Dieu vous préserve aussi du commissaire! Un juge de paix trancher du magistrat! se donner les airs de condamner sans entendre!… Un pesant caporal conta le fait, qu'il ignoroit; ses soldats attestèrent ce qu'ils n'avoient point vu; plusieurs témoins crièrent que j'étois femme publique et que je rossois mes amis; le clerc, expéditif, comprenant peu de chose, mais écrivant tout, ferma le procès-verbal avant même qu'on eût daigné s'informer si nous n'avions pas quelques moyens de défense; et tout à coup, du tribunal despotique de l'orgueilleux bourgeois, émana cet arrêt sans appel: «Le garnement à l'hôtel de la Force; la fille à Saint-Martin.»
A Saint-Martin! il est donc vrai que j'y fus conduit! Il est donc vrai que de tous les adolescens le plus précoce, celui qui plusieurs fois, en certains cas, s'étoit montré si supérieur à tant d'hommes faits, celui dont les succès galans occupoient encore la capitale étonnée, le chevalier de Faublas enfin, proclamé fille par un jugement public, se vit enfermé dans une succursale de l'hôpital, pour y attendre apparemment le grand jour où le chef de la police le feroit, avec cent compagnes prostituées, transférer à la métropole!
Aussi pourquoi m'étois-je laissé traîner dans cette affreuse prison? Pourquoi? l'aveu de mon sexe chez ce commissaire ne m'eût-il pas attiré une foule de questions auxquelles je me serois vu très embarrassé de répondre? Dans tous les cas, ce moyen extrême ne me restoit-il pas toujours? et ne devois-je point me flatter que mille autres presque aussi faciles m'épargneroient le danger de celui-là? Avec de l'adresse et de l'or je forcerois les portes de Saint-Martin plus aisément que celles de la Bastille… Mais je devois surtout me hâter; un instant pouvoit me perdre! Dans le faubourg Saint-Marceau, devenu pour la seconde fois le théâtre de ma gloire et de mes infortunes, mille accidens pouvoient découvrir les traces que le chevalier de Faublas venoit de laisser sur son passage. Allons, vite, appelons à mon secours quelques amis… Des amis? je n'ai plus à Paris que des connoissances… Rosambert… Il m'a fait un vilain tour, Rosambert! et puis il est loin. Derneval est plus loin encore… Mme de B… n'est peut-être pas arrivée… D'ailleurs, comment lui donner de mes nouvelles sans la compromettre?… Mais mon amie, mon amante, ma femme?… c'est à elle… Eh oui! c'est à elle qu'il faut mander… Non. Duportail est là qui sans doute a les yeux ouverts; il peut intercepter les dépêches et m'enlever encore… Non! je ne veux pas d'un moyen qui m'expose à me priver de voir ma Sophie… Reste le vicomte de Valbrun. Ce n'est pas à sa petite maison qu'il faut envoyer; je ne sais où est son hôtel; le commissionnaire s'informera, écrivons au vicomte.
Ce que je vous dis là en trente lignes, ce fut le résultat de deux heures de réflexion; aussi ma lettre au vicomte n'étoit pas achevée quand on vint appeler Fanchette.
Saisi d'effroi, je ne me décidai qu'avec peine à gagner le premier guichet. Là je vis une élégante qui, m'ayant jeté deux ou trois coups d'œil dédaigneux, m'ordonna d'un ton sec de la suivre. Les portes de la prison s'ouvrirent, ma fière protectrice monta gravement dans sa voiture, et d'un signe de tête m'annonça que j'y pouvois prendre place sur le devant. J'obéis, nous partîmes; alors, m'adressant à l'inconnue: «Madame, que de remerciemens…—Vous ne m'en devez pas, interrompit-elle; il est vrai que je vous ai tirée de ce bel endroit où vous n'étiez pas trop déplacée, je pense; mais ce n'a pas été pour vous obliger personnellement, je vous assure.—Cependant, Madame…—Cependant, Mademoiselle, je vous prie de me croire.—Pourquoi refuseriez-vous le juste hommage…—Bon Dieu! cela fait des phrases! Je ne les aime pas, Mademoiselle. Ne causons pas ensemble, je vous en prie.»
Il y eut un moment de silence, pendant lequel je me demandai tout bas quelle étoit cette incivile libératrice qui me rendoit un si grand service et me traitoit si mal, où m'engageroit cette nouvelle aventure, et ce que j'allois devenir.
La belle dame, qui m'avoit ordonné de me taire, m'ordonna bientôt de parler. «Savez-vous lire? me demanda-t-elle.—Un peu, Madame.—Et écrire aussi?—Tout de même.—Vous coiffez?—Les femmes?—Eh mais, sans doute.—Assez passablement, Madame. Est-ce là tout ce que…—En voilà assez, Mademoiselle, vous oubliez qu'il ne vous appartient pas de me questionner.»
Bientôt la voiture s'arrêta devant un très bel hôtel. L'inconnue, m'ayant fait traverser des appartemens superbes, finit par me livrer à mes réflexions dans une espèce de cabinet de toilette où je restai seul pendant quelques minutes, qui me parurent des siècles. Enfin, ma libératrice reparut: elle m'apportoit elle-même des habits qu'elle m'ordonna d'échanger contre les miens, car je faisois horreur, disoit-elle; et, sans attendre ma réponse, elle commença par m'enlever mon fichu. «Je me doutois bien, s'écria-t-elle alors en plongeant sur ma poitrine un regard scrutateur, je me doutois bien que quelque défaut secret déparoit cette courtisane en apparence si jolie; fi donc! ma main n'est pas plus unie que cela.»
A la surprise qui d'abord me saisit succéda bientôt un sentiment plus pénible: cette grande dame si fière, si impérieuse, et pourtant femme de chambre aussi alerte qu'observatrice expérimentée, m'inquiétoit par ses soins autant que par ses remarques, et ne me désoloit pas moins par ses bienfaits que par ses duretés. J'essayai de me dérober à ses bons offices; elle trouva mes minauderies fort impertinentes, et ne me tint aucun compte de ce qu'elle appeloit les grimaces d'une pudeur banale.
Un bout de cordon passoit, elle le tira très habilement, et du même temps me débarrassa de mon premier jupon. «Bon Dieu!… Madame, vous abaisserez-vous à servir votre servante?—Eh mais, répondit-elle, si je veux bien en supporter la peine et la honte?—Madame, je ne le souffrirai pas!… Je ne le puis souffrir… Vous êtes trop bonne.—Est-ce une raison pour que vous vous montriez aussi ridiculement modeste qu'opiniâtre?»