Je venois de lier ensemble les deux jolis pieds d'Ursule; je venois de charger ses mains des liens dont elle avoit débarrassé les miennes; je préparois à regret le mouchoir qui devoit lui couvrir la bouche. «Un moment, dit-elle, un moment encore. Je veux vous répéter vos dernières instructions, qu'il faut bien retenir. Guidé par la foible lueur de cette bougie, vous entrerez dans le souterrain que nous venons de parcourir ensemble. A quelques pas d'ici, comme je vous l'ai fait voir, vous détournerez à gauche; bientôt vous arriverez à cette trappe que nous avons eu tant de peine à lever; tout près de là, sous le hangar de la petite cour, vous prendrez l'échelle du jardinier; enfin, avec cette clef-ci vous ouvrirez la grille du jardin que vous connoissez, et veuille le Ciel vous préserver de tout accident! Ah! j'oubliois encore une précaution nécessaire; je l'oubliois, parce qu'elle ne regarde que moi. Pour qu'il paroisse moins douteux qu'on a employé la force afin de vous arracher d'ici, ayez soin, en sortant, de jeter à l'entrée du cachot l'un des deux pistolets que la maréchaussée vous a si heureusement laissés. Partez, mon ange, sauvez-vous, il est déjà tard. Adieu, divin jeune homme; l'abeille n'a pas de miel plus doux que tes paroles, le feu de ton regard brûle mon cœur, mon âme repose dans la tienne. Couvre-moi le visage, et hâte-toi de sortir d'ici.»

J'eus quelque peine à ne pas lui désobéir; il fallut bien m'y décider pourtant. Je cachai sa belle bouche sous un mouchoir, que j'arrangeai de manière à faire croire qu'on avoit ainsi enveloppé le visage de la pauvre nonne pour que ses cris ne fussent pas entendus. Ensuite, au lieu de perdre le temps en remerciemens inutiles, je quittai ma libératrice, à peu près tranquille sur son sort, quoi qu'il pût arriver, mais encore fort inquiet pour mon propre compte. Jugez quelle fut ma joie lorsque, après avoir heureusement parcouru le souterrain, franchi la trappe, traversé la petite cour, ouvert la grille, je me vis dans un jardin que je reconnus, et que, sans doute, le lecteur reconnoît aussi.

Cette partie du mur où je place l'échelle que je porte est celle que Derneval et moi nous avons si souvent escaladée ensemble; derrière est la rue ***; c'est par là que je compte m'en aller. Voici le pavillon; voici l'allée couverte: votre cœur n'est-il pas ému? Le mien palpite, et mes yeux se remplissent de larmes. Je la revois, cette promenade chérie où soupiroit ma jolie cousine. Quels sentimens j'éprouve! un trouble religieux, un saint respect mêlé d'attendrissement! Ces lieux sont pleins de sa présence et des monumens de nos amours. Elle rêvoit ici le jour que je lui chantois ma romance; ce fut là qu'elle se trouva mal; ce fut là-bas que je la portai. Sur ce banc que je touche, elle venoit s'asseoir dans les heures de récréation, pour que nous pussions nous voir à travers la jalousie de mon pavillon. Voici la place où je la joignois presque tous les soirs; ici, dans un mutuel épanchement, nous confondions souvent nos soupirs et nos pleurs… Plus loin… Oui, le voilà, c'est lui!… Je l'ai salué d'un cri de reconnoissance et de joie; ne le voyez-vous pas, le marronnier propice, cet arbre consacré par ses derniers combats et par mon triomphe? Vite je vais baiser ses rameaux tutélaires; je vais, sur son tronc protecteur, graver mon chiffre et celui de ma femme… De ma femme! ah! nous étions amans, et nous vivions réunis! nous sommes époux, et nous languissons séparés! séparés!… Je vole vers elle… Grand Dieu! le jour va bientôt paroître, et, si l'on me découvre ici, je suis perdu.

Je courus à mon échelle, sur laquelle je ne montai que difficilement, à cause de la longue robe dont Ursule avoit voulu que je restasse affublé. Déjà cependant je touchois au chaperon du mur, lorsqu'en me penchant du côté de la rue je vis une escouade de guet qui s'y promenoit. Je redescendis précipitamment, fort embarrassé de savoir par où je sortirois. Il ne falloit pas songer à me sauver chez M. Fremont, où j'étois trop connu, et je ne savois par qui étoit habitée la maison que je voyois à côté de la sienne; mais, quel qu'en fût le propriétaire, aucun séjour ne pouvoit être plus dangereux pour moi que celui du couvent: je me déterminai donc à planter mon échelle le long du mur mitoyen.

Pour faire avec moins de difficulté ma périlleuse incursion, je songe à quitter l'ample vêtement qui gêne tous mes mouvemens; mais un léger bruit se fait entendre et m'effraye; au lieu de perdre du temps à me déshabiller, je grimpe le plus vite qu'il m'est possible, et, me mettant promptement à califourchon sur le chaperon, j'enlève l'échelle, que je veux planter de l'autre côté. A l'instant où je la tiens en l'air, je crois apercevoir quelqu'un près de la grille du jardin que je quitte. Mon effroi s'augmente, ma main tremble, l'échelle m'échappe et tombe; me voilà, dans un équipage très incommode, à cheval sur un mur. Heureusement, un saut de dix pieds n'est pas fait pour m'épouvanter; le temps presse, il n'y a pas à délibérer, je me précipite.

Au bruit de la double chute de mon échelle et de mon individu, une jeune fille, en joli caraco, est sortie de derrière une charmille où elle se tenoit cachée. D'abord elle venoit droit à moi; soudain elle s'arrête, comme si elle étoit aussi épouvantée que surprise, et elle se couvre le visage de ses deux mains avant que je sois assez près d'elle pour distinguer ses traits. Moi, je la joins, je la rassure, et, tout en implorant son secours, je baise, l'une après l'autre, les deux petites mains que je voudrois écarter pour voir la figure apparemment jolie qu'elles me cachent.

«Une religieuse! dit alors une voix: c'est lui qui se déguise ainsi! Ah! faquin, je vous apprendrai à venir en conter à ma maîtresse.»

Comme je me retourne pour regarder d'où part la voix menaçante, je sens mes épaules rudement compromises. Sans respect pour ma robe, on me régaloit de coups de bâton. Il est vrai que j'en reçus plusieurs avant d'avoir eu le temps de tirer mon pistolet de ma poche; mais vous allez décider si mon honneur, involontairement outragé, fut suffisamment vengé par la réparation à laquelle je forçai mes brusques agresseurs.

Ils étoient trois. Chacun d'eux suspendit ses coups, dès qu'après avoir reculé quelques pas j'eus montré le redoutable instrument dont je venois de m'armer. Celui de mes adversaires que je regardai le premier avoit à peine quatorze ou quinze ans. Je le reconnus pour un de ces petits enfans de jolie figure, un de ces jockeys élégans, qui, majestueusement courbés sur le faîte menaçant d'un cabriolet colossal, font de gentilles grimaces aux passans que leur maître éclabousse, ou d'une voix douce et futée crient gare à ceux qu'il écrase. Je ne donnai qu'un coup d'œil au second: c'étoit un de ces grands coquins insolens et lâches que le luxe enlève à l'agriculture, que nous autres gens comme il faut payons pour jouer aux cartes, ou pour dormir sur des chaises renversées près des fournaises de nos antichambres; pour jurer, boire et se moquer de nous dans nos offices; pour manger au cabaret l'argent de monsieur; pour caresser dans les mansardes les femmes de chambre de madame. Le troisième s'attira toute mon attention; sa mise étoit en même temps simple et recherchée, indécente et jolie; il avoit dans son maintien quelque noblesse et beaucoup de grâce; son air conservoit quelque chose d'imposant jusque dans sa frayeur. Je jugeai qu'il étoit le maître des deux autres. «Monsieur, si vous osez faire un pas, si vous vous permettez seulement un signe, si vos gens tentent la moindre résistance, je vous tue. Faites-moi la grâce de me répondre. Êtes-vous gentilhomme?—Oui, Monsieur.—Votre nom?—Le vicomte de Valbrun.—Monsieur le vicomte, je ne vous dirai point comment on m'appelle; vous saurez seulement que je vous vaux bien. Cette aventure, dont le commencement m'a été si désagréable, finira-t-elle heureusement pour vous? Il est vraisemblable que ce n'est pas à moi que vous en vouliez; mais enfin c'est moi que vous avez indignement outragé: Monsieur, vous ne l'ignorez pas sans doute, l'honneur offensé veut du sang. Malheureusement l'heure me presse, et je n'ai qu'un pistolet; cependant nous pourrons, si bon vous semble, vider notre différend sans sortir d'ici. D'abord, je vous prie de vouloir bien renvoyer votre domestique et votre jockey.»

M. de Valbrun fit un signe, et les deux valets s'éloignèrent. Soudain je fus au maître, et, lui présentant un de mes poings fermé: «Il y a là dedans, Monsieur, quelques pièces de monnoie: pair ou non. Si vous devinez, je vous remets le pistolet, vous tirerez à bout portant. Si vous ne devinez pas, Vicomte, je vous déclare que vous êtes mort.—«Pair», dit-il. J'ouvris la main, il avoit rencontré juste… Adieu, mon père! ô ma Sophie! adieu, pour jamais!… M. de Valbrun, en prenant le pistolet que je lui présentois, s'écria: «Non, Monsieur, non; vous reverrez votre père et Sophie.» Il tira son coup en l'air, et, tombant à mes genoux: «Étonnant jeune homme, continua-t-il, qui donc êtes-vous? Que de noblesse et d'intrépidité! Je serois trop inexcusable si j'avois pu vous outrager volontairement. Songez que ce fut le hasard qui me rendit coupable, et daignez m'accorder mon pardon.» Je m'efforçois de le relever. «Monsieur, reprit-il, je ne quitterai point cette posture que vous ne m'ayez pleinement rassuré sur vos dispositions.—Vicomte, vous me demandez grâce quand vous m'avez laissé la vie! Croyez que je ne conserve aucun ressentiment et que je serai charmé d'obtenir votre amitié.—A qui ai-je le bonheur de parler?—Je ne puis vous le dire; je me ferai connoître dans un temps plus heureux, souffrez que je me retire.—Comment! avec cette robe de religieuse? Entrez chez moi, je vous ferai donner un habit; ce sera l'affaire d'un moment.»