Elle se dépêchoit en effet, et, comme si je n'avois pas eu moi-même quelque intérêt à me dépêcher, elle m'y forçoit, pour ainsi dire.
Grâce à ma promptitude, et surtout à la sienne, ce que l'originale personne appeloit notre plaisanterie venoit de finir; mais le tiers incommode, à qui tout ceci n'eût peut-être pas paru très plaisant, se faisoit entendre assez près de nous; et ma fière protectrice, qui n'avoit apparemment nulle envie qu'on sût de quelle manière elle plaisantoit avec ses protégés, ne se bornoit pas à réparer son désordre; elle me faisoit signe de ramasser mes hardes éparses et de me jeter dans un cabinet voisin.
Je venois de m'y précipiter, lorsque l'importun cavalier dont la trop prompte visite m'y reléguoit entra. «Il est là qui change d'habits, lui dit-elle.—Sans le secours de votre femme de chambre?» demanda-t-il. Elle répondit: «S'il ne peut s'en passer, nous l'appellerons; mais pourquoi, tant qu'il n'y aura pas une absolue nécessité, mettrions-nous un tiers dans son secret?»
Alors il vint à moi: c'étoit M. de Valbrun. «Bonjour, mon cher Faublas, me dit-il en m'embrassant. N'êtes-vous pas content du zèle que madame la baronne de Fonrose a mis à vous servir?—Content? m'écriai-je; mais c'est, en vérité, trop peu dire.—Ah! je l'ai bien inquiété, votre cher Faublas, interrompit-elle en riant: demandez-lui ce qu'il en pense; demandez-lui si je n'ai pas déjà commencé la vengeance de mon sexe. Allons, gentil chevalier, ajouta-t-elle, point de rancune, ne voyez en moi qu'une fée secourable qui vient de vous enlever à des enchanteurs; et, dès que vous serez rhabillé, venez respectueusement, en signe de reconnoissance, me baiser la main.»
Tandis qu'elle parloit, je la regardois à travers une vitre. Son maintien avoit tout d'un coup tellement changé qu'il n'y régnoit plus qu'une dignité froide, et le calme parfait de sa figure sembloit annoncer l'absence de toutes les passions. Je vis que madame la baronne étoit une excellente comédienne; mais, quelque plaisir que je trouvasse à la considérer dans son nouveau rôle, je ne pus lui donner qu'une courte attention. Tout cet accoutrement féminin dont il falloit m'affubler encore ne me causoit pas un léger embarras: c'étoit pour moi l'ouvrage sans fin: je crois qu'il auroit duré jusqu'au soir, si Mme de Fonrose n'étoit venue, sur l'invitation réitérée du vicomte, m'aider à l'achever. Ensuite, et toujours pour obliger le vicomte, elle poussa la complaisance jusqu'à réparer, de sa noble main, le désordre de ma chevelure. Elle me coiffoit encore, quand je m'écriai: «Monsieur de Valbrun, partons.—Pour aller où?—Voir Sophie.—Sophie est-elle à Paris?—Dans ce faubourg même, au couvent de ***, rue ***.—Tant mieux; mais pour un instant modérez votre impatience; écoutez-moi: je dois vous dire ce que j'ai fait, et prendre avec vous des mesures pour ce qui me reste à faire.—Vous devez, Monsieur le vicomte! Moi, j'aurois dû commencer par vous assurer de toute ma reconnoissance.—Êtes-vous jaloux de me la prouver?—N'en doutez pas.—Eh bien, faites-moi le plaisir de m'entendre.—De tout mon cœur; mais partons.—Quelle pétulance! De grâce, écoutez-moi!—Ma Sophie!—Nous en parlerons tout à l'heure. Chevalier, au milieu de la nuit dernière, je suis revenu à ma petite maison, comme je vous l'avois promis. Justine, en me racontant ce qui s'étoit passé, m'a donné de grandes inquiétudes pour vous. Ne sachant ce que vous alliez devenir, et voulant demeurer à portée de vous donner quelque secours si l'occasion s'en présentoit, j'ai pris le parti de rester avec Justine. Cette petite, qui me paroît vous aimer beaucoup, étoit continuellement à la fenêtre de la rue. Deux fois, dans la matinée, elle a cru vous voir sous deux habits différens. Il y a deux heures enfin, elle m'a crié que la garde vous emmenoit; qu'elle vous reconnoissoit très bien malgré votre nouveau travestissement. Aussitôt s'est mêlé, dans la cohue qui vous suivoit, un fidèle émissaire, chargé de revenir le plus tôt possible m'apprendre ce que vous seriez devenu. A son retour, je n'ai pas été moins enchanté que surpris de savoir qu'un jugement ténébreux venoit d'envoyer la prétendue Fanchette à Saint-Martin. Aussitôt j'ai volé chez Mme de Fonrose…—Moi, d'abord, interrompit-elle, je ne pouvois que m'intéresser beaucoup au sort d'un jeune homme tel que vous. J'ai couru sur-le-champ vous réclamer à l'hôtel de la Police, et vous savez quel prompt usage j'ai fait du mandat qui ordonnoit votre liberté.—Madame, recevez tous mes remerciemens…—Monsieur de Faublas, reprit le vicomte, écoutez-moi jusqu'à la fin.—Sophie m'attend.—Bientôt nous parlerons d'elle; écoutez-moi jusqu'à la fin. Pendant que madame la baronne alloit à la police, je retournois au faubourg Saint-Marceau pour y prendre des informations; il n'y est plus question de Dorothée, on ne parle partout que du chevalier de Faublas.—Comment! déjà?—Pouvez-vous en être étonné? la déclaration de je ne sais quelle sœur Ursule, qui a, dit-elle, été maltraitée par les ravisseurs de la religieuse, ne prouvoit rien contre vous; mais ce qui a tout découvert, c'est la plainte qu'a rendue certain M. de Flourvac, qui dit avoir été attaqué dans l'enclos des Magnétiseurs par un jeune homme qui se sauvoit en chemise et l'épée à la main; c'est la résistance qu'a faite aux officiers de la police Mme Leblanc, qui a mieux aimé laisser enfoncer la porte de son appartement que de l'ouvrir; c'est enfin la déposition que s'est vue forcée de faire la vraie Fanchette, qui, revenue dans son taudis, y a été interrogée sur faits et articles. Le concours de tant d'événemens extraordinaires vous a trahi, les plus étonnantes aventures ont été mises sur le compte du plus étonnant jeune homme. Dans deux heures peut-être on ira vous chercher à Saint-Martin pour vous transférer à la Bastille. Madame sera sans doute inquiétée; mais elle est bien avec le ministre. Qu'on ne vous trouve pas, je suis tranquille sur tout le reste. Les amis du comte de la G…, que l'un de vos seconds a tué, sollicitent vivement sa vengeance; mais j'ai des amis aussi, je jouis de quelque crédit, nous pourrons assoupir cette affaire. En attendant…—En attendant, je veux voir ma Sophie, dussé-je me perdre!—Vous vous perdriez sans la voir!—Sans la voir!—Si vous osez faire un pas dehors, vous êtes arrêté. Il ne faut pas douter que tout ce que la police a de plus vigilans suppôts ne soit aujourd'hui sur pied. De grâce, attendez quelques jours.—Quelques jours! les jours sont des siècles!—Les trouveriez-vous moins longs dans une prison d'État, et lorsqu'on vous auroit enlevé jusqu'à l'espérance de revoir votre maîtresse?—Elle est ma femme, Monsieur le vicomte.» La baronne nous interrompit: «Chevalier, si tout ce qu'on dit d'elle est vrai, je vous en félicite.—Très vrai, Madame; on chercheroit longtemps avant d'en trouver une qui méritât d'être adorée comme elle!…—Je vous crois.—Une qui fût plus digne de la tendresse et des respects de son heureux époux!…—Chevalier, reprit le vicomte, permettez…—Une qui…—De grâce, le temps est cher, prenons un parti. Promettez-moi de ne pas vous exposer.—Hélas! je ne la verrai donc pas aujourd'hui!—Songez que votre affaire peut maintenant s'arranger, mais que, si vous étiez une fois prisonnier, je ne répondrois plus de rien. Chevalier, vous réfléchissez; eh bien?—Vicomte, vous me voyez pénétré de reconnoissance; dans un temps plus heureux je n'en aurai pas moins, et je saurai l'exprimer mieux; c'est dès aujourd'hui vous en donner une preuve que de me rendre à vos conseils. Monsieur de Valbrun, réglez ma conduite, et j'obéirai.—Chevalier, je ne puis maintenant vous offrir un asile chez moi, parce qu'on viendra sûrement vous y chercher.—Pourquoi monsieur ne resteroit-il pas ici? dit aussitôt la baronne.—Parce qu'il n'y seroit guère plus en sûreté, Madame.—Vous croyez, Vicomte?—Mais je vous le demande à vous-même, qu'en pensez-vous?—Moi, je ne vois pas trop…—Quoi! Madame, après la démarche que vous venez de faire!—Oh! mais, Vicomte…—Vous m'étonnez, Madame, répliqua-t-il encore avec un peu d'humeur; au reste, si vous voulez absolument garder le chevalier, je ne m'y opposerai dans ce moment-ci que par intérêt pour lui; vous savez que je ne suis point jaloux.—J'aime cependant, lui répondit-elle, le petit ton piqué dont vous le dites; il prouve que vous avez pour moi plus d'attachement que vous n'en voudriez laisser paroître. Messieurs, ajouta-t-elle, il est tard, passons dans la salle à manger, où nous ne resterons pas longtemps, et pendant le dîner chacun de nous trois voudra bien rêver aux moyens de sauver cet aimable cavalier, l'ami de toutes les femmes et l'amant de la sienne.»
Mme de Fonrose me présenta sa main, dont s'empara le vicomte, plus prompt que moi; nous allâmes nous mettre à table. La baronne, qui n'étoit sortie de son recueillement profond que pour me fixer de temps en temps, la baronne rompit le silence par un grand éclat de rire. Le vicomte lui demanda la cause de cette gaieté subite. «Je vais vous l'expliquer dans le salon», répondit-elle en se levant. Je fus presque affligé de cette brusque incartade, car, au vif appétit qui me restoit encore, je sentois que j'aurois fort bien achevé mon dîner.
«Je viens de trouver pour cette jeune fille, nous dit-elle, une place qui lui convient merveilleusement de toutes les manières.—Une place? s'écria le vicomte.—Une place, oui. Factotum femelle, elle sera demoiselle de compagnie, secrétaire et lectrice chez Mme de Lignolle.—La petite comtesse?—Oui.—Une demoiselle de compagnie à la petite comtesse! On en rira.—Qu'importe, Vicomte? Elle en veut une; celle que je vais lui donner en vaut bien une autre, je crois.—Mais à cause de M. de Lignolle…—M. de Lignolle! M. de Lignolle est un fort vilain homme à qui j'en veux depuis longtemps. Une de mes intimes amies lui reproche des torts,… de ces torts qu'une femme ne pardonne point. Mademoiselle Duportail, ajouta la baronne en se tournant vers moi, je vous recommande la petite comtesse, elle est jeune et jolie, un peu étourdie, très vive, impérieuse à l'excès, capricieuse aussi; je lui connois une fantaisie qu'elle affectionne: souvent il lui arrive de vouloir être prude pendant un quart d'heure; alors, jouant la profonde ignorance de la vierge la plus inepte, elle se refuse aux plaisanteries les plus ordinaires, et l'instant d'après vous l'entendez vous tenir, d'un air très indifférent, un propos très leste. Au reste, elle a des travers qui la perdront si elle n'y prend garde. A son âge elle fuit le monde; personne ne la rencontre nulle part, et peu de gens ont le bonheur de la trouver chez elle. Je crois bien que son vilain mari n'est pas fâché de cette économique retraite; mais ce n'est pas lui qui l'exige, car c'est elle qui commande. Monsieur de Faublas, je vous charge de former cette enfant; songez que c'est un effet qu'il faut mettre dans la société.—Ah! ma Sophie! Madame la baronne, ma Sophie!—Oui, oui, votre Sophie! fripon non moins fortuné que dangereux, si le bruit public ne m'a pas trompée sur votre caractère et sur vos talens, Sophie, puisqu'elle est absente, ne sauvera pas la comtesse. Je ne vous dirai que deux mots de son sot époux. C'est un homme épais, mal fait dans sa grande taille, et dont la grosse figure fut peut-être belle dans son temps, mais n'eut jamais d'expression. On assure que plusieurs femmes ont tenté de lui plaire; mais on n'en peut citer une qu'il ait aimée. Ce monsieur a consacré sa vie aux muses; il est du nombre de ces petits beaux-esprits de qualité dont Paris fourmille, de ces nobles littérateurs qui croient aller au temple de Mémoire par des quatrains périodiquement imprimés dans les papiers publics. Il raffolera de vous, si vous prenez la peine de déclamer contre la philosophie moderne et de deviner des énigmes.—Voilà, Madame, dit M. de Valbrun, un portrait fait de main de maître; je reconnois le pinceau d'une femme offensée.—Vicomte, répondit-elle, je ne vous ai pas dit que ce fût moi qui eusse à me plaindre de lui.—Maintenant je le jurerois, répliqua-t-il, mais aussi de quoi vous avisiez-vous?»
Je les interrompis tous deux pour leur faire cette observation: «Au lieu d'être femme chez la comtesse, ne puis-je pas être femme ailleurs? Seroit-il impossible qu'avec ces habits je pénétrasse dans le couvent de ma Sophie?—Aujourd'hui, répondit le vicomte, le péril seroit extrême, et puis le moyen de rester?» La baronne l'interrompit: «Attendez, car je m'intéresse à sa jeune femme. Chevalier, vous me donnez l'idée d'un projet dont le succès est infaillible. Demain, oui demain, je vous le promets, j'irai moi-même au couvent de Sophie m'informer s'il n'y auroit pas une chambre…—Pour une jeune veuve de vos amies que vous vous chargeriez d'amener après-demain, Madame la baronne?—Après-demain, non, mais à la fin de la semaine.—O ma Sophie!…—Ne sautez donc pas, me dit Mme de Fonrose; vous allez vous décoiffer.» Elle ajouta: «J'admire ce stratagème autant que je l'approuve; on ne croira jamais que ce fût un mari qui s'en avisât.—Madame, dit le vicomte, nous pouvons partir, il fait nuit; mais croyez-vous que Mme de Lignolle prenne sa demoiselle de compagnie dès ce soir?—Oui, Monsieur, j'en fais mon affaire.—Et M. de Lignolle ne s'opposera point à cette fantaisie de sa femme?—Vous savez bien que monsieur n'a pas de volonté quand madame parle; vous savez bien que, quand la comtesse a prononcé le fatal je veux, il faut que le comte veuille. Partons, Chevalier, ajouta-t-elle, vous vous nommerez Mlle de Brumont.»
Nous descendîmes. Comme je montois dans la voiture, je vis qu'on plaçoit une malle derrière. «Elle renferme votre trousseau», me dit la baronne. Je priai le vicomte de me venir voir chez Mme de Lignolle le lendemain; il me promit qu'il s'y rendroit à l'entrée de la nuit pour m'informer de ce que Mme de Fonrose auroit fait. Alors je me penchai à son oreille pour lui faire cette confidence: «Je crois Mme de B… revenue chez elle… Justine ne pourroit-elle pas lui faire passer de mes nouvelles et me donner des siennes?—Soit, je l'en chargerai. C'est-à-dire que Mme de B… vous intéresse encore?—Non de la manière dont vous l'entendez, non, parole d'honneur; mais je suis très impatient de savoir comment le marquis l'aura reçue.—Je m'arrangerai de manière à pouvoir vous le dire demain.»
M. de Valbrun, quoiqu'il prétendît n'être pas jaloux, ne nous quitta qu'à la porte de l'hôtel du comte.