M DCCC LXXXIV

C'EST DONC ELLE!

SIX SEMAINES
DE
LA VIE DU CHEVALIER
DE FAUBLAS

L'auguste cérémonie s'achevoit. Dans un discours qui m'avoit paru long, l'éloquent ministre venoit de nous recommander des vertus que je ne croyois pas difficiles. Sophie me nommoit son époux; ma bouche répétoit à Sophie un serment qu'avouoit mon cœur, lorsque la voûte sacrée retentit d'un cri lamentable et perçant.

Chacun se retourne effrayé. Déjà, loin des spectateurs étonnés, s'est élancé vers les portes du temple un jeune homme dont je n'aperçois plus que l'uniforme bleu.

On l'a vu, quelques instans auparavant, entrer précipitamment, brusquement fendre la foule, s'approcher de l'autel avec la plus grande agitation. Ses regards sont tombés sur Sophie; d'une voix plaintive il a dit: C'est donc elle! et puis il a poussé ce long gémissement dont mon cœur s'est ému. Inquiet et curieux, je veux voler à lui, mon père s'y oppose et m'arrête; mais mon généreux ami, mon cher compagnon d'armes et d'amour, Derneval, plus libre et moins alarmé que moi peut-être, Derneval court aussitôt sur les traces de l'inconnu.

C'est pendant le tumulte momentané causé par cet événement étrange que Sophie se penche à mon oreille et me dit en tremblant: O mon ami, prends garde à moi!

J'allois lui répondre, j'allois l'interroger, quand M. Duportail, un moment distrait dans le trouble général, mais apparemment aussitôt rappelé par le mouvement qu'il a vu faire à sa fille, vient reprendre auprès d'elle la place que peut-être il se repent d'avoir un instant quittée. Je le vois lancer un regard sévère sur ma timide épouse, qui baisse les yeux en pâlissant. Une foule de réflexions cruelles tourmentent mes esprits dans le court espace de temps qu'emploie le ministre pour terminer la cérémonie.

«Quoi! Derneval, mon ami! quoi! sitôt de retour!… Eh bien! ce jeune homme? le connoissez-vous? Quel est-il? que veut-il? que vous a-t-il dit?—Mon cher Faublas, ses gens lui tenoient dans le cloître un cheval tout prêt, il étoit au bout de la rue avant que je fusse à la porte du temple.—Et vous ignorez ce qu'il est devenu?—Mon ami, il couroit au galop, et j'étois à pied: à tout hasard je me serois volontiers jeté dans la voiture qui a conduit Mme de Faublas ici, mais l'indocile cocher n'a pas voulu marcher.—Derneval, vous ne savez pas combien j'ai d'inquiétude… Promettez-moi de ne pas nous quitter aujourd'hui, ne partez que demain.—Demain? Si dès aujourd'hui mes persécuteurs…—Je crois vos dangers possibles, mais les miens sont peut-être inévitables. Depuis la terrible scène d'hier, depuis que le baron de Gorlitz et Mme Munich sont partis, Lovzinski s'est emparé de sa fille, de sa fille que je n'ai revue qu'aujourd'hui, que je n'ai revue qu'à l'autel. A peine a-t-on daigné souffrir que je lui adressasse un mot, toute réponse lui sembloit interdite; ce n'est qu'aux pieds de l'Éternel qu'elle a pu me renouveler sa foi, ce n'est qu'à ma femme qu'on m'a permis de jurer que j'adorerois toujours mon amante! Derneval, examinez Lovzinski, remarquez son visage sombre et soucieux, son regard observateur et défiant; lui trouvez-vous cet air de satisfaction que montre toujours un bon père qui donne à sa fille l'époux désiré? a-t-il, dites-moi, le maintien noblement orgueilleux d'un homme offensé qui pardonne?… Et ma chère Dorliska, ma jolie cousine, ma belle Sophie, quelle impression de tristesse profonde je vois sur cette figure céleste que devroit embellir l'idée d'un bonheur suprême, aujourd'hui légitime!… Et dans ses yeux obscurcis une larme qu'elle s'efforce de retenir!… Qui peut donc altérer sa félicité? Qui peut lui faire d'un jour d'allégresse un jour de tourment? Quelle crainte ou quel regret…? Ce jeune homme, d'où la connoît-il? que venoit-il faire ici?… Un affreux soupçon déchire mon cœur… Mais non, Sophie ne peut me trahir! Elle va donc succomber victime d'une trahison? C'est donc elle? a dit l'inconnu; Prends garde à moi, m'a dit Sophie. Mais comment la défendre? Quels sont nos ennemis? A quel péril faut-il me préparer? Derneval, je vous en conjure par notre confraternité, ne m'abandonnez pas dans des circonstances aussi critiques. Si vous me quittez, je suis perdu. Une obscurité profonde couvre les desseins de nos ennemis, une incertitude affreuse enchaîne toutes mes facultés. Comment prévenir des complots que j'ignore? Et, dans la foule des malheurs que je pressens, comment deviner celui qui peut m'accabler?»