«Vous savez bien ma belle charade?» reprit encore M. de Lignolle. Madame l'interrompit de nouveau: «Il ne s'agit pas de cela, Monsieur, on ne se marie pas pour faire des charades, mais pour faire des enfans.—Comment! Madame…—Comment! Monsieur, étoit-ce à moi de vous l'apprendre?—Comment?—Si ma tante et Mlle de Brumont ne m'avoient pas instruite, je serois donc restée fille?—Madame, vous ne m'entendez pas. Je savois tout comme un autre quel devoir…—Vous le saviez, Monsieur? Si vous le saviez, pourquoi ne le faisiez-vous pas? Il est donc vrai que vous me trouviez laide? Il est donc vrai que depuis deux mois je suis l'objet de vos mépris?… Où allez-vous, Monsieur?»
J'entendis Mme de Lignolle courir à la porte et la fermer.
«Vous ne sortirez pas d'ici, Monsieur, que vous n'ayez réparé vos outrages.—Mes outrages?—Oui, vos outrages. Je sais tout, Monsieur: en ne m'épousant pas, vous m'avez insultée; mais vous m'épouserez! vous m'épouserez tout à l'heure… Si tout ce qu'on m'a dit est vrai, ce n'est pas un grand mal pour vous, j'espère. Au reste, c'est votre devoir, qu'il vous soit agréable ou non: remplissez-le. Je le veux et je vous l'ordonne.—Mais, Madame…—Point de mais, Monsieur. Je vous trouve encore bien impertinent. Croyez-vous que je ne vous vaille pas?… On vous donnera une femme jeune et jolie pour lui faire des charades?… Vous me ferez un enfant, Monsieur… Vous m'en ferez un!… Vous me le ferez! vous me le ferez tout à l'heure!… tout à l'heure,… ici!… là, à cette place-là.»
La comtesse venoit de le prendre par la main, et de le conduire derrière les rideaux. A travers le trou de ma serrure je voyois sur le parquet, dans un petit espace que laissoit découvert le lampasse devenu trop court, vedeva quattro piedi groppati. La loro positura, che non era più dubbia, mi dava ben' a conoscere che 'l Lignolo otteneva, od era sul punto d'ottener' il perdono delle sue colpe.
Quel personnage je fais là, cependant! que le rôle d'observateur est, en ce cas, humiliant et pénible! Ah! tante bavarde autant que maudite, pourquoi n'avez-vous pas voulu vous en aller plus tôt? Eh bien! Chevalier, qu'est-ce donc que tu te dis à toi-même? Quoi! tu désespères de ta fortune? Va, mon ami, rassure-toi, ton génie protecteur ne t'abandonne pas. Va, Faublas n'est pas fait pour remplir, dans une aventure bizarre et galante, un emploi subalterne. Écoute ce que dit la comtesse, et fais un saut de joie.
«Pardon, Monsieur, peut-être que j'ai tort, peut-être qu'en effet ma tante et Mlle de Brumont ne m'ont voulu faire qu'une mauvaise plaisanterie. Je comptois vous inviter à passer chez moi la nuit entière; mais vous prendriez, je le vois, bien des peines inutiles; je crois que c'est vous rendre service que de vous engager à vous retirer dans votre appartement.—Madame, je vous demande le secret; j'espère qu'une autre fois je serai plus heureux.—Une autre fois! reste à savoir si je voudrai…—Madame, dans tous les cas, je compte sur votre discrétion.—Monsieur, je ne promets rien.—Madame…—Monsieur, je vous prie de me laisser libre.»
Elle venoit d'ouvrir la porte, qu'elle referma dès qu'il fut dehors. Aussitôt je sortis de ma chambre et volai dans la sienne: «Ah! Madame, que je suis aise!…—Pourquoi donc cette folle joie? interrompit-elle.—Madame, vous ne pouvez concevoir…—Mademoiselle, interrompit-elle encore du ton le plus sérieux, si vous pouviez vous faire une juste idée de ce que c'est que M. de Lignolle, vous sauriez qu'entre lui et moi, tout à l'heure, il n'a pu rien se passer dont on doive se réjouir et me féliciter; rien dont je doive me réjouir.—Madame! et que diriez-vous si je vous avouois que c'est votre peine qui fait ma joie?—Ce que je dirois, Mademoiselle!…—Que diriez-vous, si je vous apprenois que le sort, toujours juste, a conduit chez vous un vengeur?—Un vengeur!—Si je vous déclarois que vous voyez à vos pieds un jeune homme…—Un jeune homme!—Qui vous aime…—Qui m'aime!…—Un jeune homme plein de tendresse pour vous et d'admiration pour vos charmes!—Vous êtes un jeune homme! et vous m'aimez!—Ah! ce n'est pas de l'amour, c'est…—Mademoiselle de Brumont, êtes-vous bien sûre d'être un jeune homme?—Jolie comtesse, en vérité, je ne puis avoir là-dessus aucune espèce de doute.—Eh bien, venez, venez, vengez-moi, épousez-moi tout de suite; je le veux! je vous l'ordonne!—Ah! vous n'avez pas besoin de me l'ordonner! ah! charmante Éléonore, je ne demande pas mieux.»
Elle avoit raison d'être fâchée contre son mari! J'avois raison d'être content de M. de Lignolle! Ce M. de Lignolle avoit si peu fait… que tout me restoit à faire! Mais, dans les entreprises de la nature de celle-ci, les obstacles ne sont pas faits pour abattre un courage éprouvé: le mien s'accrut par les difficultés, et bientôt quelques sourds gémissemens, à la fois douloureux et tendres, annoncèrent mon triomphe prochain, dont l'heureux instant fut marqué par un dernier cri. Triomphe vraiment délicieux, où le vainqueur, dans l'ivresse du succès, s'applaudit des transports du vaincu charmé de sa défaite! Victoire la plus douce de toutes à quiconque, au sein de son propre bonheur, sait jouir encore du bonheur d'autrui!
Il faut rendre justice à la présence d'esprit de la comtesse: aussitôt que la parole lui fut revenue, elle me demanda qui j'étois. Préparé à cette question toute simple, qu'une femme moins vive m'eût sans doute adressée plus tôt, je ne fis pas attendre la réponse: «Charmante Éléonore, on m'appelle le chevalier Flourvac. Mes parens injustes, uniquement jaloux d'assurer une grande fortune à mon aîné barbare, m'ont voulu forcer à me faire génovéfain…—Ils vouloient vous faire moine! s'écria-t-elle; mais vous n'auriez jamais épousé personne! Oh! que c'eût été dommage!—Aussi, ma jeune amie, quelque chose me disoit sans cesse que je n'avois pas la moindre vocation pour ce métier-là. Assurément je ne devinois pas que le destin propice me réservoit l'avantage peu commun de consommer un mariage qui ne seroit pas le mien; mais je sentois confusément que j'étois né pour épouser. Je me suis donc échappé du couvent où l'on me tenoit renfermé. Mon ami, le vicomte de Valbrun, indigné de la lâcheté de mon frère et de la cruauté de mes parens, m'a recueilli, m'a conseillé ce déguisement, m'a fait chercher un asile plus sûr que sa maison, et chaque jour je rendrai grâces au hasard favorable qui m'a conduit auprès d'une femme jeune, jolie et vierge.—Le sort ne m'a pas favorisée moins que toi, mon cher Flourvac, répondit la comtesse en m'embrassant, tu me tiendras compagnie jusqu'à ce que tes parens soient morts.—Quel engagement vous prenez là, ma chère Éléonore! mon père est encore jeune…—Tant mieux, mon ami, nous demeurerons ensemble plus longtemps. Restez avec moi jusqu'à ce que tous vos parens soient morts; restez, Flourvac, je le veux.»
Pendant que je faisois à Mme de Lignolle l'indispensable mensonge que vous venez de lire, je l'aidois à dépouiller des vêtemens incommodes dont je ne l'avois pas débarrassée d'abord, tant elle m'avoit paru pressée d'être vengée! tant j'avois jugé convenable la prompte exécution de ses ordres formels!