Elle parloit avec feu. Cependant sa langue alloit encore moins vite que sa main; de sorte que je vis presque aussitôt, malgré mes précautions trop vaines, tomber une seconde jupe, hélas! et c'étoit la dernière.

Au moins il me restoit encore une sauvegarde, le petit caraco dont j'espérois n'être pas aisément dépouillé. «Que d'entêtement! quelle sotte réserve! dit la dame irritée. Sans doute, si j'étois homme, Mademoiselle y feroit moins de façon.» A peine avoit-elle dit, qu'elle passa derrière moi, et sur-le-champ, d'un coup de ciseau rapide, remontant de mes reins jusqu'à mes épaules, elle mit en deux l'infortuné caraco, dont il lui devint facile de m'arracher les morceaux.

O vous qui me lisez, jugez de ma peine! Vous voyez d'ici la pauvre Fanchette trop succinctement vêtue, et d'autant plus embarrassée que, l'unique voile qui lui demeure ayant été naguère et trop longtemps promené dans les rues de Paris, je ne puis en conscience nier que j'ai besoin de linge blanc. Aussi l'obligeante personne qui présidoit à ma toilette se pressa-t-elle de me jeter sur le visage une fine chemise qu'elle m'ordonna de passer. C'étoit là surtout l'opération que je redoutois, et, pour comble de malheur, chaque instant la rendoit plus pressante et plus difficile. Comment la jeune fille excessivement maladroite auroit-elle jamais, en ce moment, le plus critique de tous, la dextérité qu'il faudroit pour cacher à des yeux clairvoyans le jeune garçon trop visible? Je ne sais par quelle fatalité mon imagination, jusqu'alors endormie, se réveille plus ardente: elle m'électrise, elle m'enflamme pour les appas de cette inconnue dont je crois sentir encore la main prompte et légère, dont le regard me poursuit toujours, dont le tout-puissant regard, ressuscitant la nature mourante, soudain produit en moi l'effet auquel je me serois le moins attendu, l'effet ordinairement favorable et maintenant malheureux, l'effet que deux heures auparavant Coralie n'osoit plus espérer, même à l'aide du magnétisme. Que ferai-je donc? que vais-je devenir? par quel moyen garder mon secret?

Le parti que je pris va vous étonner, lecteur. Vous en rirez à mes dépens; n'importe: comme je vous vante quelquefois mes prouesses, il faut aussi vous avouer mes méfaits. Apprenez donc que, n'imaginant pas qu'il y eût rien de mieux à faire, j'eus la foiblesse de tourner le dos à l'ennemi.

«Le procédé n'est pas poli, dit-elle. Je vous avoue que voilà d'étranges manières, auxquelles on ne m'a point accoutumée.»

Au ton dont ces paroles furent prononcées, je crus m'apercevoir que la personne outragée, loin de céder aux mouvemens de l'impatience et de la colère, ressentoit une joie maligne et ne m'épargnoit pas l'ironie. Un coup d'œil que je hasardai furtivement me confirma dans cette idée. Je vis qu'on n'étouffoit plus qu'avec beaucoup de peine de grands éclats de rire pressés de s'échapper. Ce fut alors, et c'est encore à ma honte que je l'avoue, ce fut seulement alors qu'il me vint dans l'esprit que depuis un grand quart d'heure j'étois pris pour dupe, que depuis un grand quart d'heure ma protectrice mystifioit tout à son aise un innocent jeune homme qu'elle avoit l'air de croire une fille publique. Cette découverte me causa d'abord un dépit véritable; mais je me consolai presque aussitôt, pressentant bien la douce vengeance que me promettoit ma mésaventure.

«Ah! qui que vous soyez, m'écriai-je, vous n'êtes pas faite pour de telles incivilités. Oui, j'en suis sûr, vous ne devez pas être plus accoutumée à les souffrir que je ne le suis moi-même à me les permettre, et c'est bien sincèrement que je vous en demande pardon!—Pardon! répéta-t-elle en riant enfin de toutes ses forces; mais, si cela ne s'accorde qu'à l'audace, pensez-vous l'avoir mérité?—Assurément non, répliquai-je, un peu étourdi du reproche.—Eh bien donc, reprit-elle avec une force d'esprit peu commune, j'attendrai qu'une véritable offense…»

Je ne lui laissai pas le temps d'achever: car son air, ses discours, et surtout son maintien, où respiroit une rare assurance, tout en elle se réunissoit pour étonner d'abord le plus intrépide, mais ensuite pour donner du cœur au plus timide. Aussi, me précipitant devant elle, dans cette humble et redoutable posture, si commode à l'amant, si menaçante pour la maîtresse, je lui fis, du ton le plus décidé, cette déclaration d'amour et de guerre: «Ma foi, j'ai peur que vous n'attendiez pas longtemps, Madame.» Sans s'émouvoir, elle répliqua: «Quoi que vous puissiez dire, je ne dois pas vous croire téméraire. D'ailleurs, je vous préviens que je ne suis pas de ces femmes qui s'effrayent sur parole: ce sont les beautés foibles qui croient à toutes les menaces.»

La réponse étoit claire; il ne falloit rien moins que des effets à cette dame. Je ne pouvois plus raisonnablement douter qu'elle savoit à peu près qui j'étois, que le danger de ma présence et de mon accoutrement si simple ne l'étonnoit nullement, qu'enfin le chevalier de Faublas pouvoit sans indiscrétion, et devoit même se montrer.

On l'accueillit avec une grâce infinie. Son triomphe complet ne fut disputé que justement autant qu'il le falloit pour qu'il le pût trouver encore de quelque prix. Cependant j'étois au sein de la victoire et sur le point d'en recueillir les fruits, que le vainqueur lui-même alloit partager, lorsqu'une importune voiture fit gémir le pavé de la cour. «Déjà le vicomte! dit mon inconnue; dépêchons-nous,… dépêchons-nous d'achever cette plaisanterie.»