«Quoi! reprit Mme de Lignolle émerveillée de ce qu'elle venoit d'entendre, quoi! vous ne plaisantez point?—Je ne prendrois pas cette liberté avec madame la comtesse.—Quoi! ma tante, tout ce que Mlle de Brumont vient de dire est vrai?—Très vrai, ma nièce, et cette aimable fille t'a expliqué tout cela comme si elle n'avoit fait autre chose de sa vie.—Ainsi, depuis deux mois, monsieur le comte auroit dû m'épouser de cette manière, ma tante?—Oui, ma pauvre enfant; depuis deux mois monsieur le comte t'insulte.—Il m'insulte?—Oui, tu ne sens pas cela?—Ma tante, je vois seulement qu'il a perdu beaucoup de temps.—Il t'insulte, ma nièce. Négliger tes charmes, c'est leur faire outrage, c'est dire qu'ils ne méritent pas d'être subjugués. Te laisser vierge, c'est te faire sentir de la façon la plus cruelle que ta fleur ne vaut pas la peine qu'on se donneroit à la cueillir.—Ah! ah!—Te laisser vierge, ma pauvre petite! de toutes les humiliations auxquelles une malheureuse femme puisse être exposée, tu éprouves aujourd'hui la plus grande.—Il n'est pas possible!—Trop possible, ma chère enfant, trop possible. Te laisser vierge! c'est te déclarer qu'il te trouve bête, maussade, dégoûtante.—Grand Dieu!… Ma tante, vous n'exagérez pas?—Demande, ma petite, demande à Mlle de Brumont.»
Aussitôt je pris la parole, et, m'adressant à la jeune femme outragée: «Assurément, par cet abandon que je ne conçois pas, monsieur le comte signifie très positivement à madame la comtesse qu'elle est laide…—Laide! il en a menti. Je ne cache pas mon visage, ainsi…—Qu'elle n'est pas bien faite…—Il en a menti. Voyez ma taille; est-elle mal prise?—Qu'elle a le bras carré…—Il en a menti. Attendez, que j'ôte mon gant.—Un grand vilain pied…—Il en a menti. Me voici déchaussée…—La jambe grosse…—Il en a menti. Voyez.—La gorge…—Il en a menti. Regardez.—La peau rude…—Il en a menti. Tâtez.—Le genou cagneux…—Il en a menti. Jugez vous-même.»
J'aimois la manière franche et décisive dont la comtesse repoussoit les imputations calomnieuses de son mari, que je me plaisois à faire parler. Curieux d'essayer jusqu'où le juste désir d'une justification très facile emporteroit cette femme si vive, j'ajoutai: «C'est lui dire enfin qu'elle a quelque difformité secrète.» Un geste expressif que fit Mme de Lignolle, un geste aussi prompt que sa pensée, m'annonça qu'elle alloit encore donner la preuve justificative en même temps que le démenti formel. Mme d'Armincour aussi devina très aisément le dessein de la comtesse; et, malheureusement pour moi, qui le trouvois louable, elle accourut assez tôt pour en empêcher l'entière exécution. «Va, ma chère amie, ce n'est pas la peine, dit-elle à sa nièce; moi, qui depuis ton enfance ne t'ai pas perdue de vue, je sais qu'il n'en est rien, et Mlle de Brumont s'en rapporte à toi. Au reste, il ne faut pas non plus te fâcher si fort…—Ne pas me fâcher!—Ton mari…—Est un impudent menteur…—N'est peut-être pas si coupable…—Un insolent…—Que nous l'imaginions d'abord.—Un lâche!—Il se peut qu'une longue indisposition…—Ma tante, il n'y a pas d'indisposition de deux mois.—Ou quelque chagrin domestique…—Point de chagrin pour un homme trop heureux de m'épouser!—Ou quelque grand malheur…—Oui! le progrès de la philosophie!—Ou quelque travail important…—Des charades! Tenez, ma tante, ne le défendez pas, car vous m'aigrissez davantage. Je conçois maintenant toute l'indignité de sa conduite; et, dès qu'il rentrera… Dès qu'il rentrera, laissez-moi faire… Il s'expliquera, il me rendra compte de ses motifs, il me fera raison de l'outrage,… il m'épousera sur l'heure, ou nous verrons.»
Cependant le jour commençoit à tomber. Ce ne fut pas sans peine que j'obtins de la comtesse un moment de liberté. J'allai m'enfermer dans ma chambre, où je n'attendis pas longtemps M. de Valbrun. Le vicomte m'apprit qu'un homme sûr, chargé d'aller à l'hôtel de B… remettre à madame la marquise elle-même la lettre de Justine, avoit rapporté cette réponse: «Celle qui vous envoie me fait grand plaisir. Je n'étois pas tranquille sur le sort de la personne dont elle me donne des nouvelles. Dites qu'elle peut continuer de m'instruire de la situation des affaires de cette personne, à laquelle je m'intéresse véritablement. Vous pouvez ajouter que M. de B…, qui d'abord m'avoit assez mal reçue, vient de reconnoître ses torts et d'en obtenir le pardon. Ce n'est pas un secret, elle est bien la maîtresse de le dire à quiconque peut m'en féliciter.»
M. de Valbrun ajouta: «Mme de Fonrose est allée maintenant au couvent de Mme de Faublas. Demain matin, avant huit heures, je vous dirai ce que nous avons fait.» Après avoir remercié le vicomte comme je le devois, je lui remis mes deux lettres; je le priai d'envoyer l'une au couvent d'Adélaïde, et de faire mettre l'autre à la grande poste. Il voulut bien, en me quittant, m'assurer qu'il alloit tout à l'heure faire lui-même les deux commissions. Fatale lettre à M. de Belcourt, n'aurois-je pas dû prévoir tous les chagrins que tu pouvois me causer!
Maintenant je me demande pourquoi Mlle de Brumont, sans avoir en tête d'autre objet déterminé que celui de se rapprocher de Sophie, sentit pourtant, en rentrant dans l'appartement de la jeune comtesse, quelque déplaisir d'y retrouver la vieille marquise? C'est qu'apparemment, comme tant d'autres, appelé par l'amour à réparer les inexcusables torts dont l'hymen se rend journellement coupable envers la beauté, le chevalier de Faublas, entraîné malgré lui, ne faisoit qu'obéir à l'impulsion de son génie. Je me demande aussi pourquoi la nièce, ne recevant plus qu'avec distraction les instructions de la tante, et de temps en temps attachant sur moi des regards dont tous mes sens étoient émus, ne montroit pas un vif empressement à retenir chez elle, le reste de la soirée, Mme d'Armincour, d'ailleurs si chérie! C'est qu'ils existent en effet, ces atomes inhumainement rejetés par nos philosophes modernes, ces atomes sympathiques qui, tout d'un coup partis du corps brûlant d'un adolescent vif, et dans la même seconde émanés des nubiles attraits d'une jeune fille, se cherchent, se mêlent et s'accrochent pour ne faire bientôt, des deux individus doucement attirés, qu'un seul et même individu. C'est qu'il agissoit déjà sur la gentille brune, le charme dont étoit possédé le joli garçon. C'est que, déjà guidée par les puissans rayons de la bienfaisante lumière que j'avois fait luire à ses yeux, et plus encore par cet instinct naturel à tout le beau sexe, dont le tact, en certaines matières surtout et dans certains cas, est à la fois délicat, prompt et sûr, Mme de Lignolle se sentoit intérieurement avertie de la nullité d'un homme qui, depuis deux mois, lui manquoit nuit et jour, et que machinalement elle pressentoit en moi celui qui pouvoit pleinement punir l'offense et dédommager l'offensée. Je me demande encore pourquoi Mme d'Armincour, quoique favorisée de son antique expérience, ne parut pas s'apercevoir qu'elle étoit de trop, et s'obstina, malgré les fréquentes distractions de sa nièce, à lui tenir fidèle compagnie jusqu'au retour de M. de Lignolle? C'est que les vieilles gens furent de toute éternité spécialement destinés à gêner l'aimable jeunesse, peut-être afin que ses désirs contrariés devinssent plus ardens, et que les plaisirs obtenus malgré les obstacles eussent pour elle un charme de plus. Au reste, je ne vous conseille pas de donner une confiance aveugle à mes propositions, qui ne sont peut-être pas trop vraies. Plus d'une fois j'ai cru m'apercevoir que, dès qu'une femme entroit pour quelque chose dans mes raisonnemens, elle brouilloit toutes mes idées. De là vient que souvent, quand je voudrois moraliser, je plaisante; de là vient que souvent je déraisonne au lieu de philosopher.
Quoi qu'il en soit, Mme d'Armincour nous honora de sa présence à souper. Elle me parla beaucoup de la province où elle avoit élevé sa nièce, de son bon château qu'il ne falloit réparer qu'une fois par an, de ses beaux biens que son concierge faisoit valoir, de ce concierge qu'elle nous donna pour le premier homme du monde, et qui, soit dit sans offenser personne, me parut être celui de ses gens qu'elle connoissoit le mieux. Je crois qu'il eût été question du bon André jusqu'au lendemain matin; mais, à minuit passé, la voiture du comte se fit entendre. «Il vient de m'arriver l'aventure du monde la plus désagréable, cria M. de Lignolle en entrant; vous savez bien ma belle charade?…—Monsieur, interrompit la comtesse, voici madame la marquise d'Armincour, ma tante.» Le comte, un peu surpris, commença pour la marquise un long compliment, qu'elle n'écouta pas jusqu'au bout. «Bonsoir, dit-elle brusquement à sa nièce, bonsoir, ma chère Éléonore[14]. Demain je reviendrai de bonne heure, demain j'espère qu'enfin je souhaiterai le bonjour à madame la comtesse de Lignolle. Adieu, Monsieur», fit-elle sèchement à M. de Lignolle. Elle lui fit, en sortant, une de ces révérences froides que les femmes réservent pour certains hommes qu'elles n'estiment point. «Vous savez bien ma belle charade? reprit le comte dès qu'elle fut partie…—Mademoiselle de Brumont, interrompit la comtesse, faites-moi le plaisir de vous retirer chez vous.»
[14] C'étoit le nom de fille de la comtesse.
J'obéis sans répondre, mais je restai collé derrière ma porte et prêtant l'oreille avec la plus grande attention…