A présent, lecteur, parlez sans déguisement; n'auriez-vous pas quelque envie de prendre ma place auprès de la comtesse, dans le lit nuptial où je suis avec elle?
Je ne vous dirai pas tout à fait comment j'y passai les plus douces heures de ma vie; mais je vous dirai bien à quels souvenirs enchanteurs j'y livrai, pour quelques instans, ma fugitive pensée. Près de l'aimable disciple que je formois, je me rappelai le maître plus aimable qui m'avoit formé. Là comme ici, aujourd'hui comme alors, des événemens inattendus et peu communs, préparant mon bonheur, m'avoient, presque sous les yeux d'un époux ridicule, pour ainsi dire jeté dans les bras de sa vive moitié! Je me trouvois à la place de M. de Lignolle, enseignant à la jolie comtesse les premiers élémens de l'auguste science que j'avois apprise de la belle Mme de B…, sous les auspices du marquis. Mais, hélas! des deux femmes rares que m'avoit données mon étoile singulièrement propice, l'une déjà m'étoit ravie, l'autre bientôt se verroit abandonnée… Quelle honte cependant ce seroit pour moi, si je quittois ma gentille élève sans avoir parfaitement achevé son éducation! Quel maître plus favorisé du hasard put jamais s'applaudir d'une écolière supérieure à Mme de Lignolle! Charmante enfant, sujet précieux, chez qui se trouvoient réunis les moyens séduisans et les dispositions heureuses! Que d'attraits elle m'offrit! que de docilité je lui trouvai! combien d'intelligence et de feu! quelle adresse, et que d'activité! La même nuit, je vous le jure, vit commencer et finir son instruction complète; et cette nuit sera toujours comptée dans le nombre de mes plus courtes nuits.
Le jour ne devoit pas tarder à paroître, quand tous deux, enfin lassés, nous nous endormîmes. Lorsque je me réveillai, ma montre marquoit midi: «Grand Dieu! M. de Valbrun m'attend-il patiemment depuis huit heures du matin?… Je quittai sans bruit la comtesse, qui dormoit profondément, et, presque nu que j'étois, je courus à ma chambre, j'ouvris la petite porte de l'escalier, je ne vis personne. O ma Sophie!… Heureusement je vis dans ma serrure un petit papier qui débordoit. Le vicomte, avec un crayon rouge, avoit griffonné ces mots, que j'eus beaucoup de peine à déchiffrer:
Je frappe, et vous ne répondez pas. Où êtes-vous, Mademoiselle de Brumont? Que faites-vous? Je n'en sais rien; mais je devine. Quelle agréable nouvelle je vais porter à la baronne! A deux heures je reviendrai; madame la comtesse sera-t-elle levée à deux heures?
Je réveillai ma jeune amie, en reprenant ma place auprès d'elle. Le regard qu'elle me lança me parut encore plus vif que tendre; j'eus lieu de croire que la douce caresse dont elle l'accompagnoit n'étoit pas tout à fait désintéressée; j'entendis, avec de fréquens soupirs, quelques mots à demi prononcés. Tout cela, suivant moi, vouloit dire que mon écolière attendoit sa dernière leçon. Qui de vous, Messieurs, l'eût refusée, pouvant la donner encore? Je la donnois donc lorsqu'on frappa rudement à la porte de la chambre à coucher. Je quittai brusquement le poste que j'occupois, et je me préparois à sortir du lit de la comtesse, mais elle me fit signe de rester à ses côtés, et, d'une voix ferme, elle demanda: «Qui va là?—C'est moi, répondit M. de Lignolle; ne vous levez-vous pas aujourd'hui?—Pas encore, Monsieur.—Il est tard cependant, Madame.—Oui, Monsieur, mais je suis occupée.—A quoi, Madame?—Monsieur, je compose.—Qui vous apprend à composer?—Mlle de Brumont.—Je voudrois bien assister à la leçon.—Cela ne se peut pas, Monsieur; vous ne feriez sûrement rien, et vous nous empêcheriez de faire quelque chose.—Et que faites-vous donc, Madame?—Des enfans qu'on puisse croire les vôtres, Monsieur.—Que voulez-vous dire?—Que je finis une charade.—Une charade! voyons donc.—Vous avez envie de chercher le mot?—Oui, vraiment.—Eh bien, attendez une minute.
«Voici, me dit-elle tout bas, l'instant d'une vengeance complète. Je veux lui faire une malice dont le souvenir puisse, dans cinquante ans encore, amuser ma vieillesse. Mon cher Flourvac, il a cruellement interrompu nos doux exercices.» Elle ne m'en dit pas davantage, mais un regard, un geste, un baiser, parurent m'apporter l'ordre de reprendre l'exercice cruellement interrompu. Docile avec plaisir, j'obéis, sans me permettre la plus légère observation. Alors, pour me prouver, après Coralie, que plus d'une femme, sachant, dans un moment critique, embrasser à la fois plusieurs occupations difficiles, peut en même temps très conséquemment agir et très distinctement parler, Mme de Lignolle éleva la voix, et dit au comte: «Monsieur, écoutez-vous à la porte?—Il le faut bien, Madame, puisque vous ne voulez pas m'ouvrir.—Bon! voici ma charade: Amo 'l primo mio. (Piano a Faublas abbracciandolo.) L'amo di molto.—Amo 'l primo mio, ridisse il Lignolo.—Signor, sì, soggiunse ella. M'ama 'l secondo mio. (Piano a Faublas.) M'ami! Ah! m'ami è vero?» Non risposi, ma l'abbracciai teneramente, mentre che 'l Lignolo con grandissima attenzione ridiceva: «M'ama 'l secondo mio.—Bravo, signor! disse la contessina. Il mio integrale, benchè composto da due, nondimeno fa più ch'uno. (Piano a Faublas.) Deh! non è la… la verità? la verità,… ben' mio!—Ma, disse Lignolo, dunque in prosa la fate?—Signor,… sì… in pro…» Esta volta sulle labbra della svenuta la parola morì.
Cependant elle eut tout le temps de reprendre ses esprits avant que son mari, qui vouloit absolument deviner, eût cessé de répéter: Mon tout, quoique formé de deux personnes, ne fait qu'un. «Monsieur, reprit la jeune écervelée, plus contente que si elle eût fait un poème épique et une bonne action, je dois, en conscience, vous prévenir d'une chose essentielle: c'est que ma charade est une espèce d'énigme qui a deux mots. Je vous déclare d'avance que je ne vous les dirai jamais, et je crois que vous ne les devinerez pas.—Je ne les devinerai pas! ah! je vais m'enfermer dans mon cabinet, et je descends dans une demi-heure.—Dans une demi-heure, soit; je serai levée.»
Il revint effectivement une demi-heure après. Assis à côté de la comtesse, je prenois dans son boudoir une grande tasse de chocolat, que cette fois j'avois demandée sans façon. «Mesdames, vous savez bien, ma plus belle charade? dit M. de Lignolle en entrant, hier on l'a critiquée. On l'a critiquée, Mademoiselle de Brumont; auriez-vous cru cela?—Oui, Monsieur le comte.—Oui?—Sans doute; l'envie!—L'envie, vous avez raison. Mais que je vous conte un événement tout aussi désagréable. Hier encore, dans un cercle d'amateurs, on propose une charade; je trouve le mot, un de mes voisins le trouve aussi: nous le disons en même temps; chacun félicite mon rival, et personne ne me fait le moindre compliment. Cette injustice m'a donné de l'humeur, et je me suis, à propos de cela, rappelé certain projet qui m'est venu vingt fois dans la tête. Dans le Mercure de France, Mademoiselle, on imprime au bas de chaque charade le nom, le surnom, le titre, la demeure, le nom de la ville et de la province de l'auteur; et je trouve qu'on fait bien, parce qu'on ne sauroit trop encourager les talens. Mais n'est-ce pas une chose affreuse qu'un homme qui emploie régulièrement trois ou quatre jours de la semaine à la recherche des mots du logogriphe, de l'énigme et de la charade de chaque numéro, ne soit jamais payé de ses travaux par un peu de gloire? Assurément, c'est là de l'ingratitude, ou je ne m'y connois pas. A présent, Mademoiselle, écoutez mon projet: je veux proposer aux rédacteurs du Mercure d'ouvrir une souscription dont le produit sera destiné à l'impression d'une grande pancarte qui paroîtra toutes les semaines, et sur laquelle on lira les noms de tous ceux qui auront deviné le logogriphe, l'énigme et la charade de la semaine précédente.—Fort bien vu, Monsieur, répondit la comtesse; mais, puisque nous parlons de charade, avez-vous deviné la mienne?—Pas encore, Madame», répliqua-t-il d'un air confus. Mme de Lignolle aussitôt lui repartit: «Monsieur, si vous venez à bout de trouver les deux mots, je vous promets, en attendant l'exécution de votre grand projet, je vous promets de remuer ciel et terre pour qu'on veuille bien insérer dans le Mercure ma charade, son explication, mon nom à moi qui l'ai composée, votre nom à vous qui l'aurez devinée, et même je tâcherai qu'on apprenne au public comment et pourquoi je l'ai faite.—Madame, ce que vous me dites là m'excite encore…»
Le bruit d'une voiture qui entroit dans la cour interrompit le comte. Un laquais vint annoncer madame la marquise d'Armincour; elle entra précipitamment, fut droit à sa nièce, et lui dit: «Eh bien, mon cher cœur, comment te sens-tu aujourd'hui? y a-t-il quelque changement?… Ah! petite friponne, je vous trouve l'air fatigué, vous avez les yeux battus… Allons, c'est une affaire finie. Je m'y connois! je m'y connois!… Je t'en félicite de toute mon âme, ma petite. Et vous, Monsieur le comte, recevez mon compliment, faisons la paix, embrassons-nous… Allons, mes enfans, courage! un petit-neveu dans neuf mois!—Un petit-neveu dans neuf mois, répéta la comtesse, cela se pourroit bien, vous avez raison, ma tante; mais souhaitez donc le bonjour à Mlle de Brumont.»
Tandis que la marquise s'occupoit de moi, je vis M. de Lignolle se pencher à l'oreille de la comtesse. Tout en paroissant écouter la tante, j'écoutai le mari; il disoit à sa femme: «Madame, épargnez-moi, laissez à la marquise une erreur…—Quoi donc! Monsieur, interrompit-elle, n'êtes-vous pas content de moi?—Au contraire, Madame, je vous rends grâces de votre discrétion.—Et vous avez tort, Monsieur, elle est naturelle et nécessaire; vous ne me devez aucun remerciement pour cela.»