Le vicomte, en me disant adieu, me prévint qu'avant de sortir il alloit soigneusement faire barricader toutes les portes, et me recommanda de n'ouvrir à qui que ce fût.

Dès que nous fûmes seuls, Justine me demanda timidement par quelle espèce d'amusement je comptois remplir ma matinée. «Mon enfant, je déjeunerois volontiers si je n'avois pas une grande envie de dormir. Fais-moi donner un bon lit, et seulement aie soin qu'en me réveillant je trouve à dîner.» Elle pâlit, soupira, pleura presque, et me dit d'un ton dolent: «Vous êtes donc fâché contre moi?—Non, ma petite, je ne suis pas fâché; mais j'ai grand besoin de repos.» Elle soupira plus fort, me prit par la main, et me conduisit dans une chambre à coucher, commode, recherchée, galante plus que le galant boudoir de Mme de B… Et moi aussi, je soupirai dans ce moment, mais ce fut de réminiscence. Justine, restée là, paroissoit réfléchir et m'examinoit attentivement. Je la priai de se retirer; elle se le fit répéter deux fois, et m'obéit enfin en me lançant un regard qui disoit plus que bien des reproches.

Il n'y avoit pas longtemps que j'étois couché, quand on m'apporta une tasse de chocolat. Sensible à cette attention de la maîtresse du logis, je me proposois de lui faire mes remerciemens, quand je la vis entrer, seulement vêtue d'une gaze légère. Déjà voluptueuse comme une grande dame, non moins délicate dans ses plaisirs raffinés, la petite créature faisoit fermer les volets de manière que le plus foible jour ne pût pénétrer. Les rideaux de taffetas jaune furent tirés, on plaça les bougies devant les glaces, l'encens brûla dans la cassolette. Tout cela se faisoit sans qu'on daignât répondre un mot à mes fréquentes questions; mais, dès que le jockey se fut retiré, Justine me dit que son premier devoir étoit d'obéir à monsieur le vicomte, et sa plus douce envie de faire la paix avec monsieur le chevalier. A ces mots, plus prompte que l'éclair, elle s'élança près de moi; plus caressante que le zéphire, en moins d'une seconde, elle me fit oublier le coiffeur et La Jeunesse, et… Ne crains rien, ma charmante femme; près d'un aussi méprisable nom je ne placerai pas ton nom révéré.

Lecteur, je vous entends murmurer, je crois; je vous entends détailler la foule des motifs que j'avois de résister; mais des moyens, vous n'en parlez pas. A vos cent mille raisons je n'en oppose qu'une, moi: l'entreprenante Justine me tenoit dans son lit. S'il est vrai que vous ne sachiez pas succomber à des tentations aussi prochaines, aussi pressantes, dites-moi donc comment vous faites.

Peut-être, comme je fis, hélas! vous laissez échapper l'occasion, après avoir multiplié d'inutiles efforts pour la saisir. Quelle injure je fis à tes appas, qui le méritoient moins que jamais, jolie petite Justine! et assurément ce ne fut pas ta faute. Tu te montras complaisante, patiente, empressée, autant que tu me trouvas foible, languissant et malheureux. Pour se voir réduit à cet excès d'abattement qui faisoit alors ma honte et le désespoir de Justine, il faudroit avoir comme moi couru la poste pendant trente-six heures, cahoté dans une méchante voiture, tourmenté de mille inquiétudes, nourri seulement de bouillon; il faudroit surtout avoir soutenu, durant toute la nuit suivante, un entretien très vif avec une nonne charmante,… et très bavarde, bavarde comme on l'est au cloître en pareil cas!

«Ah! dit enfin la pauvre enfant d'un ton qui marquoit sa confusion et sa surprise, ah! Monsieur de Faublas, que je vous trouve changé!» Il me parut que, si cette exclamation échappée à la tendre véracité de Justine renfermoit l'amère critique du présent, elle offroit aussi, dans son double sens, l'obligeant éloge du passé; mais, comme je me sentois aussi plus capable de mériter le compliment que de me justifier du reproche, je pris le sage parti de m'endormir sans observations préparatoires.

Justine me laissa tranquillement reposer, bien convaincue apparemment que, si elle prenoit la peine de me réveiller, ce seroit très gratuitement pour elle. Cependant elle demeura constamment près de moi, puisqu'en me réveillant je la sentis à mes côtés: je ne la vis pas, car les bougies étoient éteintes; il y avoit vraisemblablement longtemps que je dormois. Il me sembla qu'il étoit temps de dîner, je sentois le vif aiguillon d'une faim gloutonne; mon premier mot exprima mon premier désir, je priai Justine de me faire apporter à manger. Elle se préparoit à me quitter, quand je me surpris quelque velléité de réparer mes torts envers elle; je crus même qu'il falloit commencer par là, et je lui fis part de cette seconde réflexion, qui me parut lui être plus agréable que la première. Elle accueillit ma proposition avec une pétulance qui ne lui étoit pas ordinaire, ce qui me fit présumer que sans doute elle imaginoit qu'il n'y avoit pas de temps à perdre. Quelque diligence qu'elle fît pourtant, elle ne se pressa pas encore assez; il étoit décidé qu'après avoir essentiellement manqué à tout le beau sexe des Petites Maisons, dans la personne d'une des plus gentilles créatures qui jamais s'y fût trouvée, je me verrois contraint de quitter ma désolée compagne avant d'avoir pu rétablir sa réputation et la mienne, à la fois compromises. Au moment où cette fille si attentive, si digne de récompense, alloit peut-être recevoir le prix de ses soins généreux, il se fit à la porte de la rue un grand bruit qui m'effraya: on frappoit à coups redoublés. La Jeunesse accourut, qui, d'une voix altérée, nous dit qu'on demandoit à entrer au nom du roi.

«Va, ma petite Justine, cours, ne souffre pas qu'on ouvre tout de suite, donne-moi le temps de me sauver.—Vous sauver! où?—Je n'en sais rien, mais qu'on n'ouvre pas.—Tenez, dans le jardin. Je vais vous faire porter une échelle, escaladez le mur à droite; et, si notre voisine la dévote, Mme Desglins, est tentée de vous recevoir aussi bien que moi, efforcez-vous de la récompenser mieux.—Justine, écoute donc.—Eh bien?—Tâche de faire passer de mes nouvelles à Mme de B… J'ignore ce que je vais devenir, mais c'est égal; mande-lui toujours que je suis à Paris, que tu m'as vu.»

Pendant ce court dialogue, on vient de m'apporter de la lumière, je me suis promptement emparé de la pièce la plus essentielle de l'habillement masculin, pièce dont l'exacte bienséance m'ordonne de vous laisser deviner le nom, et que j'appellerai, si vous voulez bien le permettre, le vêtement nécessaire. Comme je me prépare à m'en couvrir, j'entends le fracas redoubler; il me semble qu'on enfonce les portes.

Je n'ai plus le temps de mettre les habits que Justine m'a fait préparer, je ne prends que l'épée de M. Valbrun; en une seconde, ma main droite est armée du glaive protecteur, et ma main gauche, au lieu d'un bouclier, porte le vêtement nécessaire. Je m'élance sur l'escalier, je me précipite dans la cour, je vole au bout du jardin.