Je n'entendis pas la réponse de Derneval, car Sophie, toujours accompagnée de son père, regagnoit déjà les portes du temple. «Mon ami, ne venez-vous pas?» me dit-elle. Il y avoit dans son regard tendre une expression de douleur si forte, il y avoit dans l'inflexion de sa voix douce une altération si marquée, que je sentis s'accroître encore mon inquiétude mortelle.
Nous arrivons dans le cloître. Est-ce par distraction ou par incivilité que Lovzinski, sans prendre garde ni à Dorothée ni à mon père, fait monter sa fille la première et se place aussitôt à côté d'elle? Pendant que je me fais cette question, Lovzinski ferme la portière, et le cocher, déjà prêt, donne aux chevaux de grands coups de fouet. La voiture, rapidement emportée, est à plus de cinquante pas de distance avant qu'aucun de nous soit sorti de la profonde stupéfaction où le jette cette fuite imprévue. Le premier, je me réveille; plus prompt que l'éclair, je m'élance. La grandeur de la perte que je puis faire, l'espérance de recouvrer l'inappréciable bien qu'on m'enlève, ajoutent à ma légèreté naturelle des forces extraordinaires; je me sens une vigueur plus qu'humaine; bientôt j'atteindrai la voiture, bientôt j'arracherai ma femme à son ravisseur… Mais, hélas! Derneval et mon père sont, trop tôt pour moi, revenus de leur étonnement, et leur activité bruyante va me devenir plus funeste que la funeste immobilité dans laquelle je les ai laissés. Tous deux ils me suivent de loin, en criant de toutes leurs forces: «Arrête!» Moi, je cours si vite que je ne puis crier. Plusieurs soldats viennent à passer; en me voyant seul et silencieux brûler le chemin dans mes élans rapides, ils imaginent que c'est moi qu'on poursuit. Tout d'un coup le cercle est fait, et me voilà environné: je veux m'expliquer, je parle françois à des Allemands[1]! Désolé de n'être pas compris et de perdre en vains discours le temps si précieux, j'essaye de forcer la barrière; mais que peut un homme contre dix? Ma résistance ne fait que les irriter; ils me maltraitent. Ce n'étoit rien que des coups, je les sentois à peine; mais j'entendois le bruit sourd que faisoit la voiture déjà beaucoup plus éloignée, et chaque tour de roue étoit un coup de poignard pour mon cœur. Tout en me débattant, je jette sur la route un regard douloureux; dans le lointain je distingue à peine un foible nuage de poussière. Alors, saisi d'un mortel désespoir, je sens expirer mon courage et s'anéantir mes forces; alors se fait dans toute la machine ébranlée la plus prompte et la plus affreuse des révolutions… Je tombe sans connoissance aux pieds des barbares qui m'ont arrêté, aux pieds de mon père et de mes amis, qui ont enfin pu me rejoindre. Je tombe… Ah! Sophie, mon âme te suit!
[1] Il y avoit alors dans Luxembourg une garnison de 7 à 8,000 hommes de troupes de l'Empereur.
Malheureux chevalier! quand tu revins à toi, où étois-tu?
Sur un lit de douleur. Le baron veilloit à mon chevet, qu'il baignoit de ses larmes; Sophie fut le premier mot que je prononçai, quand je recouvrai ma raison. «Voyez comme sa tisane a déjà fait son effet! dit un petit homme que j'aperçus derrière le baron. Voilà l'accès passé, il entre demain dans son quatrième jour.—Quoi! Monsieur, je ne suis ici que depuis trois jours? Quoi! mon père, il n'y a que trois jours qu'ils m'ont arraché Sophie?—Oui, mon ami, me répondit-il en sanglotant, trois jours se sont écoulés depuis que ton père désolé attend que tu le reconnoisses et que tu le nommes.—Ah! pardon! cent fois pardon… Mais vous ne savez pas, vous ne pouvez concevoir quel énorme fardeau pèse sur mon cœur, combien je me sens accablé du poids de mon infortune.—Tel est, mon fils, l'effet ordinaire des passions qui égarent la jeunesse insensée. Elles ont d'abord amolli ton âme au sein des plaisirs; maintenant elles te livrent sans force aux coups de l'adversité. A Dieu ne plaise que je veuille aujourd'hui te reprocher tes fautes! le sort t'en a trop cruellement puni. Tu as besoin d'un appui, ce sont des secours que je prétends te donner. Mon fils, entends ma voix gémissante, recueille mes consolations paternelles. Écoute un ami tendre qui souffre de tes maux, un père alarmé qui frémit pour lui-même en tremblant pour toi. Ta Sophie t'appartient, nul ne peut t'en priver. Duportail, en la conduisant au temple, a perdu tous ses droits sur elle. Mon ami, nous la chercherons. En quelque lieu que nous puissions la découvrir, je te promets de ne rien négliger pour la tirer de sa retraite, je te promets de te rendre ta femme. Toi, mon ami, rappelle ton courage, ouvre ton cœur à l'espérance, prends pitié de ma peine extrême, et rends-moi mon fils.—Oui, qu'il continue sa tisane, interrompit le petit homme, et nous le guérirons.—Mon père, je vous devrai deux fois la vie.—Et moi, Monsieur, reprit le petit homme, croyez-vous ne me rien devoir? Comptez-vous pour rien les boissons que depuis ce matin je vous administre?—Mon père, sait-on au moins ce qu'elle est devenue?—Mon ami, Derneval et Dorothée sont partis avant-hier et m'ont promis de faire des recherches.—Messieurs, dit encore le petit homme, voilà un entretien qu'il faut finir. Nous guérirons ce jeune homme-là, puisqu'il parle déjà raison, mais qu'il se taise et qu'il continue sa tisane. Demain tout ira bien, et nous pourrons le faire transporter.» Le petit homme, en parlant ainsi, alla remplir une énorme tasse, et, me l'apportant d'un air de triomphe, m'invita doucereusement à avaler le breuvage consolateur. Un amant jeune et vif, à qui l'on vient offrir un verre de tisane, quand il demande sa maîtresse enlevée, peut bien ressentir un mouvement d'impatience et n'être pas exactement poli. Je pris le vase avec promptitude, et je le vidai lestement sur la tête pointue de mon Esculape. L'épais liquide, découlant le long de sa face oblongue, inonda aussitôt son maigre corps. «Ah! ah! dit froidement le petit homme, en épongeant sa ronde perruque et son habit court, il y a encore du délire! Mais, Monsieur le baron, que cela ne vous inquiète pas, qu'il continue sa tisane; seulement ayez soin de la lui donner vous-même, parce que, comme vous êtes son père, il n'osera peut-être pas vous la jeter au nez.»
Le meilleur médecin est celui qui, connoissant nos passions, sait les flatter quand il ne peut les guérir. Aussi les promesses du baron préparèrent mon rétablissement bien plus efficacement que ne l'auroit pu faire la tisane du petit homme. Dès le lendemain, je me sentois mieux; je fus transporté comme on me l'avoit annoncé la veille. Nous allâmes au village de Hollriss, situé à deux lieues de Luxembourg, occuper une maison bourgeoise que mon Esculape venoit d'acquérir tout récemment. On avoit conseillé cette retraite au baron. La tranquillité du lieu, sa gaieté champêtre, le charme de la campagne, les travaux de la saison, tout m'y offriroit, avoit-on dit, de consolantes distractions ou des occupations utiles; je pourrois, sans aucun danger, respirer un air salubre et prendre un exercice modéré dans un grand jardin. Mon père aussi avoit pensé que nous serions beaucoup mieux cachés dans un village obscur; à la précaution, peut-être surabondante, du changement de lieu, il avoit ajouté la précaution, sans doute plus nécessaire, du changement de nom. On l'appeloit M. de Belcourt, je me nommois M. de Noirval. Le valet de chambre du baron et mon fidèle Jasmin composoient notre domestique. Mon père avoit envoyé le reste de ses gens sur diverses routes, avec la double commission de chercher Lovzinski et de veiller à ce que nous ne fussions pas inquiétés.
En arrivant dans le nouveau domicile qu'il nous avoit choisi, M. de Belcourt visita toutes les chambres pour m'y faire donner celle qu'il jugeroit la plus commode et la plus tranquille. M. Desprez (c'est le nom du médecin) nous fit remarquer un petit pavillon entre cour et jardin. Il nous dit qu'il y avoit au premier étage trois chambres fort gaies, mais que le dernier propriétaire s'étoit vu forcé d'abandonner à cause des revenans. «Noirval, répondit mon père en souriant, ne craint pas les esprits: il a maintenant ses pistolets; quand il se portera mieux, il aura son épée.» On me mit donc en possession d'une des trois pièces. Jasmin s'empara gaiement de l'une des deux autres, et promit de garder encore la troisième contre les esprits. M. de Belcourt alla prendre son logement dans le corps de logis, plus considérable, situé sur la rue.
La nuit vint, les esprits ne vinrent pas; ils me laissèrent tout entier à mes réflexions douloureuses. O ma jolie cousine! ô ma charmante femme! que je versai de pleurs en songeant à vous!
Où son père l'avoit-il conduite? Pourquoi me l'avoit-il enlevée? Quelle raison assez puissante avoit pu porter à cette extrémité si dangereuse Lovzinski, naturellement compatissant et doux, Lovzinski, dont le cœur avoit éprouvé l'irrésistible empire d'une grande passion vainement contrariée? L'inconsolable époux de Lodoïska devoit-il être un père cruel? D'ailleurs, un prompt hymen n'avoit-il pas réparé ce qu'il appeloit mes égaremens? Que pouvoit exiger de plus l'honneur de sa maison involontairement compromis? Enfin, n'étoit-ce pas à mes fautes mêmes qu'il devoit le bonheur inespéré d'avoir retrouvé son adorable fille? Et l'ingrat osoit me la ravir! et le barbare ne craignoit pas de l'immoler! Oui, sans doute, de l'immoler! Accablée de ce coup affreux, Dorliska, l'infortunée Dorliska… O ma Sophie! si déjà tu n'es plus, du moins, en me donnant ta dernière pensée, tu auras emporté le juste espoir de n'être pas pour longtemps survécue. Va, je ne tarderai pas à l'accomplir. Bientôt, loin d'un monde jaloux, loin des pères dénaturés, libre de l'insupportable fardeau des tyranniques bienséances, affranchi du joug odieux des préjugés persécuteurs, j'irai, j'irai, satisfait et tranquille, me réunir à mon épouse heureuse et consolée. Bientôt, au sein d'une inaltérable paix, dans l'Élysée promis aux vrais amans, nos âmes, plus intimement rapprochées, s'enivreront des délices d'un éternel amour.
Ainsi, dans le calme des nuits, ma douleur se nourrissoit des idées les plus propres à l'augmenter. Le jour m'apportoit quelque repos. Mon père, toujours levé avec l'aurore, ne se lassoit pas de me répéter ses promesses: il me parloit des moyens qu'il comptoit employer avec moi pour retrouver ma femme, et, ne paroissant pas douter de leur succès, il me défendoit de mon désespoir. Par un de ses décrets immuables et bienfaisans, la nature a voulu que la crédulité naquît de l'infortune. Rarement l'espérance abandonne un mortel malheureux, et plus ses maux sont grands, plus aisément on lui persuade qu'ils vont bientôt finir.