A ces mots, elle sonna; la suivante accourut, sa maîtresse lui dit: «Tenez, voilà un louis que je vous donne; mais ne vous avisez pas de dire à mon mari que monsieur a couché avec moi: car je réponds que vous en avez menti, je vous arrache les yeux et je vous chasse. Allez.»

Après avoir prononcé du ton le plus majestueux cette harangue vraiment héroïque, Mme Leblanc entra dans son lit, où bientôt elle me reçut.

Hélas! ce fut inutilement: le magnétisme, toujours trompeur, ne tint pas sa promesse, et Vénus, apparemment, ne m'avoit pas entendu. En vain, pour amener l'heureux moment dont elle avoit conçu l'espérance au dortoir, Coralie épuisa les ressources de son ancien métier et de son art nouveau: comme Justine, elle finit par m'adresser, dans son désespoir, ce reproche amer à mon cœur: «Ah! chevalier de Faublas, que je vous trouve changé! D'honneur, ajouta-t-elle vivement, je n'aurois pas prophétisé celui-là.»

Et moi, qui ne me souciois point d'entrer dans les détails d'une longue justification, je fis avec Mme Leblanc ce que j'avois fait auprès de Mlle de Valbrun: je m'endormis sans répondre un mot.

Vous, censeur scrupuleux, qui reprochez à mon histoire de ne renfermer aucune leçon profitable, voyez comme elle est sublime et profonde, la moralité qui sort ici du fond même du sujet! Admirez avec combien de justice et par quelle inévitable fatalité les deux plus indignes rivales de Sophie se sont trouvées, l'une après l'autre et de la même manière, précisément punies par où elles avoient péché.

Cependant, comme le premier devoir d'un historien est d'être fidèle, dût cet ouvrage en paroître un peu moins moral, n'imputons pas à la fameuse doctrine un tort qu'elle n'eut point. Disons, pour l'honneur de la science, que ce fut surtout par le secours du magnétisme qu'à la pointe du jour la prophétesse obtint de son malade une première preuve de convalescence. Mais aussi, puisqu'il s'agit d'être rigoureusement exact, ajoutons que le docteur femelle, apparemment retenu par la crainte de compromettre son art, n'osa pas tenter de m'initier une seconde fois.

Il étoit à peu près huit heures du matin, quand Mme Leblanc me fit endosser un large habit noir qu'elle venoit de choisir dans la garde-robe de son mari. Avant de déterminer le parti qui me restoit à prendre, il étoit bon de faire dire à M. de Valbrun quel asile ma bonne fortune m'avoit offert. La commission étoit délicate: Coralie voulut bien s'en charger; mais il n'y avoit pas cinq minutes qu'elle étoit partie quand je la vis revenir. Elle entra brusquement, poussa la porte, mit les verrous, et d'un air effrayé m'apprit que, prête à sortir, elle avoit entendu dans la rue la voix de plusieurs hommes attroupés. L'un d'eux, en prenant le marteau de la porte cochère, avoit dit: «Cette religieuse ne peut être loin, il faut faire perquisition dans les maisons voisines. Vous, courez chercher le commissaire Chénon; toi, Griffard, garde le milieu de la rue, et ces messieurs vont entrer ici avec moi: nous n'avons pas besoin de permission, parce que c'est une maison publique.» Coralie, en me donnant cette fâcheuse nouvelle, m'avoit conduit vers un escalier dérobé. «Chevalier, me dit-elle alors, tu ne peux t'en aller par la cour, parce que les suppôts de la police y sont déjà.—Ils y sont, Coralie!—Oui, mon ami. Tout en donnant ses ordres, l'exempt a frappé, mon portier a tiré le cordon; je n'ai eu que le temps de voler ici pour t'avertir du péril.—Mais par où donc leur échapperai-je?—Par là, Faublas. Monte tout au haut de ce petit escalier, grimpe sur le toit, et, je t'en supplie, prends garde de te casser le col.—N'aie pas peur.»

Aussitôt je m'élance, je monte, je monte, j'arrivai aux mansardes, je passe par la fenêtre, je saute sur une gouttière, et je marche avec cette précaution timide que doit m'inspirer la hauteur et l'inégalité du terrain que je parcours. Il y avoit quelques minutes que je me promenois de précipice en précipice, lorsque, dans un des jardins sur lesquels ma vue plongeoit, je découvris un homme qui, m'ayant aperçu, donnoit l'alarme. Je me hâtai de chercher un asile au fond d'un taudis dont l'entrée étoit seulement défendue par un mauvais châssis garni de carreaux de papier. Là, sur quelques brins de paille, gémissoit un jeune homme qui, d'une voix foible, me dit: «Que viens-tu faire ici? Que me veux-tu? Toujours victime de l'injuste mépris des hommes, j'aurai donc vainement espéré pouvoir du moins dérober mes derniers tourmens à leur insultante pitié! Réponds, indiscret étranger, réponds: pourquoi viens-tu, par ta présence, augmenter l'horreur de mon heure suprême?—Infortuné! que me dites-vous! je suis loin de vouloir redoubler vos peines. Eh! que ne puis-je les adoucir! que ne puis-je vous offrir quelque consolation!—Je n'en veux pas, laisse-moi; je suis trop heureux de mourir, si je puis mourir sans témoins.—Vous me faites trembler! Êtes-vous dévoré d'un mal si honteux que vous ne puissiez l'avouer à personne?—Oui, d'un mal honteux, cruel, insupportable! mais mille fois moins que ne le seroit l'humiliant aveu qu'en vain tu prétendrois m'arracher. Laisse-moi.»

Comme il parloit, un enfant que je n'avois pas aperçu, couché près de lui, se réveilla, me tendit les bras, et cria: «J'ai faim.—Pourquoi donc ne pas lui donner à manger?—Pourquoi? répondit le jeune homme; pourquoi?» Et d'un ton douloureux, de ce ton qui perce le cœur et déchire les entrailles, l'enfant me crioit: «J'ai faim!—Ah! pauvre malheureux! quoi! la misère…—La misère, interrompit le jeune homme, la misère! il est donc vrai qu'elle peut tout flétrir, tout, jusqu'à la vertu même! Est-ce ma faute à moi si, jeté par le hasard de la naissance dans la classe la plus indigente, j'ai vu mon enfance tourmentée de mille besoins et condamnée à toutes les privations? Est-ce ma faute si, faisant ensuite d'inutiles efforts pour fléchir l'ingrate fortune, je ne me suis livré qu'à des travaux mal payés, parce qu'ils étoient pénibles; qu'à des entreprises échouées, parce qu'elles étoient honnêtes; qu'à des dangers ignobles, parce qu'ils étoient infructueux? Et lorsque, parvenu depuis à m'élever jusqu'au barreau, j'ai cru m'être ouvert une carrière également utile et glorieuse, suis-je coupable pour n'avoir rencontré que des confrères intéressés à nuire au talent qu'ils soupçonnent; que des procureurs incapables d'apprécier un mérite qu'on ne leur vante pas; que des amis hors d'état de me prêter dix louis pour acheter une grande cause? Suis-je coupable pour m'être associé une compagne d'infortune lorsque j'ai senti le vif aiguillon de cet appétit sensuel qui est le plaisir des gens riches et le besoin des pauvres gens? Me blâmera-t-on de ce que, docile à la voix de la nature, et ne pratiquant pas cet art destructeur par lequel nos belles dames trompent le premier de leurs vœux, mon honnête femme m'a donné cet enfant par qui notre misère s'est augmentée? M'accusera-t-on d'avoir trop dépensé pour la maladie de mon épouse, bien morte de son mal, puisqu'elle n'a pas eu de médecin? Hélas! si ma vie fut, dans son misérable cours, traversée de mille accidens, agitée de chagrins sans nombre, vouée à des tourmens de toute espèce, qui osera dire que la faute en est à moi? Cependant je me suis vu l'objet de leur dérision, le ridicule m'a poursuivi, les humiliations m'ont été prodiguées, il m'a fallu supporter la menace et dévorer les affronts; on m'a chargé de malédictions et d'opprobres, tous enfin se sont éloignés de moi, tous ont fui mon approche, comme si mon approche les souilloit, comme si je portois sur mon front détesté le signe de la réprobation publique! Grand Dieu, qui m'avez tant éprouvé! Dieu puissant, qui lisez dans les cœurs, vous savez si jamais ma conduite a justifié le mépris des hommes; vous savez si je n'ai pas fait tout ce que j'ai pu pour que ma pauvreté fût du moins respectable!—Quoi! personne ne vous a secouru?—Une fois seulement, pressé de ma détresse extrême, déterminé par les dangers de cet enfant, je me fis cette violence d'aller implorer l'assistance d'un homme qui se disoit mon protecteur. Si vous saviez de quel ton le cruel me plaignit, avec quelle barbarie il éleva la voix, comme il me jeta son aumône devant un monde de valets!… Sans doute j'ai mérité qu'on me traitât de cette manière, j'ai souffert que quelqu'un m'osât protéger! j'ai été chercher la bienfaisance dans le palais d'un riche! on n'y trouve jamais que la charité! J'ai souillé, par une bassesse, ma vie jusqu'alors irréprochable… Toi qui m'écoutes, si la nature t'a doué d'une âme forte, si tu as conservé cette fierté de caractère que donne et justifie la conscience d'une vie pure, tu sens que je ne pouvois, quelque pressant que fût mon besoin, recevoir, sans ignominie, un secours accordé de la sorte; tu sens que de tous mes affronts le plus insupportable devoit être le dernier; que la mort devenoit mon unique ressource… Non,… généreux inconnu, non, garde ton or, il n'est plus temps pour moi… Je revins ici désespéré!… depuis trente-six heures trois pommes de terre ont nourri mon enfant… Non, généreux inconnu, je vous dis de garder votre or; je vous dis qu'il n'est plus temps… Mais, je l'avoue, votre douleur me console, vos pleurs m'attendrissent… O mon enfant! si, comme moi, tu étois réservé aux plus pénibles épreuves; si, comme moi, tu devois sans cesse combattre entre l'opprobre et la faim, sans doute il vaudroit mieux que tu tombasses entraîné dans ma tombe; mais le Ciel t'envoie un libérateur. O mon fils! je me sens plus tranquille, je te laisse à ton père adoptif; il est, je le vois, sensible et bienfaisant… Monsieur, veillez sur son enfance, et laissez-moi mourir.—Pourquoi mourir? quel aveugle délire précipite votre jeunesse au tombeau? Aigri par le ressentiment de l'injure que vous fit un homme impitoyable, votre cœur se seroit-il ouvert à cette vanité condamnable et petite qui refuse avec dédain tout secours étranger, qui rejette orgueilleusement celui que présente une main inconnue? ou me soupçonneriez-vous d'insulter intérieurement aux douleurs sur lesquelles je verse tant de larmes?—Non. Le plus tendre intérêt règne dans vos discours et sur votre figure; je crois qu'il est encore sur la terre un homme capable de quelque sentiment d'humanité.—Eh bien, vivez pour la société, que son injustice envers vous n'a point privée du droit de réclamer vos talens, dont l'exercice lui peut devenir utile; vivez pour votre fils, qu'une mort prématurée livreroit sans défense aux coups du sort qui vous outragea trop longtemps; vivez pour moi… Oui, sûrement, votre enfant sera le mien; oui, je le reverrai, mais je veux vous revoir tous deux… Mon ami, ne vous obstinez point à garder une résolution funeste,… ne me refusez pas,… écoutez-moi… Depuis plus d'un an, jeté dans un monde nouveau, continuellement distrait par les plaisirs d'une vie très dissipée, j'ai négligé des devoirs que rien ne pouvoit me dispenser de remplir. Je vous l'avoue, uniquement occupé de moi, j'ai tout à fait oublié ceux de mes frères à qui j'aurois dû songer tous les jours. Que de familles honnêtes, maintenant ruinées sans ressource, j'aurois peut-être soutenues avec une partie de l'argent prodigué dans mes vains amusemens! et que de malheureux sont peut-être péris, que j'aurois pu sauver de leur désespoir! Mon ami, daignez m'aider à réparer cette faute que je ne me pardonnerai point… Je ne prétends pas vous offrir un foible secours qui ne vous arracheroit que pour un moment à l'horreur de votre situation déplorable: deux cents louis sont dans cette bourse, empruntez-m'en la moitié…—La moitié!…—Empruntez, je vous en supplie. Cent louis pourvoiront à vos besoins les plus urgens, vous mettront à portée de perfectionner vos talens, vous donneront le temps d'attendre l'occasion de vous montrer, de vous faire connoître enfin. Cent louis commenceront peut-être votre fortune! Eh bien, mon ami, quand vous serez à votre aise, vous irez aussi chercher quelques douleurs à consoler, et, la première fois qu'un malheureux vous aura dû la vie, vous aurez acquitté votre dette envers moi.—O bienfaisance! ô générosité!—Allons, mon ami, reçois cet argent, reprends courage, embrassons-nous, console-toi. Va, je le sais bien, la misère n'est honteuse que lorsqu'elle est le fruit de l'inconduite; et presque toujours un bienfait, quand il honore celui qui le donne, fait l'éloge de celui qui le reçoit.—O mon ange libérateur!… C'est la Providence… Oui, c'est Dieu,… c'est Dieu lui-même qui t'envoya pour nous sauver… Va, chaque jour j'irai au pied de ses autels, j'irai remercier l'Éternel,… j'irai,… j'appellerai sur toi les bénédictions du Ciel.»

Sa voix étoit entrecoupée par des sanglots, et l'enfant promenoit sa petite main caressante sur mon visage baigné des larmes de son père. O moment plein de charmes! comment exprimer vos délices!