Quelquefois, agité d'un soupçon inquiétant, je demandois à mon père ce qu'il pensoit de ce jeune homme dont je croyois encore entendre le lamentable cri. M. de Belcourt ne savoit que me répondre quand je le priois de me dire comment cet inconnu avoit pu nous suivre à Luxembourg, quel dessein l'y amenoit, en quel temps il avoit connu Sophie, et pourquoi Sophie ne m'avoit jamais parlé de lui.
Quelquefois aussi, reportant ma pensée moins triste sur cette foule d'événemens qui avoient rempli ma seizième année, je me plaisois à donner quelques souvenirs à cette intéressante beauté par qui le commencement de ma carrière, semé de tant de fleurs, m'avoit été si doux. Pauvre marquise de B…! Qu'est-elle devenue?… Peut-être enfermée! peut-être morte! Lecteur équitable, je m'en rapporte à vous: pouvois-je, sans ingratitude, refuser quelques larmes au sort de cette femme malheureuse, seulement coupable de m'avoir trop aimé?
Je ne dois point oublier de dire que mon cher docteur aussi, M. Desprez, continuoit à me donner de salutaires distractions. Tous les matins il me demandoit si quelque revenant ne m'avoit pas tourmenté; tous les soirs il me recommandoit de continuer l'excellente tisane; mais, quoique je l'en priasse instamment, il ne vouloit jamais me la donner lui-même. J'étois étonné que mon père m'eût choisi cet étrange Esculape, qui ne croyoit qu'à sa tisane et aux revenans. Voici ce que m'apprit M. de Belcourt, à qui j'en parlai. Le plus habile médecin de Luxembourg, d'abord consulté sur mon état, avoit ordonné les remèdes et le régime nécessaires; M. Desprez, instruit qu'on avoit arrêté de conduire le malade à la campagne dès que le transport pourroit se faire sans danger, étoit venu, dès le troisième jour, offrir à mon père ses services et sa maison. Le premier médecin, en applaudissant au choix du lieu, qu'il connoissoit, avoit rejeté la concurrence humiliante et dangereuse d'un moderne confrère qu'il ne connoissoit pas. M. de Belcourt, pour mettre les rivaux d'accord, avoit accepté les soins de l'un et la maison de l'autre.
C'étoit le médecin connu de Luxembourg qui me gouvernoit; l'ignoré docteur de Hollriss n'avoit d'autre mérite que celui de nous louer sa maison fort cher. J'étois le maître de craindre ses revenans; mais je n'avois rien à redouter de ses ordonnances.
Plus de huit jours cependant s'étoient passés, lorsque enfin nous reçûmes des nouvelles encourageantes. Dupont, celui de nos domestiques que mon père avoit envoyé sur la route de Paris, écrivit qu'en sortant de Luxembourg il avoit appris à la première poste qu'on venoit d'y donner des chevaux à un homme d'un âge mûr, accompagné d'une jeune fille éplorée. Dupont, ne doutant pas que ce ne fût ma femme et mon beau-père, les avoit suivis de près, jusqu'aux environs de Sainte-Menehould, où malheureusement il s'étoit démis la cuisse en tombant de cheval. Cet accident l'avoit empêché de nous faire passer plus tôt l'intéressant avis qu'il nous donnoit.
M. de Belcourt, habile à saisir tout ce qui pouvoit flatter mon espérance, ne manqua pas de m'observer que désormais l'objet de nos recherches, devenu plus facile, se trouvoit circonscrit dans l'étendue du royaume, ou plutôt dans l'enceinte de la capitale. «M. Duportail, ajouta-t-il, a bien senti qu'il pouvoit, sans courir un grand danger, retourner à Paris, où on le connoît peu, et qu'en supposant que nous parvinssions à découvrir sa retraite, nous n'oserions l'y venir troubler.—Je l'oserai, m'écriai-je avec transport, je l'oserai, mon père, et bientôt j'embrasserai ma Sophie.»
Le même jour vint une lettre de M. de Rosambert, à qui M. de Belcourt, depuis notre changement de demeure et de nom, avoit fait passer les détails de ma funeste aventure. Le comte, toujours caché dans l'asile qu'il s'étoit choisi, se portoit déjà beaucoup mieux, et comptoit venir bientôt nous joindre et me consoler. Il avoit envoyé au couvent savoir des nouvelles d'Adélaïde, que notre absence inquiétoit beaucoup et chagrinoit davantage. Le marquis n'étoit pas mort; Rosambert ne disoit pas un mot de Mme de B… Le silence qu'il affectoit sur le compte d'une femme trop malheureuse et trop aimable, dont il ne pouvoit douter que le sort incertain ne dût exciter au moins ma vive curiosité, me parut étrange. Je ne fus pas moins surpris qu'il ne m'eût pas écrit en même temps qu'à M. de Belcourt; mais, en y réfléchissant plus mûrement, je devinai que mon père, pour le moment peu curieux de me voir occupé de cette correspondance, interceptoit ces lettres.
Si, dans les nouvelles que je venois de recevoir, il n'y avoit rien d'assez positif pour me rassurer entièrement, j'y trouvai du moins de quoi me tranquilliser un peu. Ma convalescence commença. Le petit docteur contestoit à l'amour et à la nature le mérite de cette prompte cure, pour en attribuer tout l'honneur à la fameuse tisane si rarement bue. Une chose seulement lui faisoit croire que quelque divinité propice veilloit sur nos destinées: les revenans ne m'avoient pas encore tourmenté depuis que nous habitions notre nouvelle demeure! M. Desprez me parloit si souvent de ses revenans qu'enfin je le priai de vouloir m'apprendre ce qui pouvoit donner lieu à cette éternelle plaisanterie. Aussitôt d'un ton très sérieux il commença ce triste récit:
«Une petite métairie, dont le fermier s'appeloit Lucas, existoit jadis sur le terrain même où nous sommes, à la place de ce petit corps de logis, qui, par conséquent, n'existoit pas.—Votre conséquence est frappante, Monsieur Desprez.—Lucas adoroit sa femme Lisette, et Lisette adoroit son mari Lucas. Si Lucas n'avoit jamais aimé que Lisette, peut-être que Lisette auroit toujours aimé Lucas.—Eh, bon Dieu! Monsieur Desprez, que de Lisette et de Lucas!—Monsieur, puisque je conte une histoire, il faut bien que je nomme les personnages.—Vous avez raison, Docteur, et ne vous gênez pas.—Je vous ai déjà fait entendre fort adroitement que Lisette et Lucas étoient mariés ensemble. A présent je crois devoir vous prier de remarquer que, pour qu'un mariage soit heureux, il faut que les époux fassent bon ménage.—Excellente remarque, Monsieur Desprez!—Et, pour que les époux fassent bon ménage, il est nécessaire qu'ils aient des goûts d'espèce semblable et des humeurs de qualité pareille.—Bravo, Docteur!—Or, je vous ai dit que Lucas aimoit autre chose que sa femme.—Ah! Monsieur Desprez, que vous contez bien!—N'est-il pas vrai que je n'oublie rien?—Et vous vous répétez de peur qu'on n'oublie.—C'est qu'il faut être clair, Monsieur. Or donc, cette autre chose que Lucas aimoit autant et peut-être plus que sa femme, c'étoit le bon vin du pays, à trois sols la pinte, mesure de Saint-Denis; et ce goût différent que la femme avoit, c'étoit celui de l'eau de la fontaine, car elle ne pouvoit souffrir le jus de la treille.—Comment, Docteur! de la poésie?—Quelquefois je m'en mêle, Monsieur. Il y avoit dans le goût de Lucas cet inconvénient que le vin, échauffant les fibres irritables de son estomac, portoit aux fibres chaudes de son cerveau brûlé des vapeurs âcres qui faisoient qu'il étoit grossier, méchant et brutal, quand il avoit bu.—Voilà, permettez-moi de vous le dire, Docteur, une définition presque digne du Médecin malgré lui.—Vous m'offensez, Monsieur: moi, je le suis devenu malgré tout le monde; mon génie médical m'a entraîné… Et, dans le goût tout différent de Lisette, il y avoit cet autre inconvénient tout contraire que l'abondance d'eau, noyant ses viscères relâchés, délayant trop ses alimens mal cuits, détruisant enfin le ton des ressorts, troubloit les digestions, préparoit un mauvais chyle, causoit les malaises, les insomnies, les bâillemens, l'ennui, et portoit aux membranes affoiblies de sa petite cervelle cette humeur tenace et mordicante qui fait que les petites femmes qui ne boivent que de l'eau sont en général criardes, entêtées et revêches. Or, vous voyez bien, Monsieur, qu'il auroit fallu fondre ensemble ces deux goûts extrêmes et différens pour n'en composer qu'un seul et même appétit bien ordonné. Il auroit fallu que Lisette mît un peu de vin dans son eau; que Lucas mît beaucoup d'eau dans son vin, parce que le tempérament du mari et le tempérament de la femme auroient bientôt sympathisé par un juste milieu; parce que leurs humeurs se seroient trouvées parfaitement d'accord; parce que… parce que…—Ne vous tourmentez pas, Docteur, je devine le reste.—Il demeure donc prouvé, Monsieur, que, si les choses avoient été réglées de la manière que je viens de vous expliquer, il ne seroit point arrivé à ces malheureux époux la funeste catastrophe dont il me reste à vous entretenir.—Voyons, Docteur, la catastrophe.—C'étoit, Monsieur, l'an 1773, le vendredi 13 octobre, à huit heures treize minutes du soir. Je vous observerai, en passant, que le concours de plusieurs nombres treize est toujours fatal.—J'en faisois tout bas la remarque, Monsieur Desprez.—On achevoit alors la vendange, parce que les vignes avoient mûri tard cette année. Lucas, en sortant de la cuve où il venoit de fouler le raisin, avala treize pleins verres de vin nouveau. Quand il rentra dans la ferme, ce n'étoit plus un homme, c'étoit un diable. Malheureusement sa femme, Lisette, avoit mangé à son dîner une petite omelette aux rognons, de treize œufs, et n'avoit bu que de l'eau. La digestion s'étoit faite péniblement. Lisette, en voyant Lucas un peu gris, bâilla, fit la grimace, et tint un propos aigre. Lucas répondit par un geste menaçant et par un gros mot. Dans un petit moment d'humeur, Lisette jeta treize assiettes à la tête de Lucas. Lucas, dans un premier mouvement, assomma Lisette de treize coups de broc. Quand il la vit morte, il sentit qu'il l'aimoit. Il se jeta comme un désolé sur le cadavre, et lui demanda pardon de l'avoir tuée. «Hélas! s'écrioit-il piteusement, voilà pourtant la première fois que cela m'arrive!» Enfin il se releva d'un air réfléchi, alla droit à sa cuve, les bras croisés, et s'y insinua tout doucement la tête la première. On l'en retira au bout de treize secondes, il étoit déjà mort et noyé.—Ah! Docteur, la belle et longue histoire!—Je ne la fais pas, Monsieur, c'est la traduction du pays. Mais apprenez les suites. La justice, indignée, prit connoissance de l'affaire. Elle s'empara du corps de Lucas, qui, très heureusement pour lui, n'avoit plus d'âme; elle le fit pendre par les pieds. On rasa la ferme, et le terrain fut mis à l'encan. Celui qui l'acheta s'en trouva mal, il n'osa jamais habiter ce petit corps de logis, et la raison la voici: tous les ans, dans le temps des vendanges, quelquefois plus tard, il se fait ici un changement affreux: la nuit vient, le ciel pâlit, la terre frissonne, les éléments sont en convulsion, le corps de logis saute sur ses fondemens, le toit semble danser, les murs paroissent rouges de sang ou de vin. Il se fait dans l'intérieur un horrible charivari. On croit entendre le cliquetis des assiettes et le choc des brocs; on croit entendre les gémissemens d'une morte et les cris d'un noyé!—Monsieur Desprez, la belle histoire! Ah! je vous en supplie, ne la contez plus à personne; réservez-m'en l'exclusive propriété; je veux, quand je serai de retour à Paris, en faire, pour l'Opéra-Comique, un joli drame bien réjouissant. J'aurai soin, pour satisfaire tout le monde, d'intercaler dans chaque scène deux ou trois ariettes en vers presque rimés: je retiendrai votre manière, Monsieur Desprez, et je n'écrirai pas plus mal que vous ne racontez. Si l'ouvrage est applaudi, s'il commence ma réputation, je tâcherai, chaque année, de traiter aussi heureusement deux ou trois sujets de cette force-là. Alors les musiciens, qui jugent toujours si bien, s'arracheront mes poèmes; les comédiens, qui ne se trompent jamais, les proposeront pour modèles; certain public, qui jamais ne s'engoue, demandera l'auteur avec un enthousiasme décent. Dans ce siècle de petits talens et de grands succès, mes chefs-d'œuvre auront cent représentations, s'il le faut. Partout les sots crieront que je suis un grand homme, et, si je n'ai contre moi que les gens de lettres et les gens de goût, j'arriverai peut-être à l'Académie.»
Assurément ce projet étoit noble et vaste; mais, comme on le verra par la suite, j'eus tant d'autres choses à faire quand je vins à Paris que je ne pus m'occuper de son exécution.