Je le fis aussitôt, et je m'endormis si bien que, le lendemain, Mme de Lignolle fut obligée de me faire appeler pour que j'assistasse à son lever.
«Comment avez-vous passé la nuit, Mademoiselle de Brumont? me demanda-t-elle avec vivacité.—Parfaitement bien; et Madame?—J'ai mal dormi.—Madame a pourtant le teint vermeil et les yeux brillans.—Je vous assure que j'ai mal dormi, répondit-elle en souriant.—C'est peut-être la faute de monsieur le comte?—Comment cela?… Répondez donc, Mademoiselle: comment cela?—Madame…—Expliquez-vous, je veux savoir…—Je prie madame de recevoir mes excuses; je lui ai peut-être déplu par cette plaisanterie pourtant innocente.—Point du tout; mais je ne l'entends pas; expliquez-la-moi et dépêchez-vous, car je n'aime pas à attendre.—Madame…—Mademoiselle, vous m'impatientez. Parlez, je le veux.—Madame, je vais vous obéir. Il est vrai que monsieur le comte atteindra bientôt la cinquantaine, mais madame la comtesse est toute jeune, je crois.—J'ai seize ans.—Il est vrai que monsieur le comte paroît d'une santé bien foible; mais madame la comtesse est jolie.—Sans compliment, le trouvez-vous?—Je ne fais sûrement que répéter à madame ce qu'elle a coutume d'entendre.—Vous êtes tout à fait polie, Mademoiselle de Brumont, mais revenons à ce que vous me disiez d'abord.—Volontiers. Il est vrai que monsieur le comte est le mari de madame; mais il n'y a pas longtemps que madame la comtesse est sa femme, je pense?—Il y a deux mois.—J'ai conclu de tout cela que M. de Lignolle, encore amoureux de sa charmante épouse, avoit pu…—Eh bien! dites donc ce qu'il avoit pu.—Venir cette nuit chez madame.—Jamais monsieur ne vient chez moi la nuit.—Ou bien, hier au soir, y rester un peu plus tard qu'à l'ordinaire, et tourmenter un peu madame la comtesse.—Me tourmenter! à quoi bon?—Quand je dis la tourmenter, j'entends lui faire ces caresses qui sont très permises entre deux époux.—Quoi! ce n'est que cela? quoi! vous aussi, vous croyez que je ne dormirois pas de la nuit, parce que le soir mon mari m'auroit embrassée cinq ou six fois? Je ne sais par quelle manie tout le monde me tient ce singulier propos!»
A ces mots la comtesse passa avec sa femme de chambre dans son cabinet de toilette, et me dit qu'elle alloit bientôt revenir. Resté seul, je me mis à réfléchir sur la conversation que nous venions d'avoir ensemble. Cette femme m'étonne! aurois-je mal joué l'embarras? s'amusoit-elle à mes dépens? Non, elle parloit sérieusement, elle avoit l'air de l'innocence, c'étoit le ton de la candeur!… Quoi donc! une jeune personne, après deux mois de mariage, se pique-t-elle de n'être pas plus instruite à certains égards que deux mois auparavant? Elle étoit si claire cette phrase: C'est peut-être la faute de monsieur le comte. Pourquoi s'obstiner à ne pas l'entendre? Est-ce une manière polie qu'elle ait cru devoir employer pour repousser une plaisanterie qui ne lui plaisoit pas? J'en doute. Impérieuse et vive comme elle est, elle m'eût simplement dit: «Cela me déplaît.» Et, tout au contraire, c'est elle qui exige une explication difficile que j'hésitois à lui donner, dont elle affecte encore de ne pas saisir le véritable sens, et après laquelle, du ton le plus naïf, elle me fait cette équivoque réponse: Vous croyez que je ne dormirois pas de la nuit parce que le soir mon mari m'auroit embrassée cinq ou six fois? Ma foi! Madame la comtesse, comment l'entendez-vous? J'avoue qu'à mon tour je m'y perds; j'avoue que je ne puis concilier ensemble votre état de nouvelle mariée, vos airs de vierge, et vos discours ou trop innocens ou trop libres.
Mme de Lignolle, prompte à me tenir parole, revint bientôt dans un déshabillé très simple, passa dans son boudoir, où elle me pria de la suivre, et demanda le chocolat. Nous allions déjeuner, quand M. de Lignolle accourut en criant: «Non, non, je ne ferai point de grâce, je serai inexorable.—Eh! bon Dieu, dit la comtesse, quelle colère! jamais je ne vous ai vu dans cet état. Qu'y a-t-il donc?—Ce qu'il y a, Madame! une chose affreuse!—Comment?—Cette nuit vous dormiez tranquille, un séducteur étoit auprès de vous!—Vous ne rêvez que séducteurs, Monsieur; mais dites-moi donc une bonne fois ce que c'est.—Sans moi, sans le hasard qui me l'a fait découvrir…—Ce hasard-là ne m'a rien découvert, à moi.—Le malheureux vous ravissoit l'honneur.—Quoi! l'aurois-je souffert? ou ne m'en serois-je pas aperçue?—Fiez-vous désormais à ceux qui se disent…—D'ailleurs, pourquoi le mien plutôt que le vôtre, Monsieur?—A ceux qui se disent vos amis. Ce sont de prétendus amis qui vous l'ont donné?—Qui? quoi? qu'est-ce?—Qui vous ont répondu…—Monsieur…—De sa sagesse…—Voulez-vous enfin…—De sa conduite…—Vous expliquer?—De son honnêteté.—Oh! je perds patience.—Et qui…»
Le comte, dont j'observois tous les mouvemens, loin de m'adresser directement aucune des apostrophes injurieuses que sa colère lui arrachoit, ne me regardoit même pas, et peut-être ignoroit encore que j'étois là. Cependant quelques-unes de ses réflexions malhonnêtes sembloient tellement applicables à ma situation présente qu'il s'en falloit beaucoup que je fusse à mon aise. La jeune de Lignolle, bouillante d'impatience, venoit de se lever brusquement, avoit pris au collet son mari tout étonné, et, le secouant avec force, elle lui disoit: «Vous m'avez mise hors de moi, Monsieur; il est inconcevable que depuis une heure vous vous fassiez un jeu… Expliquez-vous, je le veux.—Eh bien, Madame, voici le fait. Je ne sais par quelle inspiration secrète je me suis avisé d'entrer tout à l'heure dans votre antichambre; en la traversant, j'aperçois sur le poêle une brochure ouverte, j'approche, je lis un livre affreux, Madame!… le plus dangereux, le plus abominable des livres! un ouvrage philosophique!—Ah! nous y voilà.—Le Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes.»
Désormais rassuré sur mon compte, je me permis d'interrompre M. de Lignolle et de lui demander ce qu'il y avoit de commun entre l'honneur des femmes et ce Traité de l'inégalité des hommes. «Oui, oui, s'écria la comtesse, apprenez-moi cela.
—Ce qu'il y a de commun, Madame! répondit le comte avec beaucoup de chaleur, vous ne le sentez pas? Comment! un ouvrage philosophique se lira publiquement chez vous? Tous vos laquais deviendront philosophes, et vous ne tremblez pas?—Que pourroit-il en arriver, Monsieur?—Des désordres de toute espèce, Madame. Un laquais, dès qu'il est philosophe, corrompt tous ses camarades, vole son maître et séduit sa maîtresse.—Séduire, toujours séduire! avec quoi, Monsieur, et pourquoi?—Aussi je viens de faire maison nette dans l'antichambre.—Vous congédiez tous nos gens?—Oui, Madame.—Je n'entends pas cela, Monsieur. Si l'un d'eux est vraiment coupable, renvoyez-le, j'y consens.—Je les renverrai tous, Madame.—Non, Monsieur.—Tous sont déjà perdus; il ne faut qu'une demi-heure à un philosophe.—Monsieur, finirez-vous de m'étourdir ainsi?—Oui, je l'avoue, quand je vois entre les mains de mes gens les Pensées philosophiques, ou le Dictionnaire philosophique, ou le Discours sur la vie heureuse, ou le Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, etc., je suis très effrayé, et je ne me crois nullement en sûreté dans ma maison.»
Cependant la comtesse, furieuse de ce que, pour la première fois, sans doute, M. de Lignolle osoit lui désobéir, l'impatiente comtesse venoit de se jeter dans un fauteuil. Là, tout entière à son impuissante fureur, elle frappoit la terre de ses pieds, se mordoit les mains, et de temps en temps crioit comme une folle. Insensible à son comique désespoir, le comique antiphilosophe continuoit toujours:
«Combien de malheureux de cette classe la philosophie de ce siècle n'a-t-elle pas pervertis! Elle a produit plus de crimes et de suicides en tout genre que jamais, dans aucun temps, l'infortune et la misère n'en ont fait commettre. Je pourrois, en condamnant ses opinions et plaignant ses erreurs, être l'ami d'un homme partisan de la fausse philosophie; mais rien ne pourra m'engager à garder des laquais philosophes[12].
[12] Voyez un gros livre intitulé: La Religion considérée; c'est l'ouvrage d'une femme qui n'est pas du tout philosophe.