—Monsieur, s'écria la comtesse avec beaucoup de fierté, vous garderez pourtant ceux-là, car je le veux.» A ce mot décisif, le bon époux, comme atterré, perdit sa fureur passagère, et répondit très modérément: «Puisque vous le voulez, Madame, il faudra bien que je le veuille; mais, du moins, permettez quelques observations.—Faites-m'en grâce, Monsieur, interrompit-elle, et que je ne sois pas obligée de répéter que je le veux.—Fort bien, Madame, répliqua-t-il en secouant la tête, fort bien! cela sera, mais vous verrez, vous verrez les suites. Tous vos gens vous donneront des leçons. Il n'y en a pas un, j'en suis sûr, qui ne soit déjà philosophe dans l'âme; par conséquent, vos laquais deviendront ivrognes, malpropres, insolens, maladroits; votre palefrenier estropiera vos chevaux; votre cocher écrasera les passans; votre cuisinier manquera ses sauces; votre maître d'hôtel renversera les plats sur la nappe et sur vos habits; votre frotteur brisera vos meubles; vos fournisseurs enfleront leurs mémoires; votre intendant vous volera; vos femmes de chambre trahiront vos secrets ou vous calomnieront, et votre demoiselle de compagnie fera un enfant chez vous.»

Il partit, et fit bien: j'aurois été fâché de rire aux éclats devant lui.

Tandis qu'il nous montroit dans l'avenir des malheurs imaginaires, un malheur réel venoit de nous arriver: le chocolat s'étoit refroidi. Jugez de mon chagrin, à moi qui, la veille, après un dîner trop court, avois encore été me coucher sans souper! Et la cruelle comtesse parloit de renvoyer le déjeuner à l'office! Mlle de Brumont, tremblant qu'il n'en revînt pas, le reversa promptement dans la chocolatière, qu'elle fit mettre auprès du feu, dans le boudoir même. «A la bonne heure, dit Mme de Lignolle, et faisons une lettre en attendant qu'il soit réchauffé.»

Cette lettre étoit pour une chère tante qui avoit élevé son enfance. Nous fîmes à peu près trente lignes de complimens respectueux, à quoi nous ajoutâmes vingt lignes de souvenirs tendres, et encore vingt-sept lignes de confidences enfantines. Je crus que cela ne finiroit pas. Désolé de voir qu'il falloit entamer la quatrième page de l'interminable épître, je me permis d'observer à madame la comtesse que le chocolat devoit être chaud. «Je le crois, répondit-elle; mais finissons cela d'abord.»

Il est bon de vous faire remarquer tout ce qui augmentoit l'embarras de ma situation vraiment douloureuse. Une malheureuse femme de chambre, que je ne pouvois me résoudre à regarder en face une seconde fois, tant elle étoit laide, rôdoit sans cesse autour de la cheminée. Il y avoit dans la constitution générale de cet individu je ne sais quoi de philosophique qui me faisoit trembler pour le déjeuner; un secret pressentiment aussi m'avertissoit de sa maladresse, et ses mouvemens continuels me donnoient de continuelles distractions.

Mme de Lignolle, dont la lettre n'avançoit pas, s'étant aperçue plusieurs fois de mes inquiétudes mal déguisées, finit par me demander avec humeur si quelque chose ne me chagrinoit pas. Au moment où l'impatiente maîtresse me faisoit cette question, la fatale chambrière, en farfouillant dans l'âtre, couchoit la chocolatière sur la cendre. Je vis le désastre, la plume échappa de mes mains et mes yeux se portèrent vers le ciel, ma tête fut jetée en arrière par un mouvement presque convulsif; peu s'en fallut que je ne tombasse à la renverse. «Ah! Madame, m'écriai-je, le chocolat! le chocolat!» et la comtesse, si vive alors qu'il ne falloit pas l'être, trop douce maintenant qu'elle eût dû se fâcher, la comtesse ne jeta qu'un coup d'œil du côté de la cheminée, ramena sur moi son regard serein, et, parodiant un héros[13], dans son imperturbable tranquillité, avec un sang-froid de glace, elle m'adressa cette réponse à jamais mémorable: «Eh bien! Mademoiselle, qu'a de commun le chocolat avec la lettre que je vous dicte?»

[13] Tout le monde connoît ce mot de Charles XII à l'un de ses secrétaires: «Eh bien! qu'a de commun la bombe avec la lettre que je vous dicte?»

Emporté par mon désespoir, je lui répondis je ne sais quoi d'assez peu mesuré. «Cette vivacité sympathique ne me déplaît pas trop», répliqua-t-elle; puis, s'adressant à l'indigne servante, elle ajouta: «Dites à l'office qu'on en fasse d'autre et qu'on nous l'apporte.» Cet ordre généreux porta jusqu'au fond de mon âme le baume de la consolation. Je sentis mes forces renaître, mes idées revenir, mon style se ranimer, et, Mme de Lignolle m'aidant, je finis par dire une infinité de jolies choses à la chère tante.

La lettre est achevée, je ferme le secrétaire, je vois le déjeuner revenir. On apporte une petite table; deux tasses sont placées l'une vis-à-vis de l'autre, le liquide restaurateur est versé, la comtesse vient de s'asseoir, je vais prendre ma place vis-à-vis d'elle, je touche au moment heureux!… mais, ô revers plus insupportable que le premier! un malencontreux laquais apporte une lettre, la comtesse aperçoit le timbre. Besançon! dit-elle. Elle pousse un cri de joie, se lève impétueusement, et, frappant de ses deux cuisses à la fois la table trop légère, elle me l'envoie sur les deux jambes. Écoutez le cri que je pousse, et ne croyez pas que ce soit la douleur de ma légère blessure qui me l'arrache; contemplez ma consternation profonde, et ne croyez pas que je regrette ni le petit meuble démantibulé, ni les porcelaines brisées, ni la chocolatière bossuée, ni mon plus beau jupon gâté. Non, je ne vois que le chocolat coulant à grands flots sur le parquet. Pendant que je reste immobile, la comtesse, le corps à demi courbé, les yeux fixés sur le papier chéri, les mains tremblantes, la parole entrecoupée, lit:

Tu conçois, chère petite nièce que j'ai eu tant de plaisir à élever, combien j'ai souffert de ne pouvoir venir à ton mariage; mais enfin le parlement de Besançon m'a jugée, j'ai gagné mon procès, je pars, j'arrive aussitôt que ma lettre, j'arrive le 15.