L'épouvantable histoire du crédule docteur avoit-elle un peu dérangé mon cerveau? C'est ce que va décider la judicieuse personne qui me lit.
Dans un rêve qui dura deux heures à peu près, je vis presque continuellement ma jolie cousine. La marquise de B… se présenta cinq à six fois dans les intervalles; et seulement une fois,… ne me grondez pas, lecteur, une fois seulement je crus entrevoir cette charmante petite créature chiffonnée dont je vous ai parlé dans ma première année, cette ingrate Justine, vous savez bien?… Je ne saurois vous dire laquelle de ces trois beautés m'embrassa; mais ce que je puis vous certifier, c'est que je fus embrassé; je le fus, et si bien, si bien, que je n'aurois pu l'être mieux par toutes les trois ensemble! Je me réveillai en sursaut, le jour commençoit à poindre. D'honneur, je sentois sur ma lèvre brûlante la vive impression de cet âcre[2] baiser, mes rideaux de toile d'Orange s'agitoient avec un doux frémissement; il se faisoit dans mon appartement un petit bruit aigu… Je me jette en bas de mon lit, en trois sauts je fais le tour de ma chambre, qui n'est ni très longue ni très large… Il n'y a personne, tout est bien fermé, bien tranquille. Je suis donc fou! L'amour et les revenans m'ont donc tourné la tête? O Sophie, ma Sophie, viens, reviens; hâte-toi, si tu ne veux pas que je perde ce qui me reste de ma raison.
[2] Depuis un quart d'heure je cherchois l'épithète convenable: ô Jean-Jacques! je te remercie.
Quand MM. de Belcourt et Desprez entrèrent chez moi, j'étois encore si affecté du baiser reçu que je leur racontai qu'un revenant m'avoit embrassé. Mon père sourit et augura sur-le-champ mon entier rétablissement. Le docteur parut enchanté, et cependant me conseilla quelques rafraîchissans.
Ceux qui ne croient point aux esprits seront bien étonnés d'apprendre que le surlendemain je fus réveillé comme je l'avois été la surveille: j'éprouvai la même sensation, j'entendis le même bruit: je fis dans ma chambre des recherches plus exactes et non moins inutiles; il fallut en conclure qu'avec mes forces étoit déjà revenue mon ardente imagination.
O ma Sophie! depuis plusieurs jours je supportois plus impatiemment l'incertitude de ton sort et le tourment de ton absence; je ne cessois de presser mon retour à Paris. Malheureusement mon père venoit de recevoir des nouvelles fâcheuses, qui sembloient apporter à l'accomplissement de mes vœux d'insurmontables difficultés. On ne parloit dans la capitale que de mon aventure et du duel qui l'avoit terminée. Des deux parens du marquis, celui contre lequel M. Duportail s'étoit battu avoit été tué. On le regrettoit généralement; ses amis, puissans et nombreux, faisoient contre nous de vives sollicitations. Je ne pouvois me montrer dans la capitale sans m'exposer à porter ma tête sur un échafaud. M. de Belcourt paroissoit effrayé du danger que je sentois moi-même, et qui pourtant ne m'eût pas arrêté, s'il n'eût fallu que le braver pour retrouver Sophie; mais, avant d'aller affronter le péril, au moins devois-je savoir en quel lieu gémissoit ma femme infortunée. Réduit moi-même à ne pas sortir de la maison que nous occupions, j'allois toute la journée promener dans le jardin ma douleur et mes ennuis.
Un soir, en me déshabillant, je trouvai dans mon bonnet de nuit un billet soigneusement plié; pour adresse étoient écrits ces mots: Noirval, renvoie ton domestique, et lis. Je renvoyai Jasmin et je lus:
S'il est vrai que le chevalier de Faublas ne craigne pas les revenans, qu'il brûle ce billet et qu'il garde cette nuit un profond silence, quoi qu'il lui arrive.
«Voilà, m'écriai-je assez haut, une petite plaisanterie du cher docteur.» Je brûlai le mystérieux papier, j'éteignis ma lumière, je me couchai, et je m'endormis.