Je traversai son appartement et ma chambre, je descendis rapidement l'escalier dérobé, je franchis le seuil de la porte cochère, je me précipitai dans la voiture du vicomte.

Cinq minutes après j'arrive au couvent, à cet asile désiré. Une religieuse m'ouvre la porte, et me demande qui je suis. «La veuve Grandval.—Je vais vous conduire à votre chambre, ma sœur.—Non, ma sœur, dites-moi où sont maintenant rassemblées toutes vos pensionnaires.—Au salut, ma sœur.—Où dit-on le salut?—Mais… dans la chapelle.—Et la chapelle?—Est devant vous.»

Je cours à la chapelle, et mon coup d'œil inquiet en embrasse toute l'étendue. Beaucoup de femmes sont en prières; une d'entre elles se distingue par son recueillement plus profond. Mon cœur s'est ému, mon cœur palpite. Voilà ses longs cheveux bruns, sa taille légère, ses grâces enchanteresses… Je fais quelques pas, je la vois! grand Dieu!… Faublas, heureux époux, maîtrisez la violence de ce premier transport: allez doucement vous mettre à genoux tout à côté d'elle.

Mme de Faublas étoit si préoccupée qu'elle ne s'aperçut pas qu'une étrangère venoit de prendre place à ses côtés. J'écoutai la fervente prière qu'elle adressoit au Ciel. «Grand Dieu! disoit-elle, il est vrai que je fus sa coupable amante; mais tu m'as permis de devenir sa légitime épouse. Je croyois qu'une longue absence avoit assez puni la foiblesse d'un moment. Si pourtant ta justice n'est pas fléchie; si, dans l'auguste sévérité de tes jugemens, tu as décidé que mon crime ne pouvoit s'expier que par une éternelle séparation, Dieu puissant, Dieu de bonté, qui te plais à faire éclater jusque dans les châtimens ta miséricorde infinie, souviens-toi que je suis mortelle, hâte-toi de frapper, prends ma vie: un prompt trépas sera pour ta victime un signalé bienfait; et, si tu daignes combler son dernier vœu, tu permettras qu'à son heure suprême elle entrevoie encore son époux une fois, une fois seulement! Tu permettras que Faublas ferme sa mourante paupière et reçoive son dernier soupir.»

J'entendis sa prière: mon premier mouvement fut de me précipiter devant elle et de lui montrer son époux. Je conservai pourtant assez de présence d'esprit pour sentir qu'un éclat nous perdroit, et assez de courage pour modérer mon impatience et retenir ma joie. En attendant que l'office fût dit, et que je pusse me découvrir à Sophie quand elle seroit seule, je m'enivrai du bonheur de l'admirer.

Le salut vient de finir, Sophie se lève, et ne me voit seulement pas, parce que, tout entière à sa douleur, elle ne voit aucun des objets qui l'environnent. Je règle mes pas sur les siens, et je la suis lentement par derrière. Elle vient de sortir de la chapelle et va traverser la cour. Au moment où j'y mets le pied, plusieurs hommes[15], tout à coup sortis de la retraite qui les cachoit, m'entourent et se jettent sur moi. La surprise et l'effroi m'arrachent un cri, un cri terrible qui va retentir aux oreilles de Sophie. Mon amante a reconnu ma voix, elle se retourne, trop tôt sans doute, puisqu'elle peut encore m'apercevoir. Moi-même je l'entends m'adresser une plainte inutile, je la vois me tendre les bras, je la vois tomber au milieu des femmes effrayées qui l'environnent… Hélas! où sont mes armes? où sont mes amis?… Les barbares satellites m'accablent de leur nombre; ils m'entraînent loin de ma femme! loin de ma femme évanouie!… Dieu cruel, impitoyable Dieu, aurois-tu reçu la prière que tout à l'heure elle t'adressoit?

[15] Lecteur pénétrant, souvenez-vous de la lettre à mon père, mise hier à la poste, et conjecturez.

Vains emportemens d'une fureur impuissante! Rien ne peut me sauver. Elles viennent de se rouvrir, les portes de ce couvent où je suis si témérairement entré! On m'a jeté dans une voiture, qui soudain part et ne roule pas fort longtemps. J'entends d'immenses portes crier sur d'énormes gonds; je vois un château fort, le pont-levis s'abaisse devant moi, j'entre dans une grosse tour, des militaires décorés m'y reçoivent… Hélas! je suis à la Bastille.

Au Public.

Il ne tient qu'à vous que j'en sorte, Monsieur, mais il faut pour cela que vous ayez encore le désir de voir une nouvelle suite de mes aventures. Si vous ne daignez pas, Monsieur, continuer à cet essai l'indulgence dont vous avez honoré le premier, je me verrai condamné à finir mes jours dans une prison, et je n'aurai, sur beaucoup de compagnons d'infortune, que le triste avantage de savoir pourquoi l'on m'y a mis et pourquoi j'y reste.