«Monsieur, reprit le jeune homme, dont la voix s'étoit ranimée, daignez m'apprendre à qui je dois la vie.—Je ne puis.—Vous refusez de me dire… Monsieur, reprenez votre or.—Mais…—Vous voulez vous dérober à ma reconnoissance? Monsieur, je n'accepte pas votre argent.—Mais auparavant sachez les raisons…—Monsieur, je n'accepte pas.—Eh bien, je vais vous prouver une confiance sans bornes: je m'appelle le chevalier de Faublas.—Le chevalier de Faublas! Où tant de vertu va-t-elle se nicher[10]?—Comment!…—O mon bienfaiteur! pardon, mille fois pardon; je vous offense bien involontairement.—Mes premières aventures ont fait quelque bruit dans la capitale, et vous me condamnez d'abord; peut-être êtes-vous un peu trop prompt, un peu trop sévère. O mon ami! excusez les folies de l'adolescence, plaignez les passions de la jeunesse, et pour me juger attendez quelque temps: vous ne me connoissez pas encore.—Ah! pardonnez vous-même une exclamation sans doute indiscrète. Ah! je vous connois et vous dois toute mon estime. Vous vous corrigerez, j'en suis sûr; avec un excellent cœur on ne peut s'égarer longtemps.»

[10] On sait que ce mot de Molière est devenu proverbe.

Il prit ma main qu'il baisa plusieurs fois. En l'embrassant, je lui demandai son nom. «Florval, me dit-il.

—Florval, j'aime votre noble franchise; êtes-vous sincèrement disposé à m'honorer de votre amitié?—Quelle question!—Je vous reverrai donc dans un temps plus heureux?—Quoi!…—Florval, il faut que je me cache, je ne sais ce que je vais devenir, on me poursuit.—On vous poursuit! Puissent vos ennemis se consumer en recherches vaines! Puisse leur rage être confondue! Mais pourquoi cet habit? On vous l'a déjà vu peut-être? Que n'en prenez-vous un autre!—Lequel?—Tenez, dans ce coin, ces guenilles noires. C'est ma robe, c'est le meuble qu'il m'a fallu toujours conserver. Ce matin, je comptois l'aller vendre; mais je n'ai pas eu la force de gagner l'escalier. Et puis, qu'auroit-on voulu m'en donner? elle est si mauvaise! Prenez-la toujours, elle peut vous déguiser parfaitement bien; cachez votre habit dessous, et par-dessus laissez tomber vos cheveux flottans dans toute leur longueur, ils sont encore assez poudrés.»

Tout en m'occupant de mon travestissement nouveau, je me permis de faire à Florval plusieurs questions, auxquelles il s'empressa de répondre.

«Ainsi vous êtes avocat, Florval?—Hélas! oui, Monsieur.—J'avois toujours cru cette profession aussi lucrative qu'honnête.—Ah! Monsieur, quel métier! Forcer un pauvre diable à vous payer d'avance pour n'être pas obligé de le faire assigner! grossoyer pour un procureur des requêtes à deux sous la page! tous les matins mentir aux petites audiences pour un écu! Ah! Monsieur, quel métier! quel métier!—Cependant il y a tant d'affaires au palais que vous devriez être occupés tous?—On le croiroit; mais d'abord l'ordre, l'ordre fameux, est composé de cinq ou six cents membres, avides d'argent plus que de renommée. J'ai vu tel confrère en vogue, caressant la fortune qui lui sourioit, mais négligeant la gloire qu'il pouvoit espérer, dans la même journée griffonner des requêtes, compiler des consultations, brocher des factums, entasser des mémoires, plaider à toutes les chambres, et, par cette activité meurtrière, sucer le sang de cinquante cliens amaigris, dévorer la substance de cinquante confrères affamés! Ah! Monsieur, quel métier!—Allons, Florval, tâchez de vous faire connoître, et…—Et le moyen, Monsieur? Si vous saviez que de dégoûts ils me donneront, par combien de remises ils fatigueront ma patience, avec quelle adresse ils environneront mes débuts de difficultés presque insurmontables!—Florval, une meilleure fortune vous attend sans doute; songez aux orateurs célèbres: ils eurent, comme vous, des obstacles à vaincre…—Que me dites-vous, Monsieur? Tout rebute un talent naissant: la sublimité des grands modèles fait son désespoir, moins pourtant que ne le dégoûtent les inconcevables succès de certaines gens si petits, si petits! Croyez-vous qu'il n'y ait qu'en littérature des réputations usurpées? Au barreau, comme ailleurs, Monsieur, le mérite timide rougit et se cache, tandis que l'audacieuse médiocrité se produit, sollicite, manœuvre, se prône, parvient, et brille d'un éclat qui n'est pas toujours éphémère. Pourquoi, lorsque avant-hier, la rage dans le cœur, je regagnois mon grenier pour y expirer de faim, pourquoi mon confrère E…, toujours enivré de succès pendant sa vie, mouroit-il d'une indigestion sous ses lambris dorés? Ah! Monsieur, quel métier! quel métier!—N'en est-il donc aucun parmi vous qui mérite sa réputation?—On peut en compter plusieurs dont les talens vraiment recommandables honorent le barreau. Veuille leur destin que le barreau les honore toujours; que jamais les haines secrètes, enfantées par les rivalités journalières et la basse envie, ennemie née de tous les succès, ne s'attachent à leurs pas pour opérer leur ruine et flétrir leur gloire! Ah! Monsieur, quel métier! quel métier! Je l'ai vu de trop près. Eh! qui voudroit le faire, si par hasard il ne se rencontroit de loin en loin quelque malheureux à défendre, au risque d'être rayé du tableau!—Florval, mon ami Florval, le malheur vous aigrit.—Il est vrai, me répondit-il presque en souriant, il est vrai qu'on n'envisage pas les choses du côté le plus beau, quand on a faim depuis deux jours… Monsieur le chevalier, vous voilà bientôt prêt… Je ne puis descendre dans la rue… Vous n'avez rien fait pour moi, si vous ne prenez encore la peine de m'envoyer quelque nourriture.—Mon ami, j'y cours.»

Pendant qu'il me parloit, j'arrangeois la robe de manière que sa vétusté fût un peu moins remarquable. Chacun des côtés étoit déchiré par en bas, j'eus soin de retrousser élégamment chacun des côtés; comme si j'avois eu peur des crottes, je fourrai l'un des pans dans mon gousset, je tins l'autre sous mon bras. Un long et large accroc laissoit ma poitrine à découvert; je fis un grand rempli et mis artistement des épingles. Quant au dos, les trous se trouvoient cachés sous les plis; ainsi tout alloit au mieux, le petit avocat venoit de disparoître, j'avois l'air d'un procureur-syndic. «Adieu, Florval; si par hasard on vous questionne…—Plutôt souffrir le dernier supplice que de vous exposer au moindre péril!… Mais serai-je longtemps sans vous revoir?—Je n'en sais rien, Florval.—Oh! je chercherai! je m'informerai! Vous, Monsieur de Faublas, daignez ne pas oublier celui qui vous doit tout.—Florval, je n'oublierai pas mon ami.—Adieu, mon bienfaiteur; ange libérateur, adieu.»

Et, comme j'étois au bout du long corridor, l'enfant, forçant sa petite voix claire, me cria: «Adieu, mon papa.»

Son papa! et le père m'appelle son ange libérateur! et j'arrache à la mort deux victimes! et mes yeux sont encore mouillés des plus douces larmes qu'ils aient jamais versées! et mon cœur est plein d'un sentiment délicieux! O plaisir ineffable que l'on goûte à faire une bonne action! ô bonheur suprême, dont je n'avois qu'une foible idée! Mais qu'est-ce que donner de l'argent à un homme de confiance pour qu'il le distribue?… Il faut aller soi-même… O ma Sophie! un jour nous monterons ensemble dans les greniers, nous pénétrerons dans les réduits du pauvre; là, nous saurons découvrir la misère qui se cache, prévenir ses pénibles aveux, proportionner les secours aux besoins, calmer les douleurs par les consolations; là, ma charmante femme, vingt malheureux, nourris de tes bienfaits, te rendront un hommage selon ton cœur. Oh! que tu me paroîtras plus belle, quand je t'aurai vue t'attendrir sur leurs peines secrètes, quand tu reviendras fière de leurs bénédictions! A peine m'apercevront-ils, ils ne verront que toi! ce sera ta main qu'ils oseront baiser, ce sera toi qu'ils pourront appeler un ange libérateur!… Tu en as la figure céleste, chacun de tes traits atteste une âme divine… O ma Sophie! tu soutiendras les pères de famille, les orphelins, les pauvres veuves, les filles délaissées… Les veuves! les filles!… Faublas, loin de vous cette horrible idée!… Respectez la beauté malheureuse que vous avez secourue, ou renoncez à tout sentiment d'honneur, et demeurez à jamais chargé de la juste exécration des hommes.

Je m'en allois réfléchissant ainsi jusqu'à la porte de la rue, où les périls qui m'environnoient fixèrent mes idées sur des objets tout différens. Je quittois à peine le seuil hospitalier que plusieurs hommes me suivoient déjà. L'un d'entre eux surtout m'épouvanta d'abord d'un coup d'œil scrutateur; puis, d'un air tantôt irrésolu, tantôt décidé, reportant alternativement son louche regard sur ma figure pâlie et sur les basses figures de ses vils compagnons, il sembla plusieurs fois les consulter, et plusieurs fois aussi leur dire: «C'est lui!» Je vis le moment où j'étois pris. Persuadé que je ne pouvois échapper au danger qu'en payant d'audace, j'assurai promptement mon maintien, et, ma mémoire m'ayant à propos servi, je répétai à haute voix le nom que m'avoit dit Mme Leblanc. «Griffart!» m'écriai-je. Le vilain monsieur qui m'inquiétoit, c'étoit justement ce monsieur Griffart! «Qu'est-ce que y a? me dit-il.—Comment! tu ne me reconnois pas?—Je ne sais pas encore.—Et vous, Messieurs?—Pis qui n' sait pat, lui, répondit l'un d'eux, nous n' savons pat itou.» Alors je pris noblement un air dédaigneux, par-dessus mon épaule je passai toute la troupe en revue, je toisai le chef de la tête aux pieds, enfin je laissai tomber de ma bouche ces mots: «Quoi! mes beaux messieurs, vous ne connoissez pas le fils du commissaire Chénon?» A ce nom révéré, vous eussiez vu tous mes coquins, saisis de respect, soudain mettre bas chapeaux de laine ou bonnets de coton, d'une façon gentille empoigner leurs toupets, subtilement rejeter leurs pieds droits en arrière, et me faire ainsi, avec de très humbles excuses, la révérence de cérémonie. D'un signe de tête, je témoignai que j'étois content, et, m'adressant à Griffart: «Eh bien, mon brave, y a-t-il quelque chose de nouveau?—Pat encore, note maîte, mais y a gros que ça n' tardera pas. Je crois que nous l'avons reluquée sur le toit, la bonne fille! faudra ben qu'elle en dégringole. Elle a pris les habits de mon sesque; mais c'est z'égal, je dis quoique ça qu'elle n' gourera pas Griffart.—Et si elle se présente au bout de la rue?—Ah! je dis, on la gobe. Bras-d'-fer l'allume[11] z'avec les enfans perdus.—Et de ce côté-là?—Tout de même pour changer. Trouve-tout bat l'antif avec les lurons.—Avec les lurons! tenez, mes enfans, allez déjeuner au cabaret; toi, Griffart, je te charge de porter tout de suite un bon morceau de pain, une pièce de rôti et une bouteille de vin à un sieur Florval qui demeure là,… dans cette allée, au cinquième étage. Ce qui restera de mes six francs, tu reviendras au cabaret le boire avec tes camarades.»