Déjà pourtant on présentoit à Rosambert un cheval qu'on l'invitoit à monter, et un pistolet qu'on le prioit de charger lui-même. Le comte, aussitôt à cheval, tout en chargeant son arme, dit à ceux qui l'environnoient: «Oui, vous avez raison, voici le combat si cher à messieurs d'Albion… Au pistolet près, je dois de grands remerciemens au magnifique lord; il me rajeunit de plus de mille ans. En vérité, Messieurs de la Table ronde, l'héroïque parade que le prud'homme nous fait jouer ici ressemble tout à fait à une aventure du roi Artus. Comme les preux de son temps, vous arrêtez les passans sur les grands chemins pour les forcer gracieusement à rompre des lances avec vous.» En jetant les yeux sur moi, Rosambert continua: «Ce cavalier si joliment tourné, qui fait bande à part, qui ne dit mot, qui ne se mêle en rien de vos forfanteries, est-ce un gentil damoiseau qu'il faut que je délivre ou quelque grande princesse en homme travestie? Je l'aimerois mieux, moi; et le géant que je dois pourfendre, le fameux géant, où donc est-il?» L'étranger qui avoit jusqu'alors porté la parole dit à Rosambert: «Monsieur le comte, jurez de remplir les conditions prescrites.—Foi de gentilhomme, Messieurs», s'écria-t-il.
L'un de nos gardiens donna le signal par un coup de feu. Nous vîmes aussitôt un cavalier accourir à toute bride, de l'autre extrémité de l'allée. Rosambert l'attendit sans s'ébranler; mais, soit qu'il présumât beaucoup de lui-même, soit qu'il ne conservât pas tout le sang-froid nécessaire en ces occasions, il fît feu de trop loin sur son ennemi, qu'il manqua. L'autre, au contraire, montrant et plus d'adresse et plus d'intrépidité, tira presque aussitôt, mais enfin tira le dernier. La balle siffla aux oreilles de Rosambert, emporta une boucle de ses cheveux, et frappa son chapeau de manière qu'elle le fit sauter. Le comte, en le reprenant, s'écria: «Ceci devient sérieux, c'est à ma cervelle qu'il en veut, le beau masque!»
Son adversaire, en effet, s'étoit, comme moi, couvert le visage d'un mince carton; mais je ne pus m'empêcher de frémir en reconnoissant le frac anglois sous lequel, ce matin même, la marquise avoit paru devant moi chez Justine!
Le vicomte de Florville, car je ne doutois plus que ce ne fût lui, venoit de retourner son cheval, et regagnoit au galop le bout de l'allée d'où tout à l'heure il étoit venu. Rosambert, qui le suivoit des yeux, reprit: «Voilà bien le frac national de milord; mais, de par saint Georges, ce n'est pas là son épaisse encolure. Messieurs, ajouta-t-il d'un ton où perçoient le dépit et l'audace, je n'aurois point osé faire à la nation angloise cette injure de croire que ses braves fussent dans l'usage de se battre par mascarade et par procuration. Au reste, je vais tâcher, m'eût-on prudemment détaché le plus habile arquebusier des trois royaumes, je vais tâcher de faire en sorte qu'un étranger, fût-il le diable, n'ait pas à se glorifier d'avoir remporté sur un François une victoire sans danger… O toi qui ne manquas jamais une hirondelle au vol, mon cher Faublas, où es-tu? Que n'ai-je, pour le châtiment d'un traître et pour l'honneur de la France, que n'ai-je en ce moment ton coup d'œil si prompt et ta main toujours sûre!»
Le comte ayant rechargé son arme, un nouveau signal fut donné. Rosambert, cette fois, ne demeura pas immobile, il poussa vigoureusement son cheval, et les deux adversaires, s'étant rencontrés à peu près au milieu de la lice, se tirèrent à la distance de cinq ou six pas. Le comte ne perça que le collet de l'habit de son ennemi, qui, plus heureux, lui fracassa l'épaule droite et le jeta par terre.
Le vainqueur aussitôt, se démasquant, fit voir au vaincu stupéfait le visage de Mme de B… «Tiens, lâche, dit la marquise, regarde, reconnois-moi, meurs de honte. C'est une femme qui t'immole! Tu n'as eu du courage et de l'adresse que pour l'insulter.»
Rosambert parut un moment accablé de la douleur de sa blessure et de l'ignominie de sa défaite; un moment il fixa sur la marquise des yeux égarés. Mais bientôt, reprenant son caractère, il lui adressa, d'une voix éteinte, ces mots entrecoupés: «Quoi! belle dame,… c'est vous… que j'ai… le bonheur de revoir!… Que les temps… sont changés! Cependant… notre dernière… entre…vue… m'amu…sa davantage,… et vous… aussi, friponne,… quoi que… vous en puissiez… dire. Ingrate! est-ce ici, est-ce ainsi… que vous deviez mettre… hors de combat… un bon jeune homme jadis venu… tout exprès de Paris à Lu… à Luxembourg… pour vous procurer… un… doux… passe-temps?—Rosambert, lui répliqua la marquise, tu voudrois en vain dissimuler ta rage et tes douleurs. Le Ciel est juste; je puis m'applaudir d'une double vengeance: ton châtiment, qui déjà commence, n'est pas prêt à s'achever. Souviens-toi de nos conditions; souviens-toi que mon ennemi doit garder mon secret partout et me ramener ici ma victime.»
Le comte, soulevant sa tête avec effort, la tourna de mon côté: «Ce jeune homme, dit-il, c'est sûre…ment le chevalier de Faublas!… Fau…blas!» J'ôtai mon masque, je fus à lui. «Embrassons-nous d'abord, continua-t-il. Elle m'a… vaincu, mon ami,… n'en soyez point étonné:… ce n'est pas la première fois qu'elle… m'abat. Et vous, pendant que j'invoquois… bonnement votre nom, vous étiez là qui… faisiez des vœux… contre moi;… mais je vous le pardonne… Elle est si… aimable! Venez… me voir… à Paris, si je n'y arrive pas… justement pour… m'y faire… enterrer.»
La marquise alors me prit à l'écart et me dit: «Chevalier, pardonnez-moi le mystère que je vous ai fait du péril où j'allois m'exposer, et la ruse dont je me suis servie pour vous en rendre le témoin. Mon amant, hélas!… avoit vu l'outrage; mon ami devoit être présent à la réparation. Faublas, je le sais bien, me gardoit encore tant d'attachement qu'il se fût chargé volontiers d'épouser ma querelle; mais il ne m'eût peut-être point assez estimée pour me juger digne de la soutenir moi-même.
«Cependant, ajouta-t-elle avec une joie mêlée de fierté, je viens de prouver qu'il y a six mois je ne prenois point un engagement au-dessus de mes forces, lorsque, réduite à l'affreuse nécessité de vivre seulement pour ma vengeance, je jurois de vous étonner en l'accomplissant. Maintenant, Faublas, tout ce qu'il y avoit d'équivoque ou d'obscur pour vous dans mes discours de ce matin s'explique de soi-même. Vous sentez de quelle crainte je ne pouvois me défendre quand, les larmes aux yeux, je demandois à mon ami s'il ne seroit pas cruel de ne se voir plus. Vous concevez de quelle espèce d'inquiétude j'ai dû sentir l'atteinte quand l'amant de Sophie m'annonça qu'il venoit de la retrouver. Ah! croyez-moi, j'ai d'abord compris que Duportail avoit pu vous reconnoître sur la route de Montcour, et je serois vraiment désolée que ce voyage de Compiègne eût laissé le temps à votre beau-père de vous enlever encore votre épouse. Faublas, si ce malheur étoit arrivé, n'ayez pas l'injustice d'en accuser votre amie. Dites-vous, pour ma justification, qu'au moment où je vous fis remettre, sous le nom de M. de B…, ce prétendu cartel, rien ne pouvoit me donner à deviner qu'en revenant avec Mme de Lignolle vous retrouveriez Sophie; dites-vous qu'il n'étoit plus, ce matin, nécessaire de vous renvoyer à Fromonville, puisqu'il ne vous eût jamais été possible, quelque diligence que vous eussiez faite, d'y arriver avant les émissaires fidèles qu'aussitôt j'y ai dépêchés avec l'ordre exprès de veiller sur les démarches de Duportail, s'il habitoit encore sa retraite, ou de le poursuivre, s'il l'avoit déjà quittée. Maintenant que rien ne vous retient plus, allez et…»