M DCCC LXXXIV
LE SOUFFLET
LA
FIN DES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
Hélas! je suis à la Bastille.
J'y passai presque tout l'hiver, quatre mois, quatre mois entiers. On l'a mille fois écrit, cependant je me vois forcé de l'écrire encore[1]: tous les chagrins sont rassemblés dans ce séjour funeste, et de tous les chagrins le plus inconsolable, l'ennui, l'ennui terrible, y veille nuit et jour à côté de l'inquiétude et de la douleur. Je crois que la mort l'habiteroit bientôt seule, s'il étoit possible qu'on empêchât l'espérance d'y pénétrer. O mon roi! le jour où, dans ton équité, tu détruiras ces prisons fatales sera pour ton peuple un jour d'allégresse.
[1] C'étoit au mois de juillet 1788 que je mêlois ainsi mes réclamations à celles de tous les citoyens. Comment deviner alors qu'au mois de juillet 89 la Bastille seroit, en moins de trois heures, emportée d'assaut par mes vaillans compatriotes? Comment deviner les rapides progrès de la Révolution qui devoit nous assurer, avec la liberté individuelle, la liberté publique? Grâces te soient rendues, Dieu de ma patrie! Tu as jeté sur elle un regard libérateur; tu lui as donné précisément ensemble tous les hommes et tous les événemens nécessaires à sa régénération si désirable et si difficile.
Le soleil, qui depuis plus de deux heures peut-être éclairoit le reste du monde, commençoit à peine à paroître pour nous, malheureux prisonniers; à peine un de ses plus foibles rayons, obliquement dirigé, frappoit la première moitié de l'étroite et longue lucarne à regret pratiquée dans l'épaisseur d'un énorme mur. Mes yeux, qui depuis longtemps n'avoient plus de larmes, mes yeux appesantis alloient se fermer pour quelques instans. Pour quelques instans je cessois d'appeler Sophie ou la mort; tout à coup j'entends s'ouvrir ma triple porte, et le gouverneur entre, qui me crie: «Liberté, liberté!» Comment un infortuné, détenu seulement depuis quelques jours dans un des moins affreux cachots de la Bastille, peut-il entendre ce mot-là sans expirer de joie? Comment ai-je pu supporter l'excès de la mienne? Je n'en sais rien; mais ce que je sais bien, c'est que j'allois, tout nu, me jeter hors de mon tombeau, quand on me représenta qu'il falloit au moins prendre le temps de m'habiller. Jamais toilette ne me parut plus longue, et pourtant ne se fit plus vite.
Je mis peu de temps à gagner la première porte. Dès qu'elle s'ouvrit, M. de Belcour[2] accourut vers moi. Avec quel transport j'embrassai mon père! avec quel plaisir il me reçut dans ses bras!
[2] On se souviendra peut-être que le baron de Faublas avoit pris le nom de Belcour dans la retraite où nous nous tenions cachés près de Luxembourg.