Il prit une plume, et sous le mot malpropre il écrivit: «Par M. Jean-Baptiste-Emmanuel-Frédéric-Louis-Chrysostome-Joseph, comte de Lignolle, seigneur des ***, et du ***, et de ***, lieutenant-colonel du régiment de ***, en garnison à ***, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, à Paris, rue ***, hôtel de ***.—Quoi! Monsieur, vos noms, vos titres, et votre demeure!—Mademoiselle, c'est l'usage… Là!… vous lirez cela dans le Mercure de la semaine prochaine.»

Le comte, enivré de mon approbation, alla dire à la baronne qu'elle verroit bientôt quelque chose de sa façon dans les papiers publics; ensuite, il s'adressa à la comtesse: «Madame, vous pouvez prendre Mlle de Brumont, je vous certifie, moi, que vous en serez très satisfaite; je vous la donne pour une fille rare dont on ne connoît pas tout le mérite. Vous pouvez la prendre, vous le pouvez!—Monsieur, répondit la comtesse, je suis fort aise que vous soyez de mon avis; mais déjà c'étoit une affaire arrangée.»

M. de Lignolle revint à moi, et, me tirant un peu à l'écart, il me dit bien bas: «Mademoiselle de Brumont, j'ai une grâce à vous demander.—Monsieur, parlez.—Je ne puis douter que vous n'ayez de bonnes mœurs, puisque vous êtes noble et ennemie des philosophes; mais tous les jours une jeune fille, quoiqu'elle soit sage, entend conter des aventures galantes et les répète.—Fi donc! Monsieur.—Bon! vous me comprenez: je désire que vous n'ayez jamais de ces sortes de conversations avec la comtesse.—Cela n'est pas facile, Monsieur, car les jeunes femmes…—Oui, aiment en général à causer de mille fadaises qui leur gâtent l'esprit, qui leur donnent une idée fausse du monde! et je vous supplie d'éviter cela tant que vous le pourrez.—Monsieur, je suis franche, je ne puis vous répondre…—Tâchez; j'ai de bonnes raisons pour vous en prier.—Je le crois, Monsieur.—D'ailleurs, vous n'aurez pas infiniment de peine, la comtesse est sur cela d'une grande réserve.—Je n'en suis pas fâchée.—Et puis, ses lectures sont choisies; elle a de bons livres, bien moraux, qui n'amusent pas beaucoup, mais qui instruisent. Point de romans, par exemple, point de romans! car dans tous ces maudits ouvrages il y a de l'amour.—Oui, ces messieurs nous assomment! c'est une chose bien désagréable!—Mademoiselle, chez moi pas plus d'amour que de philosophie: car, tenez, la philosophie et l'amour…»

La baronne, qui se levoit pour s'en aller, interrompit le comte et me fit perdre le très beau parallèle que j'allois entendre. «Mademoiselle, me dit Mme de Fonrose d'un ton protecteur, je vous laisse dans une maison fort agréable, où tous les plaisirs vous attendent. Songez qu'à compter de ce moment-ci vous appartenez à madame la comtesse; qu'il s'agit non seulement d'exécuter ses volontés, mais encore de prévenir ses désirs; et qu'enfin, dussiez-vous même, en certains points, désobliger monsieur, votre premier devoir est de plaire à madame. Je crois que ce ne sera pour vous une chose ni désagréable ni difficile; il y va de votre honneur de justifier l'opinion très avantageuse que j'ai conçue de vous: efforcez-vous donc de mériter le plus promptement possible les bontés d'une aussi charmante maîtresse, et souvenez-vous bien que je lui cède tous mes droits.»

Après m'avoir sermonné de la sorte, mon auguste protectrice me donna un baiser sur le front et s'en alla. Dès qu'elle fut partie, je priai la comtesse de me permettre d'aller me mettre au lit. M. de Lignolle insistoit pour que je restasse, mais un je le veux de madame lui ferma la bouche. La comtesse elle-même me conduisit au petit appartement qu'elle m'avoit destiné; c'étoit une espèce de cabinet pratiqué au fond de sa chambre à coucher. Le comte me souhaita plusieurs fois le bonsoir d'un ton très affectueux, et Mme de Lignolle, en me donnant un baiser sur le front, me dit avec beaucoup de vivacité: «Bonne nuit, Mademoiselle de Brumont, dormez bien, je le veux, entendez-vous?»

Me voilà seul, et je respire enfin; je me trouve dans une maison sûre, où probablement mes ennemis ne me viendront pas chercher. Depuis près de quatre jours, que de périls m'ont environné! combien d'aventures, d'inquiétudes et de plaisirs depuis plus de quarante-huit heures!… Des plaisirs? Des plaisirs loin de ma Sophie?… loin d'elle? Heureusement l'espace qui nous séparoit se trouve beaucoup diminué. Plus de soixante lieues étoient entre nous; maintenant elle est éloignée de cinq cents pas tout au plus. La même enceinte nous renferme, nous respirons, pour ainsi dire, le même air… hélas! et je ne puis l'aller joindre tout à l'heure! et cette nuit encore, dans un songe imposteur, je n'embrasserai que son image! et cette nuit encore elle arrosera de ses pleurs sa couche solitaire! Monsieur de Valbrun, venez demain, comme vous me l'avez promis; venez, car, si vous me manquez de parole, dès le soir je pars seul. A tout hasard je vais au couvent, j'y demande ma femme, je m'enivre du plaisir de la voir, du plaisir de récompenser sa tendre sollicitude et de consoler sa douleur!… Oui, j'irai; je chercherai le péril, j'affronterai les regards ennemis! Oui, trop heureux mille fois de payer de ma liberté quelques instans de volupté suprême, je ne me plaindrai pas de mon sort si l'on ne m'arrête qu'au retour.

Oui, j'irai; la comtesse ne me retiendra pas… Elle est jolie pourtant, la comtesse!… une petite brune, d'une grande blancheur! toute jeune! de la vivacité! mais d'un caractère impérieux! Oh! le petit dragon!… A-t-elle de l'esprit? aime-t-elle son mari?… Mais à quelles idées me livre mon imagination toujours prompte? Est-ce donc pour m'occuper de ces bagatelles que j'ai demandé à la comtesse la permission de me retirer? O mon père, applaudissez-vous d'avoir un fils qui vous aime: c'étoit pour s'entretenir avec vous que Faublas quittoit une jolie femme; et Faublas ne sentoit que le plaisir de pouvoir enfin vous donner de ses nouvelles!

Je ne puis me dispenser de rapporter ici tout entière la lettre tendre et respectueuse.

Mon père,

Peut-être en ce moment m'accusez-vous d'ingratitude et de cruauté; je vous ai délaissé dans cet asile que vous embellissiez pour moi; mais vous n'ignorez pas quelle passion consume un cœur que vous avez fait trop sensible, vous n'ignorez pas de quel coup l'a frappé l'inconcevable attentat d'un homme qui se disoit notre ami. Mon père, en vous quittant, je me proposois un prompt retour; le chagrin que vous auroit causé mon absence devoit être bientôt effacé; ma femme, au contraire, gémissoit comme moi dans les tourmens d'une séparation que pouvoit rendre éternelle le désespoir de l'un des deux amans. Mon père, il est vrai que, loin de vous, je n'existe qu'à demi; mais je n'aurois pu vivre loin de ma Sophie.

J'ai su qu'elle étoit à Paris, j'ai volé. Mon père n'a point reçu mes adieux, parce qu'il ne m'eût point permis de braver les dangers qui m'attendoient sur la route. Aucun des malheurs que je craignois ne m'est arrivé; mais j'ai couru plus d'un péril que je n'avois pas prévu. Depuis trois jours que je suis dans la capitale, voici le premier moment de ma liberté; je le consacre à celui qui seroit ce que j'ai de plus cher au monde, si ma Sophie n'existoit pas.

Je comptois retourner vers vous, mon père, et je vous supplie de revenir ici. Vous ne pouvez craindre, à Paris, que les dangers qui me menacent, et bientôt il n'y en aura plus pour moi. Je me suis déjà fait des amis puissans, qui, réunis aux vôtres, assoupiront, je crois, ma malheureuse affaire. D'ailleurs j'espère, sous trois jours au plus tard, me réfugier dans un lieu sûr. Revenez, de grâce; revenez, je vous en conjure. Qu'il sera beau, le jour où le chevalier de Faublas et sa femme embrasseront leur père chéri!

En attendant que j'aie ce bonheur, daignez m'écrire un mot pour me tranquilliser. Voici mon adresse: La veuve Grandval, au couvent de ***, rue ***, faubourg Saint-Germain. Mon père, figurez-vous ma joie: votre réponse me trouvera près de Sophie. De grâce, écrivez promptement, mon père, écrivez.

Je suis avec un profond respect, etc.

P.-S. Il m'a été jusqu'à présent impossible de voir ma chère Adélaïde; j'enverrai à son couvent aussitôt que je le pourrai.

Maintenant que j'ai cacheté cette lettre et que j'ai mis l'adresse à M. de Belcourt, qu'il me soit permis d'examiner un peu mon petit appartement. Cette porte donne dans la chambre à coucher de la comtesse; cette autre, sur un escalier dérobé qui descend dans la cour. Elle est commode, ma petite chambre! Si dans la nuit il me prenoit fantaisie d'aller visiter Mme de Lignolle?… Je n'en ferai rien; va, sois tranquille, ma Sophie… Couche-t-il avec elle, M. de Lignolle?… Que m'importe? Quelle idée me vient là?… Le grand mal après tout! je n'y mets pas un vif intérêt;… c'est simplement de la curiosité… Oui, mais cependant cela me tourmente; je voudrois savoir si les époux font lit à part… Je ne vois qu'un lit dans la chambre à coucher de madame; mais il est grand et il se pourroit que monsieur n'eût pas son appartement séparé… Comment faire pour m'en instruire?… Parbleu! guetter le moment et regarder par le trou de la serrure… Bon! il n'est que sept heures; ils ne souperont pas avant dix, ils ne se retireront point avant minuit! J'attendrois là cinq heures d'horloge!… Je meurs de fatigue… Ma foi, non; ma charmante femme, je ne m'occuperai que de vous; et la preuve, c'est que je vais me coucher.