M. de Lignolle, bien rassuré, vint à moi. «A propos, Mademoiselle, me dit-il, je vous rends grâces, vous voulez bien enseigner à la comtesse des choses difficiles.—Difficiles! mais non, Monsieur le comte.—Oh! que si, Mademoiselle; je sais trop ce que c'est, et je suis vraiment sensible à votre complaisance.» Alors, pour payer le trop honnête compliment du mari, je lui répétai mot à mot l'équivoque réponse que sa femme venoit de faire: Et vous avez tort, Monsieur, elle est naturelle et nécessaire; vous ne me devez aucun remerciement pour cela.

Après ces politesses réciproques, la conversation devint générale, et de part et d'autre il ne fut rien dit qui mérite d'être rapporté; mais à deux heures on vint annoncer que quelqu'un me demandoit. «Qu'on fasse entrer», dit la comtesse. Je lui représentai qu'apparemment c'étoit M. de Valbrun. «Eh bien! répliqua-t-elle, qu'il vous parle ici.—Cela ne se peut guère, Madame.—Allez donc chez vous, mais ne tardez pas à revenir.»

Je courus à ma petite porte: «Bonjour, Monsieur le vicomte.—Bonjour, Monsieur le chevalier.—Eh bien! la lettre à ma sœur?—Je l'ai fait porter au couvent.—Celle à mon père?—C'est moi-même qui l'ai mise hier à la poste.—Et ma Sophie?—La baronne ne l'a pas vue; mais une chambre est retenue pour vous dans le couvent que vous avez indiqué.—Partons, Vicomte, partons!—Comment! partons?—Oui, tout à l'heure…—Ne sommes-nous pas convenus d'attendre?…—Je n'attends pas un moment.—Mais songez donc…—Je ne songe à rien.—Aux périls…—Je n'en connois plus… O ma Sophie! je différerois d'un jour le bonheur de te voir?—Cependant, il faut différer…—Vicomte, si vous ne voulez pas m'y conduire, j'irai seul.—Mais…—J'irai seul. Plutôt périr cent fois que de ne pas la voir aujourd'hui!—Chevalier de Faublas, et la comtesse?—De quoi me parlez-vous? qu'est-ce que la comtesse, quand il s'agit de Sophie?—Et vos ennemis?—Je les défie tous.—Ainsi nulle considération ne peut plus vous arrêter?—Nulle considération, Monsieur le vicomte; et, je vous le répète, si vous m'abandonnez, je pars seul… Vicomte, la reconnoissance que je vous dois n'en sera point altérée.—Puisque rien ne peut changer vos résolutions, je me rends; mais je vous demande une grâce.—Parlez, et croyez…—Attendez au moins jusqu'à la nuit.—Jusqu'à la nuit!—Écoutez-moi: dans un quart d'heure je dîne avec la baronne, à six heures du soir je l'amène ici. Dès que vous la verrez entrer chez la comtesse, soyez sûr que mon carrosse vous attend à la porte. Descendez alors par ce petit escalier, venez me joindre, et vous serez bien accompagné jusqu'au couvent, je vous le promets.—A six heures précises, Vicomte?—Chevalier, je vous en donne ma parole.»

Au moment où M. de Valbrun me disoit adieu, la comtesse venoit elle-même me chercher. L'aimable enfant, trop abusée, se crut sans doute l'objet de la profonde rêverie dans laquelle on me vit plongé pendant tout le dîner, qui me parut long. O ma Sophie! faut-il vous dire que, seule et sans distraction, vous occupiez alors mon cœur et ma pensée?

Après le dessert, cependant, en prenant le café dans le salon, je fixai plusieurs fois la jeune Lignolle, et toujours mes yeux rencontrèrent les siens. Mes regards enfin s'arrêtèrent volontairement sur tant d'appas. Que de vivacité! que de fraîcheur! la belle peau!… la jolie bouche!… Ah! charmante petite femme, vous ne méritiez pas d'être abandonnée le lendemain de vos noces.

Ces réflexions étoient l'effet tout simple d'une commisération trop naturelle pour que personne puisse l'improuver; mais malheureusement, dans la situation où je me trouvois, une réflexion fait naître une idée promptement suivie d'une autre réflexion, qu'une autre idée remplace aussitôt, et voilà comme souvent, d'encore en encore, il arrive que ce qui étoit bon dans son principe devient blâmable dans ses conséquences. Qui de vous pourtant, présumant assez de lui-même, oseroit, en pareil cas, après avoir assigné le point juste où il faudroit s'arrêter, oseroit, dis-je, affirmer que jamais il ne le passera? Montrez donc votre indulgence ordinaire pour un jeune homme qui vous fait, avec sa franchise accoutumée, un aveu délicat et pénible.

J'approchai de la comtesse, et, me penchant à son oreille, je lui dis bien bas: «Ne pourrois-je un instant, ma jeune amie, vous entretenir seule au boudoir?» Mme de Lignolle se leva. «Madame la marquise, dit-elle à sa tante, permet-elle que je la quitte pour un moment?—Oui, oui, répondit Mme d'Armincour. Je n'ignore pas que les jeunes femmes ont toujours…—Bon! Savez-vous ce que ces dames vont faire? interrompit le comte avec un rire presque moqueur. Une charade en prose!—Eh! Monsieur, répliqua la comtesse, quelle ironique joie! que d'amertume! Je ne défends pas notre ouvrage, il nous a si peu coûté! Mais quiconque est également incapable de nous deviner et de faire comme nous n'a pas, ce me semble, le droit de se fâcher ni de s'égayer à nos dépens.»

A ces mots, elle me conduisit dans son boudoir, la maligne comtesse! Et, quoique nous n'y fussions pas restés longtemps, la charade étoit faite quand nous en sortîmes.

Cependant mes vœux hâtoient la fin du jour, et la nuit tardoit beaucoup à venir. Elle vint, je tressaillis de joie; on annonça la baronne, je pensai me trouver mal; mes jambes me soutenoient à peine, j'eus à peine la force de faire à ma protectrice une inclination légère; mais, aussitôt que cette extrême agitation fut calmée, je pris le chemin de ma chambre. Je m'étois flatté que la comtesse, qui faisoit à la baronne les premiers complimens, ne s'apercevroit pas de mon évasion; mais aucun des mouvemens de l'objet chéri n'échappe à l'œil vigilant d'une amante. Mme de Lignolle me vit sortir et cria: «Vous partez, Mademoiselle de Brumont?…—Oui, Madame.—Mais vous allez revenir, j'espère?—Oh! oui,… Madame,… je… re…vien…drai,… oui, je tâ…che…rai,… oui, Madame, le plus tôt possible!»

J'avoue que ma voix étoit entrecoupée, j'avoue que je tremblois en lui adressant ce fatal adieu. Pauvre petite!