Mme de B… fut interrompue par des cris perçans qui sembloient partir de la chaise de poste de Rosambert, restée dans le chemin de traverse, du côté, mais à quelque distance de la grande route. Nous courûmes tous au bruit; il ne resta près du blessé que le chirurgien qui bandoit sa plaie. En approchant, nous vîmes derrière la voiture du comte un cabriolet dans lequel se débattoit une femme, retenue par les mêmes hommes qui s'étoient assurés du laquais et du postillon de Rosambert. «Grands dieux! s'écrioit-elle, des gens masqués! C'en est donc fait! Ils n'auroient pu le vaincre, ils l'ont assassiné!… Ah! dit-elle, en poussant un cri de joie, le voilà! le voilà!» Puis, d'un ton douloureux: «Perfide! il est donc vrai que vous avez eu l'inhumanité de profiter de mon sommeil?…»

La marquise me demanda tout bas si ce n'étoit pas la petite comtesse. Je répondis oui, et je m'élançai dans les bras de ma maîtresse.

«Est-ce fini? me demanda-t-elle. J'ai entendu tirer plusieurs coups. Quels sont ces gens qui m'ont arrêtée? C'étoit à l'épée que vous deviez vous battre! Je suis tremblante,… saisie d'effroi. Ton ennemi, où est-il? Es-tu vainqueur? Il ne devoit amener personne. Pourquoi tout ce monde? ces armes? ces masques?… Mon ami, que je suis contente de te voir!… que j'ai peur!… Cruel!… que je vous en veux de m'avoir lâchement abandonnée!»

Ainsi, Mme de Lignolle annonçoit, par le désordre de ses questions, le désordre de ses idées; il me sera plus difficile de peindre celui de sa personne. Dans son regard, tout à l'heure attendri, maintenant terne et bientôt étincelant, vous eussiez vu tour à tour, et presque en même temps, les douces erreurs de l'espérance, les mortelles rêveries de la crainte, l'ivresse de l'amour heureux, les fureurs de l'amour trahi. Vous eussiez vu sur son visage, dont l'étonnante mobilité m'effrayoit, toutes les passions impétueuses se livrer de rapides combats. Chaque muscle sembloit tourmenté d'un mouvement convulsif; l'expression de chaque sentiment passoit comme un éclair.

«Le croirois-tu, continua-t-elle, j'ai pu dormir quand tu n'étois plus là! j'ai pu dormir jusqu'à midi, mais de quel sommeil! grands dieux! quels horribles songes le troubloient! tu m'échappois à chaque instant, et je ne voyois plus auprès de moi que des objets affreux: le marquis, la marquise, ta femme!… Ta femme! c'est moi qui suis ta femme! n'est-il pas vrai, mon ami?… Ne l'oubliez jamais, Monsieur! Et le marquis, l'as-tu tué?—Non, mon amie.—Allons, dit Mme de B… que cet entretien sans doute inquiétoit, allons, Florville! à cheval, à cheval! vous n'avez pas de temps à perdre.—Qu'appelez-vous du temps à perdre? s'écria la comtesse en lançant un regard terrible au vicomte de Florville, est-ce qu'il perd son temps quand il est avec moi? Quel est cet impertinent jeune homme? me demanda-t-elle.—Un parent de M. de B…—Tiens, mon ami, tous ces gens-là me font peur… Oh! que je souffre depuis hier! Trembler sans cesse pour moi! pour lui! quel supplice! Perpétuellement m'occuper de cette rivale qui veut me l'enlever! de cet ennemi qui menace ses jours! Tu l'as blessé?—Non, mon amie.—Vous ne l'avez pas blessé, Monsieur?… Regardez! je le lui avois tant recommandé! Mais, comment!… il n'est donc pas encore arrivé, le marquis?—Florville, reprit Mme de B…, les heures s'envolent, la nuit s'approche.—Eh! de quoi se mêle donc cet étranger? répliqua la comtesse… Faublas, ne l'écoute pas, reste là… Que je souffre depuis hier! que l'amour devient fatal, dès qu'il cesse d'être heureux! que ses tourmens paroissent insupportables, quand ils ne sont pas partagés!—Que dis-tu, mon Éléonore! mon cœur est navré de tes peines.—Oui? Eh bien, si cela est, me voilà consolée. Je suis contente, allons-nous-en.» Je répétai avec elle: «Allons-nous-en.

—Chevalier, s'écria la marquise, oubliez-vous qu'un devoir pressant vous appelle?—Hélas!—Ce n'est point à Paris que vous êtes attendu.»

Je me dégageai des bras de la comtesse, et du brancard de son cabriolet je sautai sur le cheval que me présentoit la marquise. «Il va se battre, dit Mme de Lignolle. Je veux le suivre! je veux être présente à ce combat!» Le vicomte, prompt à la rassurer, lui répondit: «Calmez-vous, il n'y a pas de danger pour lui; ce combat est fini.—Fini! répéta-t-elle douloureusement, fini!… C'est donc à Fromonville?… L'ingrat m'abandonne encore! le barbare me sacrifie!»

Elle voulut s'élancer après moi. Les gens du vicomte la retinrent. Elle poussa des cris d'inquiétude et de fureur; elle tomba sans connoissance au fond de son cabriolet.

Ah! qui n'eût plaint cette enfant trop sensible? qui ne se fût ému de ses douleurs? qui n'eût frémi de son danger? La marquise ne fit aucun effort pour m'empêcher de descendre de cheval et de remonter dans la voiture de la comtesse: je fus même extrêmement touché de voir Mme de B… prodiguer ses soins à Mme de Lignolle. D'une main elle soutenoit la tête de mon amante, de l'autre elle lui vidoit ses flacons sur le visage; elle essuyoit avec un mouchoir la sueur froide qui couloit sur son front. «Pauvre enfant! disoit-elle, regardez comme ils se sont éteints, ces yeux qui brilloient tout à l'heure du plus vif éclat! Quelle pâleur couvre ces joues que j'ai vues colorées d'un rose si tendre! Pauvre enfant!—Mon Dieu! vous m'alarmez, mon amie! croyez-vous qu'il y ait du danger?—Du danger?… peut-être. La comtesse est d'un caractère violent et paroît vous aimer déjà beaucoup.—Oh! oui, beaucoup. D'ailleurs, elle a depuis hier des indispositions légères, mais fréquentes, des maux de cœur…—Elle seroit déjà enceinte! ah! tant mieux!» s'écria Mme de B…, dans l'effusion d'une vive joie; puis tout à coup elle réprima ce premier mouvement, et d'un ton de commisération elle reprit: «Tant mieux… pour vous;… non pour elle!… Pour elle, c'est un événement fâcheux qui l'expose de bien des manières…—Qui l'expose!… Et moi, que je suis à plaindre aussi! Dans quel embarras je me trouve! L'une est ici, qui se meurt de la seule crainte que je ne la quitte! l'autre est là-bas, qui se désespère de ce que je l'ai quittée. Dites-moi donc comment je vais faire. Apprenez-moi quel parti…—Tout à l'heure, interrompit-elle, je vous engageois à partir; j'avoue que maintenant, à votre place, je me trouverois moi-même fort empêchée. Sans doute il faut consulter votre cœur; mais vous devez aussi prendre conseil des circonstances.—Consulter mon cœur? je n'y trouve que des irrésolutions, des combats! Prendre conseil des circonstances? ne sont-elles pas, de l'une et de l'autre part, également inquiétantes, pressantes, impérieuses? O mon amie, je vous en conjure, prenez pitié de ma situation vraiment cruelle, finissez mes perplexités, conseillez-moi.—Que pourrois-je vous dire? S'il ne s'agit que des lois que le devoir vous impose, elles ne sont point équivoques… Il est vrai pourtant qu'il paroît cruel d'abandonner la comtesse dans l'état où la voilà… Elle est très vive,… vous la croyez enceinte,… et la pauvre petite vous aime… comme il faut vous aimer: beaucoup trop!… Partir dans ce moment-ci, c'est certainement la livrer à des agitations qui peuvent lui coûter la vie… Il semble plus probable que Sophie, d'un caractère beaucoup plus doux,… Sophie, accoutumée depuis longtemps à l'absence,… à l'abandon peut-être,… supportera moins impatiemment… Cependant, ce n'est pas une chose que je veuille garantir. Il est tout à fait possible que votre épouse, ne vous voyant pas revenir et se croyant pour toujours délaissée, en soit au désespoir.

—Au désespoir! oui, répéta d'une voix foible Mme de Lignolle qui reprenoit enfin l'usage de ses sens, au désespoir!» Elle me reconnut; elle me dit: «C'est vous, Faublas? vous ne m'avez pas quittée? vous avez bien fait; restez là, je le veux, restez là.» Elle dit à la marquise: «Et toi, farouche étranger, laisse-nous. Cruel! mes maux te trouvent insensible! Tu n'as donc jamais eu besoin de la pitié de personne, toi? tu n'as donc jamais aimé?—Si vous saviez à qui vous faites ces reproches, répondit le vicomte en lui prenant la main; si vous saviez que Mme de Lignolle, quoique bien malheureuse, est moins à plaindre que l'infortunée qui lui parle! Et moi aussi, j'ai brûlé de cet amour qui vous consume! Et moi aussi, j'ai connu ses passagers délices et ses inconsolables regrets! Comtesse, infortunée comtesse, vous avez encore beaucoup à souffrir, si vous devez souffrir autant que moi!»