Le Vicomte de Valbrun.

Monsieur de Faublas!… Il est joli, noble, vaillant et généreux. Il croyoit toucher à son heure suprême et nommoit Sophie! Cent fois j'aurois dû le reconnoître. (Il vint à moi et me prit la main.) Brave et gentil chevalier, vous justifiez de toutes les manières votre réputation brillante: je ne suis point étonné qu'une charmante femme se soit fait un grand nom pour vous. Mais, dites-moi, comment êtes-vous ici? comment, après l'éclat du plus fâcheux duel, osez-vous paroître dans la capitale? Il faut qu'un grand intérêt vous y entraîne… Monsieur le chevalier, donnez-moi votre confiance, et regardez le vicomte de Valbrun comme le plus dévoué de vos amis. D'abord, où allez-vous?

Faublas.

A l'hôtel de l'Empereur, rue de Grenelle.

Le Vicomte.

Un hôtel garni! et dans le quartier de Paris le plus habité! gardez-vous-en bien. Dans celui-ci d'ailleurs, vous êtes connu: vous oseriez vous y montrer pendant le jour? Eh! vous n'y feriez point vingt pas sans être arrêté.


Le vicomte avoit raison peut-être; mais je ne sentois que le vif désir de hâter le moment qui me rapprocheroit de Sophie. J'insistai donc. «Eh bien, soit, me dit-il, mais au moins souffrez que j'aille à la découverte pendant que vous allez mettre un habit. Justine, conduisez monsieur dans le cabinet de toilette, ouvrez-lui ma garde-robe, ayez soin qu'il ne manque de rien.»

Dès que le vicomte fut sorti, je demandai à Justine quel étoit précisément son emploi dans le lieu où je la rencontrois. «C'est ici, me dit-elle en bégayant, la petite maison de M. de Valbrun.—J'entends! tu es, dans ce temple de la volupté, l'idole qu'on encense! Mademoiselle, vous êtes assez jolie pour cela.—Monsieur de Faublas, vous me faites des complimens.—Comment ta fortune a-t-elle si fort changé en si peu de temps?—Ah! l'aventure de madame la marquise m'a fait une espèce de réputation, c'étoit à qui m'auroit, il y a trois semaines. De tous les prétendans, M. de Valbrun m'a paru le plus aimable…—Le plus aimable! et déjà tu lui fais de mauvais tours!—Moi! point du tout, je vous assure; c'est qu'il est très jaloux, monsieur le vicomte!—Mais ce coiffeur?—Fi donc! l'horreur! est-il seulement croyable que je m'occupe d'un être comme celui-là!—Comment donc! Justine, de la fierté!… Mais que diable allois-tu faire de si bonne heure dans ce jardin?—Prendre l'air, uniquement prendre l'air. Au reste, si monsieur le vicomte se fâche, tant pis pour lui, je ne suis pas embarrassée de trouver des places…—Oui, des places, dans des petites maisons?—Dame, je veux faire une fin. Voudriez-vous que je restasse servante toute ma vie? J'aime bien mieux être la maîtresse de quelque seigneur qui me fera un sort honnête, et…—Voilà ce qui s'appelle solidement penser, Justine. Avec vos beaux calculs pourtant, vous trahissez lâchement nos amours, perfide… Tu m'oubliois totalement, petite ingrate.—Oh! non, répondit-elle d'un ton caressant, je suis charmée de votre retour et de cette rencontre. Monsieur de Faublas, vous serez bien sûr d'être aimé chaque fois que vous voudrez plaire, et ce ne sera point avec vous qu'on se montrera jamais intéressée.—Voilà, mon enfant, un discours bien tendre et un procédé bien noble; il me reste pourtant quelque doute. Tiens, ce La Jeunesse…—N'en parlons point.—Si fait, parlons-en, et ne mens pas. Mon enfant, il devoit se marier avec toi. As-tu inhumainement sacrifié ton prétendu?—Sûrement, dit-elle en riant; je n'épouse plus que des gens de qualité, moi!»

J'allois répondre quand M. de Valbrun rentra. «Ne vous avisez pas de sortir, me dit-il, la rue est certainement gardée. J'ai vu plusieurs escouades de guet se promener dans le quartier; j'ai vu rôder dans les environs beaucoup de gens de fort mauvaise mine. Passez la journée ici, je vais aller rassembler quelques amis; au milieu de la nuit prochaine, je reviendrai vous chercher en bonne compagnie, et, si vous voulez me rendre un véritable service, vous accepterez dans mon hôtel un asile qui ne sera pas violé. Vous, Justine, faites en mon absence les honneurs de ma petite maison; je vous ordonne de traiter monsieur comme vous me traiteriez moi-même, et je vous pardonne, à sa considération, vos promenades du matin. Justine, je laisse, pour faire le service, mon jockey et La Jeunesse.—Ah! ah! Monsieur le vicomte, ce grand coquin dont vous étiez accompagné au jardin, c'est La Jeunesse?—Le connoissez-vous?—Oui, si c'est celui qui appartenoit au marquis de B… Parle donc, Justine, n'est-ce pas le même?—Oui,… Monsieur de Faublas… Un bon sujet… Un excellent domestique…—C'est toi qui l'as donné à monsieur le vicomte?—Oui, Monsieur de Faublas.—Bien, mon enfant, très bien. Tu lui as fait là un véritable cadeau.»