Une dinde aux truffes! Hélas! j'entendois parler d'une dinde aux truffes, tandis qu'avec tant de plaisir je me serois accommodé d'un bon morceau de pain sec!

«Bonsoir, Madame Robin», lui dit-elle. L'autre répondit: «Votre très humble servante, Madame Leblanc.—Vous venez, Madame Robin, pour voir la fille chérie?—Oui, Madame.—Eh bien, passons dans ce cabinet.»

Ce cabinet étoit en face de mon lit; on en laissa la porte ouverte; j'écoutai et j'entendis: «Jeune Robin, dormez-vous?» Elle répondit d'une voix basse et d'un ton mystérieux: «Oui.—Cependant vous parlez?—Parce que je suis somnambule.—Qui vous a initiée?—La prophétesse Mme Leblanc et le docteur d'Avo.—Quel est votre mal?—L'hydropisie.—Le remède?—Un mari.—Un mari pour l'hydropisie! dit la mère Robin.—Oui, Madame, un mari; la somnambule a raison.—Un mari avant quinze jours, reprit Mlle Robin, car, si je reste fille plus longtemps, je suis perdue. Un mari qui soit capable de l'être, j'en connois qui n'en auroient que le nom. Point de ces vieux garçons maigres, secs, décharnés, édentés, rabougris, vilains, crasseux, infirmes, grondeurs, sots et boiteux.—Boiteux, interrompit Mme Robin; ah! cependant il boite, ce brave M. Rifflart qui la demande.—Paix donc, Madame Robin, s'écria quelqu'un; tant que la somnambule parle, il faut écouter sans rien dire.—Fi de ces gens-là! reprit Mlle Robin, ils n'ont d'autre mérite que de prendre une fille sans dot; ils font trembler une pauvre vierge dès qu'ils parlent de l'épouser.—Ah! pourtant…—Paix donc, Madame.—Mais un jeune homme de vingt-sept ans tout au plus, cheveux bruns, peau blanche, œil noir, bouche vermeille, barbe bleue, visage rond, figure pleine, cinq pieds sept pouces, bien taillé, bien portant, alerte et gai.—Ah! dit Mme Robin, c'est tout le portrait du fils de notre voisin, M. Tubeuf, un pauvre diable… Ah! mon enfant, que n'ai-je de la fortune pour t'établir!» Tout d'un coup, au bruit de plusieurs chut, chut, prolongés, il se fit un profond silence. «Silence, dit Mme Leblanc, le dieu du magnétisme m'a saisie, il me brûle, il m'inspire! Je lis dans le passé, dans le présent, dans l'avenir! Silence. Je vois dans le passé que la mère Robin nous a envoyé ce soir une dinde aux truffes.—Cela est vrai, répondit-elle.—Paix donc, Madame, lui dit quelqu'un.—Je vois qu'il y a quinze jours elle vouloit marier sa fille au vieux garçon Rifflart, qui est infirme, grondeur et boiteux…—Un bien aimable homme, cependant…—Paix donc, Madame Robin.—Je vois que la fille Robin a distingué le jeune Tubeuf, cinq pieds sept pouces, bien taillé, bien portant, alerte et gai…—Oui; mais si pauvre, si pauvre…—Paix donc, Madame Robin.—Je vois dans le présent que la mère Robin tient cachés, au fond de l'un des tiroirs de sa grande armoire, cinq cents doubles…—Mon Dieu!—Cinq cents doubles…—N'achevez pas.—Cinq cents doubles louis en vingt rouleaux.—Pourquoi l'avoir dit!…—Mais paix donc, Madame Robin.—Je vois dans l'avenir que, si la mère Robin ne dispose pas, sous quinze jours, de huit rouleaux…—Huit rouleaux!—Paix donc, Madame Robin.—De huit rouleaux au moins pour l'établissement de sa fille avec le fils du voisin Tubeuf… Je vois… L'avenir m'épouvante… Pauvres Robin fille et mère! couple infortuné, que je vous plains!… On ouvrira l'armoire de la mère, le cœur de la fille se sera ouvert; on ravira l'argent de la mère, on aura ravi l'honneur de la fille; la mère mourra de chagrin d'avoir été volée; la fille, désespérée, ira dans un pays étranger accoucher d'un garçon!—Ah! s'écria Mme Robin, saisie d'épouvante, je la marierai! je la marierai la semaine prochaine! Oui, la semaine prochaine, elle épousera ce coquin de Tubeuf.» Mme Robin, ainsi déterminée, s'en alla, et l'un des docteurs la reconduisit poliment.

Ce que j'écris là, je le croyois à peine, quoique je l'eusse entendu. Un rêve imposteur me berçoit-il de ses chimères, ou n'y avoit-il pas un grain de raison dans mon cerveau totalement vide? De quelle scène le hasard venoit de me rendre témoin! D'une part, quel mélange d'effronterie, d'extravagance et de charlatanisme! que d'ignorance et d'imbécillité de l'autre! O hommes! il est donc vrai que vous êtes de grands enfans! il est donc vrai qu'avec sa gibecière le premier joueur de gobelets… Je méditois sur cette éternelle vérité, dans un de ces momens courts et rares où la sagesse paroissoit vouloir se rapprocher de moi; mais la sagesse, ne trouvant pas à loger dans ma folle tête, s'éloigna promptement; et, comme son brusque départ ne me permit point alors d'avoir la réflexion solide et profonde, je ne puis aujourd'hui finir la phrase philosophique, épigrammatique et morale.

On va voir que mes idées prirent un cours tout différent; je me fis des reproches peu délicats, mais naturels dans la circonstance: un homme affamé n'est pas rigoureux casuiste. Pourquoi ne m'étois-je pas mêlé de la forfanterie pour en tirer profit? Pourquoi n'avois-je point répondu quand on m'interrogeoit? Avec toute ma sagacité, je ne savois rien deviner d'abord; avec ma belle prudence, je m'étois conduit comme un poltron! C'étoit bien la peine d'échapper à la fureur des élémens conjurés, pour venir sur ce misérable grabat mourir de peur et de faim! Je mériterois que la faute fût irréparable… Allons, Faublas, elle ne l'est pas; allons, mon ami, de la tête et du cœur! un peu d'adresse et beaucoup d'audace! Il s'agit de te procurer un bon repas, bien nécessaire, et peut-être d'obtenir encore une douce nuit.

Il faut convenir que l'obligeante prophétesse m'aida merveilleusement dans l'exécution de ce projet louable. Je suis sûr que Mme Robin étoit à peine au bas de l'escalier, quand Mme Leblanc dit aux docteurs de retourner à mon lit. A leur approche, je me hâtai, comme la première fois, de fermer les yeux. Bientôt la prophétesse accourut, commanda le silence, et d'une voix renforcée rendit l'oracle effrayant: «Quelle puissance supérieure me transporte au-dessus des nuages! je plane dans l'immensité des cieux, mon regard parcourt l'univers, ma vaste science embrasse les siècles écoulés, le moment qui passe, et l'éternité. Je vois dans le passé que l'adolescent ici couché fut toujours un petit libertin de bonne compagnie; que, non content d'avoir en même temps une belle dame et une jolie demoiselle, il a encore osé, dans une rencontre assez singulière, souffler une aimable nymphe à monsieur le baron, son très honoré père. Je vois dans le présent que cet enfant gâté s'appelle de Blasfau… Je vois dans l'avenir qu'il ne sera pas longtemps malade, et que tout à l'heure il va me répondre et somnambuliser.»

A mon véritable nom que disoit la prophétesse, en le déguisant par la simple transposition des deux syllabes qui le composent; à l'histoire de mes amours qu'elle me faisoit en abrégé; surtout à l'anecdote secrète qu'elle me rappeloit malignement, je reconnus enfin…, savez-vous qui? Non; eh bien, je ne veux pas vous le dire encore. Il me plaît qu'auparavant vous écoutiez les réponses que je vais faire aux questions de Mme Leblanc.

«Beau jeune homme, dormez-vous?—Oui; mais je parle, parce que je suis somnambule.—Qui vous a initié?—La plus aimable des femmes, celle dont je tiens la jolie main, la prophétesse.—Quelle est votre maladie?—Ce matin c'étoit épuisement et dégoût excessif; ce soir, au contraire, il y a pléthore et faim dévorante.—Que faut-il faire à cela?—Me donner le plus tôt possible une bouteille de perpignan et un morceau de dinde aux truffes.—Ah! ah!—Et cela, dans l'appartement de la prophétesse, qui voudra bien m'accorder un entretien particulier.—Ah! ah!—Je lui révélerai maintes choses essentielles à la propagation… du magnétisme.—Ah! ah!»

O Vénus, Vénus! tu voulus, pour l'amusement du beau sexe et de ma longue adolescence, tu voulus qu'on vît dans Faublas, âgé de dix-sept ans, la réunion de plusieurs qualités ordinairement incompatibles. Avec la jolie figure d'une jeune fille, tu me donnas la vigueur d'un homme fait, tu me donnas la gentillesse et la vivacité, l'enjouement et les grâces, l'esprit du jour et l'éloquence du moment, l'adresse qui fait naître l'occasion, la patience qui l'épie, l'audace qui la brusque, mille agrémens divers, dont un plus fat s'enorgueilliroit davantage, et peut-être useroit moins. Tu sais comment ma conduite t'a toujours prouvé ma reconnoissance, combien ton culte m'est cher, comme sur tes autels adorés j'ai prodigué les sacrifices! Cependant, si tu m'as réservé à des travaux plus qu'humains; si, prenant plaisir à multiplier sur ma route les obstacles et les tentations, tu veux que, depuis le couvent du faubourg Saint-Marceau jusqu'au couvent du faubourg Saint-Germain, je sois arrêté de maison en maison, et sans relâche forcé d'y choisir entre une infidélité passagère ou une éternelle séparation; déesse, je te déclare que je suis prêt, que rien ne m'étonne; que, dussé-je périr, je tenterai d'aller jusqu'à Sophie. Mais toi, sois juste autant que tu es belle, proportionne les moyens aux difficultés, vois la peine extrême de ton favori, tu ne l'as pas encore assez doué. Vénus, vous le savez, il ne s'agit ici ni des charmes périssables de votre efféminé chasseur[6], ni des efforts conjugaux de votre boiteux forgeron[7]; il faut, à qui doit courir ma brillante carrière, la force prodigieuse de votre immortel amant[8], ou les talens fabuleux de l'époux des cinquante Sœurs[9].

[6] Adonis.