous visite toutes les nuits?—Non.—Non?—Mais tenez, justement je l'attends celle-ci.—Tant mieux, nous éclaircirons le doux mystère! nous saurons. Mais je me suis amusé à écrire dans cette auberge au lieu d'y souper: Chevalier, j'ai faim.—Attendez, je vais avertir Jasmin…—Faire du bruit dans la maison! gardez-vous-en bien. Tenez, je crois que ma chaise de poste n'est pas encore partie, j'y dois avoir quelque chose; quand je fais route, j'emporte toujours des provisions.»

Il me quitta, et rapporta un moment après une moitié de poularde avec une bouteille de vin. «J'ai pris deux verres, me dit-il, parce que vous souperez avec moi.—Ici?—Ici, dans ce jardin, Chevalier; nous avons à causer, et votre chambre n'est pas sûre. D'abord nous boirons à la santé d'Adélaïde, dont vous ne m'avez parlé qu'une fois.—Ah! ma chère sœur! je l'aime pourtant beaucoup! Comment se porte-t-elle?—Bien, très bien. Toujours plus charmante! Je n'ai pu résister au désir de l'aller voir une dernière fois avant de quitter la France. L'aimable enfant! Comme sa douleur l'embellissoit! comme elle souffre de ne voir ni son père, ni son frère, ni sa bonne amie! Faublas, buvons à sa santé, buvons, mon ami: je sais que ce n'est pas du bon ton; mais nous sommes à la campagne, et puis des voyageurs… Tenez, prenez un morceau, je ne puis souper seul, vous le savez bien.—Rosambert, je suis charmé de vous voir ici… Mais à quoi bon dans ce jardin? pourquoi ce mystère?—Parce que je n'aurois pu vous entretenir en particulier; parce que le baron, qui a déjà intercepté les lettres que je vous écrivois, se seroit d'abord emparé de moi; parce qu'il m'auroit sans doute prié d'altérer selon ses vues les nouvelles que j'apporte.—Vous avez raison.—Et puis ce revenant,… croyez-vous qu'il ne m'occupe pas?… Faublas, à la santé de Sophie.—Mon ami, depuis plus d'un mois je ne bois plus de vin; vous allez me griser!—A la santé de Sophie, vous ne pouvez vous en dispenser.—Allons, va pour Sophie! O ma jolie cousine, ce ne sera pas la première fois que tu m'auras fait perdre la raison!

«Rosambert, voilà du vin terriblement fort, il me casse la tête! Rosambert, que pensez-vous de cet inconnu qui, pendant la cérémonie…—Ma foi! je ne sais qu'en dire. Parlons de votre nouvelle amante, de cette nocturne beauté qui vous aime avec tant de discrétion. Faublas, la croyez-vous jolie?…—Belle, mon ami.—Une femme qui fuit le jour!…—Belle, j'en suis sûr.—Allons, il est encore amoureux de celle-là.—Amoureux! Non.—Faublas, je parie, moi, qu'elle est laide!—Cent louis qu'elle est charmante!—Va, cent louis sur parole.—Comte, voilà qui est dit… Ah çà! mais comment ferai-je pour la voir?… Et puis vous vous en rapporterez donc à moi?—Volontiers, s'il le faut. Mais croyez-vous que je sois moins curieux que vous de connoître… Depuis que vous m'avez écrit votre aventure, je brûle du désir de contribuer à la mettre à fin. Preux chevalier, votre frère d'armes est avec vous; permettez qu'il vous aide!… Faublas, nous allons monter chez vous sans lumière et sans bruit. Vous vous coucherez vite, et ne direz pas un mot; moi, je resterai caché dans votre ruelle. Je suis muni d'une lanterne sourde, que je ferai valoir à propos, et, si le revenant n'est pas sorcier, nous verrons quelle figure il a. Chevalier, encore une santé! vous avez oublié quelqu'un…—Oui, la belle marquise.—Fidèle époux, je savois bien qu'il ne faudroit pas vous la nommer. Allons! deux doigts de vin pour la marquise.—Vous vous moquez, mon ami… Charmante femme!… Versez tout plein.»

Maintenant que de sang-froid je me rappelle et je vous confesse cette indélicate exclamation, lecteur justement irrité, je ne vois qu'un moyen de vous calmer un peu, c'est de réclamer toute votre indulgence pour un convalescent que les santés précédentes avoient déjà mis en gaieté.

Celle-ci m'acheva, je tombai tout à coup dans le délire de l'ivresse. Déjà chaque objet me paroissoit déplacé, mobile et double. Je parlois sans me faire entendre, ou plutôt je bégayois au lieu de parler. Bientôt, rêveur et pesant, je perdis ma joie babillarde, mon corps s'affaissa, mes paupières s'appesantirent, l'invincible sommeil alloit fermer mes yeux. Rosambert, qui s'en aperçut, me pria de le conduire à ma chambre, non sans me répéter plusieurs fois qu'il falloit ne pas faire le moindre bruit, et surtout garder un exact silence. Il recommanda à Jasmin, qui attendoit mes ordres dans le jardin, de se retirer sans lumière et sans bruit. Nous arrivâmes, éclairés seulement par la lanterne sourde, que nous laissâmes dans le corridor. Comme j'entrois à tâtons, soutenu par Rosambert, je rencontrai dans mon chemin une chaise longue, sur laquelle le comte m'étendit, afin, me disoit-il tout bas, de me déshabiller avec plus de facilité. Prudemment je laissois faire mon nouveau valet de chambre; mais il s'acquittoit de son emploi avec tant de lenteur et de maladresse qu'en attendant qu'il lui plût de finir, je tombai dans un assoupissement profond.

Une heure de sommeil ayant abattu les fumées du vin capiteux qui m'avoit ôté la raison, je fus éveillé par un bruyant éclat de rire. «Enfin! s'écria Rosambert; me voilà complètement vengé! je veux qu'on m'assomme si ce n'est pas elle!» Au même instant j'entendis un gémissement sourd, suivi d'un grand soupir. Je me trouvois encore sur ma chaise longue, placé de manière qu'à travers ma porte entre-bâillée j'apercevois au fond du corridor la foible lueur de la lanterne sourde. Aussitôt, déterminé par l'inquiétude autant que par la curiosité, je cours dans ce corridor et rentre brusquement la lanterne à la main. Je promène sur les objets environnans sa lumière tremblante; je vois… Hélas! aujourd'hui même, comment le raconter sans gémir!… Je vois sur mon lit, dont il s'étoit emparé, à ma place, qu'il usurpoit, Rosambert à peu près nu, tenant étroitement embrassée, dans la moins équivoque des situations, une femme… O Madame de B…, que vous me parûtes belle encore, quoique vous fussiez évanouie!

Le comte, dès qu'il put croire qu'aucun détail de cette cruelle pantomime ne m'étoit échappé, abandonna sa victime, et, reprenant ses habits à la hâte, il me dit en riant: «Adieu, Faublas, je vous laisse avec cette belle désolée, je crois que vous allez avoir une singulière explication! Persuadez-lui, si vous le pouvez, que vous n'étiez pas d'accord avec Rosambert. Adieu, ma chaise de poste m'attend, je retourne à Luxembourg; demain je vous donnerai de mes nouvelles.»