Après m'avoir adressé les plus doux reproches, après m'avoir rendu les plus tendres caresses, le baron entendit la question délicate que déjà lui répétoit un époux plein d'inquiétude et d'impatience. «Ta Sophie, me dit-il, je voudrois pouvoir te la rendre, mais une femme charmante qui prend l'intérêt le plus vif à tout ce qui te touche…»
Je crus que le baron parloit de la marquise de B…; un soupir m'échappa. Quiconque se rappellera tout ce que la marquise a fait et souffert pour moi me pardonnera ce soupir. J'ignore si mon père avoit été surpris de l'entendre; mais il se tut quelques instans, et me regarda très attentivement; puis il reprit:
«Cette dame, qui prend un vif intérêt à tout ce qui vous touche, m'a dit…—Vous a dit!… Mon père, vous l'avez vue? vous lui avez parlé?—Oui, mon ami.—Vous lui avez parlé, mon père?—Je lui ai parlé, oui.—Eh bien! n'est-il pas vrai qu'elle est… Mais tout à l'heure vous en faisiez la remarque, elle est vraiment charmante!—J'en conviens.—Et vous croyez, mon père, qu'elle s'intéresse toujours beaucoup…—A vous; oui, je le crois.—Mon père, elle vous a dit?…—Que Mme de Faublas s'étoit vue forcée de quitter son couvent le lendemain du jour où l'on vous y avoit arrêté. Personne n'a pu découvrir en quel endroit Lovzinski l'a cachée.—O chère épouse! oh! dans quel état elle étoit, lorsque les soldats, m'ayant environné, m'accablèrent de leur nombre. Je la vis tomber… évanouie,… mourante. Ah! si ma Sophie n'est plus, tout est fini pour moi.—Éloignez ces idées funestes, mon fils… Sans doute votre femme n'est pas morte, elle vit pour vous aimer: le jour qu'elle quitta son couvent, elle paroissoit bien désolée, bien inquiète, mais on ne craignoit rien pour sa vie.—Vous me rassurez, vous me consolez, nous la retrouverons.—Je le désire vivement, cependant je n'oserois l'assurer. J'ai fait de grandes recherches, nous en ferons encore; mais je vous avoue que je commence à désespérer du succès.—Quoi! mon père, elle vit, je suis libre, et je ne la retrouverois pas! Ah! je la retrouverai, soyez sûr que je la retrouverai.»
Cependant notre voiture avançoit. Déjà sortis des cours de la Bastille, nous touchions à la porte Saint-Antoine, lorsqu'un domestique à cheval, ayant fait signe à notre cocher d'arrêter, me remit une lettre en me disant: «C'est de la part de mon maître, que voici.» Il me montroit un jeune cavalier qui caracoloit en face de notre carrosse, à l'entrée même du boulevard. Malgré le chapeau rond dont le joli garçon tenoit ses yeux presque couverts, je reconnus le vicomte de Florville. Je reconnus l'élégant frac anglais dont il s'étoit paré dans des temps plus heureux pour venir, jusque dans la chambre du chevalier de Faublas, désabuser un amant trop injuste, et une autre fois, pour conduire Mlle Duportail à la petite maison de Saint-Cloud. Je me précipitai à la portière en criant: «C'est elle!» Aussitôt le vicomte m'honora du sourire le plus caressant, me salua de la main, et prit le galop. Enchanté de le revoir et ne pouvant contenir ma joie, je criois toujours: «C'est elle!» Le baron crioit aussi. «Mon ami, vous allez tomber dehors… Vous allez tomber, Monsieur, prenez donc garde!—Mon père, c'est elle!—Qui, elle?—Elle, mon père!… cette femme charmante dont nous parlions tout à l'heure. Regardez.»
J'avois pris ou j'avois cru prendre la main de M. de Belcour; je tirois à moi, et je déchirois sa manchette. «Si vous voulez que je regarde, rangez-vous un peu, me dit-il. Où la voyez-vous donc?—Là-bas, là-bas. Elle est déjà un peu loin; mais vous pouvez encore distinguer son joli cheval et son charmant habit.—Comment! se met-elle en homme quelquefois?—Souvent.—Et elle monte à cheval?—Bien, très bien, avec infiniment de grâce et d'adresse.—Vous êtes mieux instruit que moi, répondit le baron, qui paroissoit avoir un peu d'humeur; je ne savois pas cela.—Mon père, vous permettez que je lise ce qu'elle m'écrit?—Oui, et même tout haut, si cela se peut; vous m'obligerez.»
Je lus tout haut:
Jusqu'à ce que votre malheureux duel soit entièrement oublié, Monsieur, vous ne pouvez pas plus que monsieur votre père, qui a bien fait de garder le nom qu'il avoit pris à Luxembourg, reparoître dans la capitale sous celui de Faublas. Faites-vous appeler le chevalier de Florville, si cela ne vous est pas trop désagréable, et si vous ne trouvez rien de pénible à vous rappeler quelquefois le souvenir d'une amie aux sollicitations de laquelle vous devez enfin votre élargissement.
«Je savois bien qu'elle faisoit des démarches, interrompit le baron; mais elle n'espéroit pas un si prompt succès. Je n'ai reçu que ce matin l'heureuse nouvelle de votre liberté prochaine; encore ne me l'a-t-on mandée que par un écrit d'une main inconnue. Continuez votre lecture, mon ami.»
Ce soir nous pourrons causer ensemble un moment. Ce soir vous recevrez une visite de Mme de Montdésir, et vous ferez ce qu'elle vous dira… Brûlez ce billet.
Le baron me demanda vivement quelle étoit cette Mme de Montdésir; je répondis que je n'en savois rien. «Il y a toujours, me répliqua-t-il avec impatience, il y a toujours quelque chose de bizarre et d'obscur dans tout ce qui vous arrive. Au reste, j'aurai dès ce soir l'explication de tout cela.—Dès ce soir, mon père?—Oui, dès ce soir, nous irons chez elle remercier cette dame…—Nous irons chez elle?… Mais je ne peux pas m'y présenter, moi.—Pourquoi donc?—Parce que son mari…—Son mari? pourroit-il le trouver mauvais? Mais d'ailleurs il est mort.—Son mari? Il est mort?—Eh! oui, il est mort. Vous qui paroissez être si bien instruit de ce qui la regarde, comment ne savez-vous pas cela?—Demandez-moi plutôt comment je le saurois, mon père… Il est mort! j'en suis vraiment fâché. Pauvre marquis de B…! c'est apparemment des suites de sa blessure: j'aurai toujours cela à me reprocher.»