LES CHARMES DE Mme DE LIGNOLLE

Monsieur de Lignolle étoit chez madame quand on nous annonça. La baronne, en me présentant à la comtesse, lui dit: «Je vous amène cette jeune personne, en qui vous trouverez toutes les qualités nécessaires aux fonctions de la triple charge dont vous l'honorerez. Elle lit, écrit, et cause bien. On la loue d'avoir fait d'excellentes études, mais c'est là son moindre mérite. Je lui connois des inclinations honnêtes, des goûts tout à fait louables, et surtout des talens solides qu'on a rarement dans un âge encore si tendre et avec une aussi jolie figure. Ne croyez pas que j'exagère, Comtesse, bientôt vous deviendrez l'intime amie de votre aimable lectrice, et vous découvrirez en elle un vrai trésor, de l'acquisition duquel vous me remercierez.—Je vous en remercie d'avance, répondit la comtesse, sur votre recommandation je n'hésite pas.—Plusieurs de mes amies voudroient bien avoir des demoiselles de compagnie comme celle-là, reprit la baronne; mais j'ai senti que je vous devois la préférence; et puis il faut tout dire, c'est un présent que j'ai voulu faire à M. de Lignolle.»

La comtesse renouvela ses remerciements à la baronne et lui dit que dès ce soir… «Dès ce soir! interrompit le comte, attendez donc.—Monsieur, je n'attends pas.—Mais…—Point de mais, Monsieur. Il y a trois jours que je demande une demoiselle de compagnie, et, s'il falloit que j'attendisse encore, je tomberois malade.—Si dans le monde on trouve ridicule…—Que m'importe, Monsieur?—On vous blâmera, Madame, car…—Je savois bien qu'il nous arriveroit encore un de ces car dont vous me fatiguez sans cesse, et qui me sont insupportables, surtout quand vous me contrariez, Monsieur; dès ce soir, Mademoiselle…—Mais, Madame, je vous observe…—Oh! que je suis malheureuse!—Je vous observe que si…»

La comtesse, irritée, prit une attitude fière, regarda M. de Lignolle avec majesté, et du ton le plus impérieux lui dit: «Je le veux.—Puisque vous le prenez ainsi, Madame, répondit le comte, il faut bien que cela soit, que ne vous expliquiez-vous tout d'un coup! Madame la baronne permettra seulement que j'examine un peu sa protégée, car souvent on parle de bonnes études, et Dieu sait ce qu'on entend par là. J'en ai vu de ces petits messieurs qu'on me vantoit comme des prodiges; ils avoient remporté tous les prix de l'université, et ne savoient seulement pas trouver le mot d'une énigme. Jugez donc ce que c'eût été si on les avoit priés d'en faire une!… Mademoiselle, je ne doute pas que vous ne soyez plus instruite, car… votre figure,… vos manières… Comment vous nommez-vous, Mademoiselle?—De Brumont, Monsieur.—Vous n'êtes pas philosophe, j'espère?—Non, Monsieur, je suis honnête fille.—Belle réponse, Mademoiselle, superbe! superbe! Vous êtes de bonne famille apparemment?—Monsieur, je suis noble.—Bon encore cela! bon! Je vois que nous sympathiserons merveilleusement. Je vous avouerai que vous êtes arrivée ici dans un moment précieux; quand on vous a annoncée, je limois le dernier vers d'une charade… Oh! c'est que c'est une vraie charade, celle-là!… Écoutez, je vous prie, ma charade, et cherchez le mot.

«Devinez, Mademoiselle, devinez.»

Il est certain que pour le trouver il me fallut une sagacité peu commune. Monsieur le comte n'étoit pas heureux dans l'art des définitions; mais, en revanche, chaque expression, grâce à la place qu'il lui donnoit, devenoit une énigme. «Elle l'a, ma foi, devinée! s'écria-t-il. Preuve qu'elle est bien faite, la charade! Baronne, vous avez raison, c'est une fille vraiment étonnante!—Monsieur, je suis fort aise, répliqua Mme de Fonrose, que vous la trouviez telle; mais c'est surtout aux yeux de la comtesse que je veux qu'elle se montre ainsi.—D'honneur, répéta-t-il, une fille étonnante! Elle vient de deviner ma plus belle charade,… une charade dont le plan seul m'a coûté cinq jours de méditation!… une charade dont j'ai travaillé le style pendant neuf jours et demi… Enfin, j'ai changé dix-huit fois le premier vers,… oui, dix-huit fois. Je faisois des variantes en dormant.—Comme Voltaire, Monsieur le comte.—Ah! Mademoiselle, Voltaire n'a jamais fait de charades, et puis c'étoit un philosophe. Revenons à mon ouvrage; comment le trouvez-vous?—Très saillant, Monsieur, et plein de charmantes antithèses.—De charmantes… Vous nommez cela des antithèses? Je savois bien que je faisois des antithèses, moi!… Je n'ai pourtant pas achevé ma rhétorique; mais voilà de ces choses que certaines gens n'ont pas besoin d'apprendre. C'est la nature qui donne des antithèses… Mesdames, cela s'appelle des antithèses.

—Point du tout, Monsieur, répondit la comtesse entièrement occupée de ce que lui disoit la baronne, cela s'appelle des bêtises.—Comment, Madame, des bêtises?—Oui, Monsieur, ces petits coussins que nous mettons sur nos hanches, pour relever et faire bouffer nos jupons, s'appellent des bêtises.—Ah! Madame, s'écria-t-il, quelle réponse!» Il revint à moi: «Tenez, Mademoiselle de Brumont, je ne dis pas cela pour vous, car, d'honneur, vous m'étonnez; mais les femmes sont bien petites avec leurs chiffons. Quand vous aurez gagné la confiance de la comtesse, ajouta-t-il tout bas, tâchez de lui donner des goûts solides, chargez-vous de son instruction, enseignez-lui le grand art des charades et des antithèses…—Laissez-moi faire, Monsieur le comte; que j'aie seulement le bonheur de lui plaire…—Vous lui plairez!—Croyez-vous?—Vous lui plairez, j'en suis sûr.—Eh bien, je lui apprendrai beaucoup de choses dont elle ne se doute pas, je vous en donne ma parole.—Et vous me rendrez, Mademoiselle, un véritable service dont je serai très reconnoissant.—Vous avez trop de bonté, Monsieur: une autre vous remercieroit; moi, je suis tentée de vous en vouloir. Ailleurs j'ai quelquefois occupé la place que vous m'invitez à prendre chez vous, et jamais mari n'eut besoin de m'exciter à remplir auprès de sa femme des devoirs que je ne m'imposerois point si l'exercice m'en paroissoit désagréable. Mes soins pour madame la comtesse seront, quant à vous, toujours désintéressés, je vous jure.—Revenons à mon ouvrage. Vous le trouvez?—Surprenant! d'une simplicité… sublime! Mais, Monsieur, comment faites-vous?…—D'abondance, interrompit-il; mes plus longs vers ne me coûtent pas quinze jours de travail; pour la mesure, je compte sur mes doigts; la rime, je la prends dans le dictionnaire de Richelet; et la raison, je l'attends pendant trois semaines s'il le faut: aussi mes vers sont très faciles.—Et vos charades ont le mérite d'être faites en bouts-rimés.—Justement: chaque poète a son faire, et voilà le mien.—Vous ne me disiez pas cela!—Diantre! c'est mon secret!—Il est mal gardé, Monsieur le comte; presque tous les beaux esprits du jour le possèdent. Lisez la foule de leurs opuscules, que chaque semaine voit naître et mourir, sous le titre orgueilleusement modeste de Mes fantaisies, Mes souvenirs, Mes essais, Mes délassemens, Mes caprices, Mes loisirs, etc.; lisez les petites chansons de société dont ils régalent leurs amis aux bons jours de fêtes, et qu'ensuite ils adressent à la postérité, dans ces almanachs prétendus poétiques qu'on achète au jour de l'an pour les oublier avant la mi-janvier; lisez les ariettes de nos grands opéras-comiques, de nos petits opéras lamentables; lisez les doux madrigaux de nos comédies à la mode; lisez nos odes germaniques, nos épouvantables tragédies; lisez, Monsieur le comte, vous verrez que tout cela se fait à peu près à votre manière, et que la poésie moderne a sur l'autre l'avantage d'être toute en bouts-rimés.»

Je vis qu'il prenoit un air sérieux, et je lui rendis sa belle humeur en l'accablant d'éloges. «Là, sérieusement, reprit-il bientôt, ma charade vous a séduite? et vous croyez que, sans se compromettre, on peut signer cela?—Assurément, et comptez, Monsieur, sur la reconnoissance publique.»,