«Le 15! c'est aujourd'hui!» s'écrie la comtesse; et, tout en brisant le papier précurseur, elle continue: «O bonne nouvelle! ô ma chère tante! je vais vous voir, et j'en suis charmée!» A l'instant j'aperçois sous un fauteuil un débris précieux; je m'élance, je le saisis, je le baise, et je lui dis: «O bon petit pain! ô secourable reste, désormais mon unique espoir, je te tiens, et j'en suis ravi!» Cependant je vais m'asseoir dans un petit coin où je dévore mon insuffisante proie, tandis que Mme de Lignolle, tour à tour relisant et rebaisant sa lettre, fait dans son boudoir maintes et maintes gambades.

Enfin elle sonne un laquais: «Saint-Jean, dites au suisse que je suis aujourd'hui chez moi pour madame la marquise d'Armincour seulement.» Puis elle se retourne vers moi: «Mademoiselle de Brumont, je vous ai dérangée de bien bonne heure; mais vous pouvez maintenant disposer du reste de la matinée.» Je fis à la comtesse une profonde révérence qui me fut poliment rendue, et j'allai me renfermer dans mon petit appartement. Le lecteur sait à peu près tout ce que je pus dire à ma chère Adélaïde à qui j'écrivis.

Comme je cachetois la lettre fraternelle, arriva chez moi la laide femme de chambre, qui venoit me coiffer par ordre de sa maîtresse. Maudit visage bourgeonné, tu ne vaux pas le déjeuner que tu me coûtes, et dont tu as la couleur! Vous concevez qu'étant naturellement poli, je ne fis pas cette réflexion tout haut. Si vous me connoissez, vous devinez aussi que, docile et prudent au même degré, je livrai ma tête et fermai les yeux. Il faut pourtant rendre justice à la pauvre Jeannette: disgraciée de la nature, elle avoit eu recours à l'art; je lui trouvai la main assez légère et le coup de peigne moelleux; mais combien les talens acquis valent moins que les dons naturels! Combien dans ce moment je regrettai ma petite Justine!

Jeannette, quand elle eut fini ma coiffure, ne m'offrit pas ses services, et je ne fis aucune tentative pour la retenir. Voyez cependant, si c'eût été Justine! Justine seroit restée sans attendre que je l'en priasse: d'abord elle auroit peut-être un peu retardé ma toilette; mais avec quelle promptitude ensuite nous aurions regagné le temps perdu! Avec quelle intelligence l'adroite friponne eût présidé à l'arrangement difficile des cinq cents babioles qui composent un accoutrement féminin presque complet! Il fallut me charger seul du pénible soin de m'habiller en femme de la tête aux pieds, trop heureux encore d'en être venu à bout, après y avoir mis plus de temps et de réflexion qu'une petite fille bien paresseuse que l'on force, dans une matinée d'hiver, à s'endimancher pour aller avec sa bonne maman à l'office paroissial.

Cependant trois heures alloient sonner, la marquise étoit arrivée. M. de Lignolle, apparemment toujours fâché, nous avoit fait dire qu'il dîneroit en ville; un domestique annonça que nous étions servis. A table, la jeune comtesse m'accabla d'attentions, et la vieille tante me prodigua les complimens. Leurs questions quelquefois embarrassantes, mes réponses souvent équivoques, leur crédulité, ma confiance, les louanges dont je payois leurs éloges, tout cela peut-être mériteroit d'être rapporté; mais je me sens pressé de raconter le plus intéressant.

O muse de l'Histoire, étonnante pucelle qu'ils ont si souvent violée, déesse éloquente et véridique qu'ils font mentir avec si peu d'adresse, fille respectable et sage, par laquelle ils nous transmettent tant d'impertinentes folies, auguste Clio, c'est vous que j'invoque! Puisque vous savez tout, je n'ai pas besoin de vous dire que, de toutes les aventures qui ont amusé mon ardente jeunesse, celle que je vais à présent raconter n'est pas la moins folle; aussi le galant récit que j'en dois faire me cause-t-il une véritable inquiétude. Où trouver la gaze, en même temps légère et décente, à travers laquelle il faut que la vérité se laisse entrevoir presque nue? Je blesse l'oreille la moins délicate, si je dis le mot propre; et, si j'adoucis l'expression, je la dénature. Comment donc, sans outrager la pudeur de personne, satisfaire la curiosité de tout le monde? O chaste déesse! jetez un regard de pitié sur le plus embarrassé de vos serviteurs pour le secourir, descendez du ciel, entrez dans sa chambre, et conduisez la plume qu'il vient de tailler.

«Fort bien, mon enfant, dit Mme d'Armincour à Mme de Lignolle; mais, à présent que nous sommes libres, parlons des choses essentielles. Es-tu contente de ton mari?—Mais, oui, Madame la marquise, répondit-elle.—Qu'appelles-tu madame la marquise? Crois-tu que je te saluerai d'un madame la comtesse? Bon, quand il y a du monde; mais entre nous! va, tu es l'enfant que j'ai élevée, mon enfant chérie; dis: «Ma tante», et je dirai: «Ma nièce». Réponds-moi, comptes-tu bientôt me donner un petit-neveu?—Je ne sais pas, ma tante.—C'est-à-dire, tu n'en es pas sûre?—Je ne sais pas, ma tante.—Tu n'aperçois donc pas dans ta santé ces changemens… hein?—Plaît-il, ma tante?—Tu n'as pas eu quelques absences?—Des absences! Est-ce que j'étois sujette à avoir des absences?—Non, pas quand tu étois fille; mais depuis que tu es femme?—Eh bien! les femmes deviennent-elles folles?—Folles! il est bien question de folie! cela ne porte pas au cerveau, dans ce cas-là, ma nièce.—Que me demandez-vous donc, ma tante?—Je demande,… je demande… Pourquoi donc affecter?… Mlle de Brumont ne doit pas te gêner: elle est ton aînée, une fille de vingt ans, quoiqu'elle soit sage, n'ignore plus certaines choses.—Je ne vous comprends pas, ma tante.—Ma nièce, trouvez-vous mes questions indiscrètes?—Non, sûrement. Parlez, ma tante, parlez.—Écoute, mon enfant, si je m'en mêle, c'est par intérêt pour toi. D'abord, si l'on m'avoit crue, tu n'aurois pas épousé M. de Lignolle. Je le trouvois trop vieux. Un homme de cinquante ans… Je sais bien qu'à cet âge-là M. d'Armincour étoit un pauvre sire… Mais enfin on prétend qu'il y en a… Dis-moi: le comte remplit-il son devoir?—Oh! M. de Lignolle fait tout ce que je veux.—Tout ce que tu veux?… et tous les jours?—Tous les jours.—Je t'en félicite, ma nièce, tu es fort heureuse… Ah çà! mais pourtant, ma petite, il faut prendre garde…—A quoi, ma tante?—Il faut ménager ton mari.—Comment?—Comment, ma nièce? Il ne faut pas vouloir trop souvent.—Vouloir quoi, ma tante?—Ce dont il est question, ma nièce.—Mais il me semble qu'il n'est question de rien, ma tante.—De rien! tu appelles cela rien, toi! tu ne sais donc pas qu'à l'âge de M. de Lignolle aller ce train-là, c'est s'épuiser?—S'épuiser?—Sans doute. Il y a des fatigues que les femmes supportent, mais auxquelles les hommes ne résistent pas.—Des fatigues?—Assurément, et puis vos âges sont très différens, ma nièce.—Mais que fait l'âge?…—Cela fait tout, ma petite, et ne va pas tuer ton mari.—Tuer mon mari?—Oui, le tuer, mon enfant. Il n'est pas rare de voir des hommes en mourir.—Mourir de quoi, ma tante?—De cela, ma nièce.—De cela! de faire les volontés de leurs femmes!—Oui, ma nièce, quand les volontés de leurs femmes sont infinies.—Eh bien, M. de Lignolle ne s'en porte pas plus mal.—Tant mieux, ma nièce; mais, je vous le répète, prenez-y garde, parce que cela ne dureroit pas.—Je voudrois bien voir!… Vous riez, ma tante?—Oui, je ris, avec ton je voudrois bien voir! Que ferois-tu, je t'en prie?—Ce que je ferois! je lui dirois que je le veux.—Ah! voilà du nouveau!—Vous croyez que je n'oserois pas? Cela m'est arrivé déjà plus d'une fois.—Et cela t'a réussi?—Certainement. Quand M. de Lignolle hésite, je me fâche.—Ah! ah!—Quand il refuse, je commande.—Et il obéit?—Il murmure; mais il s'en va.—Mais, s'il s'en va, il ne fait donc pas ce que tu veux?—Pardonnez-moi, ma tante.—Il revient donc?—Il revient ou ne revient pas: que m'importe?—Comment?—Pourvu qu'il obéisse.—Mais.—Et que je sois la maîtresse.—Mais…—De faire tout ce qui me plaît.—Ah çà, ma nièce, il y a donc une demi-heure que nous nous parlons sans nous entendre! Savez-vous bien que cela m'impatiente?—Comment, ma tante?—Eh! oui, ma nièce, je vous dis blanc, vous répondez noir: il semble que je vous parle hébreu.—Ce n'est pas ma faute.—Est-ce la mienne? Je vous fais la question la plus simple, et vous paroissez ne pas comprendre! Quand je parle des devoirs de M. de Lignolle, j'entends ses devoirs de mari.—Fort bien, ma tante.—Et, quand vous me répondez qu'il fait vos volontés, je crois que vous voulez dire vos volontés de femme…—Justement, ma tante.—De femme mariée.—Sans doute, ma tante.—D'une femme jeune, vive, et qui aime le plaisir.—Précisément, ma tante.—Ainsi, vous m'entendiez?—Oui, ma tante.—Et vous répondiez à ce que je vous demandois?—Oui, ma tante.—Vous répondiez que M. de Lignolle remplissoit son devoir de mari?—Oui, ma tante.—Tous les jours?—Oui, ma tante.—Eh bien, ma nièce, je trouve cela fort étonnant et fort heureux. Mais, mon enfant, je te le répète, il faut user de ta raison; ton mari n'est pas jeune, et tu le tueras.—Voilà ce que je n'entends pas, ma tante.—Comment! tu n'entendois pas qu'un homme de cinquante ans ne peut, sans exposer sa vie, satisfaire une très jeune femme dont les appétits sont immodérés?—Il ne s'agit pas d'appétits, ma tante.—Les désirs, si vous voulez.—Et qui vous dit que mes désirs sont immodérés?—Vous-même, ma nièce, puisque vous prétendez que vous devez être la maîtresse sur ce point…—Eh bien, ma tante?—Et que tous les jours vous forcez votre mari à faire une sottise.—En vérité, ma tante, je vous trouve aujourd'hui d'une humeur!…—Voilà bien les jeunes femmes, quand on les contrarie sur cet article.—Ma tante, voulez-vous…?—Elles ne voient que cela de bon dans le monde…—Voulez-vous, ma tante…?—Cela seul est pour elles le souverain bien.—Voulez-vous me forcer à quitter la place?—Je conviens que c'est une des grandes douceurs de la vie.—Oh! que je m'impatiente!—Oui, oui, ma nièce, je n'ignore pas que vous êtes très vive; mais enfin, je suis votre mère, il faut m'écouter.—Mon Dieu!—Non pas, non pas, restez et écoutez-moi: je veux que vous me promettiez de ne plus obliger M. de Lignolle à faire tous les jours ce que vous appelez votre volonté.—Eh! pourquoi donc, ma tante, me laisserois-je gouverner un jour plutôt qu'un autre?—Le beau raisonnement, ma nièce!—Pourquoi ne ferois-je point aujourd'hui ce que j'ai fait hier?—Mais, avec cette belle manière de calculer, ma nièce, il n'y auroit pas de raison pour que cela finît jamais.—C'est aussi comme je l'entends; je prétends bien que cela ne finisse pas.—Que répond-elle donc?—Vous direz tout ce que vous voudrez, ma tante, je ne souffrirai pas que mon mari me manque.—Voyez l'écervelée!—Ni qu'il me mène.—Mais quel galimatias!—Non, je ne l'empêche pas de se conduire à sa manière…—Elle perd la tête!—Mais qu'il me laisse de mon côté faire tout ce qui me plaira.—Comment! de votre côté! cela ne se peut pas! Ce n'est qu'avec son mari qu'une honnête femme…—Avec lui, quand cela me convient; avec un autre, si cela m'arrange mieux.—Fi, ma nièce! quels principes!—L'essentiel est qu'il ne me gêne en rien…—Ma nièce, je ne vous comprends pas.—Et que je fasse en tout ma volonté.—Ma nièce, vous voulez donc que je m'en aille?—Ma tante, vous voulez donc que je quitte la place?—Cela est insupportable!—Cela est désespérant!—Conduisez-vous par mes conseils, ma nièce.—Parlez-moi raison, ma tante, je ne suis plus une enfant.»

Toutes deux s'étoient levées, toutes deux se fâchoient. Cependant, aux questions très claires de la tante, la nièce avoit fait avec tant d'innocence et de vérité des réponses si ingénues, si équivoques, si extraordinaires, que je commençai à soupçonner d'étranges choses. J'essayai de calmer Mme d'Armincour en lui disant: «Il y a tout lieu de penser, Madame, que madame la comtesse n'est pas infiniment heureuse dans le sens que vous l'entendez, et maintenant je gagerois qu'elle est aussi loin de mériter vos reproches que de les comprendre.—Vous croyez? répliqua-t-elle: eh bien! questionnez-la, Mademoiselle de Brumont, et voyons si vous en pourrez tirer quelques éclaircissemens.» Je m'adressai à la nièce. «Madame la comtesse permet-elle?…» Elle m'interrompit vivement: «Très volontiers, Mademoiselle.

—M. de Lignolle couche-t-il dans l'appartement de madame la comtesse?—Non.—Jamais?—Jamais.—Y entre-t-il la nuit?—Jamais.—Y vient-il le matin?—Oui, quand je suis levée.—S'enferme-t-il dans la journée avec madame la comtesse?—Non.—Le soir, reste-t-il un peu tard chez madame la comtesse?—Après le souper, cinq minutes tout au plus.—Ces cinq minutes, à quoi les emploie-t-il?—A me dire bonsoir.—Comment dit-il bonsoir à madame la comtesse?—En m'embrassant.—Comment embrasse-t-il madame la comtesse?—Comme on embrasse; il me donne quelques baisers.—Où cela, Madame la comtesse?—Dame, où cela se donne.—Mais encore?—Sur le front, sur les yeux, sur le menton.—Voilà tout?—Voilà tout.—Absolument?—Absolument. Que voulez-vous de plus?—Eh bien! Madame la marquise, qu'en pensez-vous?

—Je pense, répondit-elle, que cela seroit bien incroyable et bien affreux…» Elle courut promptement à Mme de Lignolle: «Dis-moi, ma nièce, es-tu femme ou fille?—Femme, puisque je suis mariée.—Es-tu mariée?—Certainement, puisque M. de Lignolle m'a épousée.—Êtes-vous sûre, ma nièce, qu'il vous ait épousée?—Je vous le demande, ma tante.—Où t'a-t-il épousée?—A l'église.—Et pas ailleurs?—Est-ce qu'on épouse ailleurs, ma tante?—Dis-moi, ma petite, le jour de tes noces… Va, je suis bien fâchée de n'avoir pas pu me trouver à Paris le jour de tes noces… Je me défiois de ce M. de Lignolle et de ses cinquante ans… Il m'avoit bien l'air de n'avoir pas le sens commun… J'avois très expressément recommandé qu'on te donnât du moins quelques instructions préliminaires… Dis-moi, ma chère enfant, la nuit de tes noces, que t'est-il arrivé?—Rien, ma tante.—Rien! Mademoiselle de Brumont, la nuit de ses noces il ne lui est rien arrivé!—Pauvre petite, ajouta la bonne tante en pleurant, pauvre petite, que je te plains! Mais réponds-moi:… la nuit de tes noces, ne s'est-il pas mis au lit près de toi, ton mari?—Oui, ma tante.—Eh bien, après?—Après, ma tante, il m'a souhaité une bonne nuit et il s'est en allé.—Il s'est en allé! répétoit la marquise qui fondoit en larmes, il s'est en allé! Ah! ma charmante petite nièce, ta jolie figure ne méritoit pas cela.—Bon Dieu! ma tante, vous m'inquiétez!—Pauvre enfant! la voilà vierge encore, après deux mois de mariage! Quel sort! quel sort cruel!—En vérité, ma tante, vous me faites peur! expliquez-vous.—Mon enfant,… je ne puis,… je ne puis… Ma douleur me suffoque… Vous, Mademoiselle de Brumont, qui vous exprimez avec tant de facilité, dites-lui… ce que c'est,… expliquez-lui comment… Vous n'êtes pas ignorante comme elle, sans doute?… vous devez savoir…—A peu près, Madame la marquise. J'en ai entendu parler, et puis, j'ai lu de bons livres.—En ce cas, faites-moi le plaisir de la mettre au fait.—Madame la comtesse permet-elle?» Elle me répondit que je lui rendrois service. Je ne me le fis pas répéter: je le lui dis… Mais je le lui dis parce qu'elle ne le savoit pas. Or donc, à vous qui le savez, je ne le dirai pas…