Quiconque me lit avec quelque attention doit se souvenir qu'il y a peu de temps une jolie femme de chambre m'a coiffé précisément dans ce cabinet où je me trouve; il doit se souvenir que, pressé ce jour-là du désir de revoir la comtesse et d'échapper au baron, je me suis fait conduire, par un escalier secret, dans la cour de Mme de Fonrose. Maintenant, au contraire, pour rejoindre mon père et fuir ma maîtresse, je cherche à tâtons le même chemin, dans cette partie de la maison dont je connois un peu les êtres. Me voilà sur l'escalier dérobé, puis dans la cour, et bientôt dans la rue.
Plein d'une tendre sollicitude, M. de Belcour avoit deviné ce que tout autre qu'un père n'eût pu prévoir. Comme il n'étoit pas impossible, avoit-il dit en partant, que des raisons particulières me forçassent à repasser par la capitale, le suisse devoit veiller toute la nuit pour m'attendre, et mon domestique me tenir une chaise de poste toute prête. On aimoit trop le baron et son fils pour oublier les ordres de l'un et les intérêts de l'autre. En arrivant à l'hôtel, je n'eus qu'à monter en voiture, et mon fidèle Jasmin voulut absolument courir devant moi. Aussi je trouvois à chaque poste des chevaux tout préparés; les postillons, grâce à mes prodigalités, ne se plaignoient pas d'avoir été réveillés trop tôt; ils m'appeloient monseigneur, et nous allions comme si nous eussions eu des ailes.
L'aurore vint, qui me promit le plus beau jour. Voilà cette route si péniblement parcourue la surveille, dans un sens contraire. Quel heureux changement trente-six heures ont apporté dans ma situation! Je ne vais point, sous un ciel étranger, regretter ma patrie; je n'emporte pas le remords d'avoir immolé tel ennemi qui me poursuivoit de sa juste vengeance. C'est à Fromonville que mon père, tout à l'heure rassuré, me pressera sur son sein! C'est là que tout à l'heure ma femme consolée… Nous n'arriverons jamais! Va donc, postillon!… Tout à l'heure je la couvrirai de mes baisers, j'embrasserai ses genoux, je solliciterai le prix de ma tendresse extrême… Il est vrai qu'Adélaïde sera là… Ne pourrons-nous pas la renvoyer, Adélaïde? Quoi! faudroit-il différer jusqu'à la nuit?… Un siècle d'attente!… Mais la nuit! la nuit! Jamais je n'en aurai passé de plus délicieuse!… Que ces rosses me traînent lentement! Postillon, va donc!… Et demain, demain, je serai sur cette route encore! Mais j'aurai Sophie près de moi! je ramènerai ma femme à Paris! je l'établirai dans la maison paternelle! dans la chambre de l'hymen, à côté de celle du célibat, qui sera déserte! à jamais déserte! Je ne sortirai plus de l'appartement de ma femme! j'y passerai mes journées, ma vie! je l'entendrai me faire et me répéter le long récit des maux qui l'ont accablée pendant l'absence! et moi, moi, je lui raconterai cent fois tout ce que j'ai souffert, tous les malheurs qui me sont arrivés… Tous? non. Je ne lui dirai pas combien la marquise est à plaindre, quelle tendre commisération je lui garde: Sophie, naturellement soupçonneuse, pourroit s'inquiéter; et je veux non seulement lui conserver la plus exacte fidélité, mais encore lui épargner les tourmens de la jalousie… Je ne lui parlerai pas non plus de la comtesse… La comtesse! elle est maintenant bien seule, bien étonnée, bien triste! elle pleure, elle se désespère, elle m'accuse de barbarie!… Vraiment, je devois au moins lui dire quelques mots, la prévenir, la préparer… Quel train cet homme me mène! Postillon, tu vas comme le vent! Un moment donc, un moment! Où me conduis-tu si vite? «A Villeneuve-Saint-Georges, mon beau seigneur, répondit-il en retenant ses chevaux, route de Fontainebleau, route de Fromonville.—De Fromonville! bon! Eh bien! quel démon t'arrête?—Dame! n'est-ce pas vous?—Regarde, que de temps perdu! allons, des coups de fouet et va plus vite!—Va plus doucement! va plus vite! accordez-vous. Jusqu'à présent je n'avois pas quitté le grand galop, je ne puis faire mieux.—Tu as raison, mon ami, tu as raison; mais je t'en prie, va plus vite.»
La voiture mille fois maudite roule encore pendant sept mortelles heures. Enfin je vois le pont de Montcour, et, sur la route de Fromonville, deux personnes chéries. Bientôt je reçois leurs embrassemens et je partage leur joie. L'une me demande si je n'ai pas reçu de coups dangereux; l'autre, s'il faut encore sortir de France. «Non, ma chère Adélaïde, je ne suis pas blessé! Non, mon père, nous ne quitterons pas notre patrie… Mais courons, je vous prie. Que je vous dois de remerciemens! vous avez pu la quitter pour aller au-devant de moi… Venez, volons, présentez-lui son époux, soyez témoins… Quoi! mon père, vous baissez les yeux d'un air consterné! Quoi! ma sœur, vous pleurez!… C'en est fait!… Sophie!… l'absence! l'abandon! Elle n'a pu résister, elle n'est plus!—Elle respire, s'écria le baron, mais…—Elle vous aime, interrompt ma sœur, mais…—Je vous entends! c'est donc pour la troisième fois que son tyran me la ravit!»
Tous deux ne me répondent que par leur silence. Tous deux, attentifs à prévenir l'effet d'un premier mouvement, empêchent que mon désespoir ne me coûte la vie. M. de Belcour se saisit de mes pistolets et de mon épée; Adélaïde avance un bras tremblant pour soutenir son frère qu'elle voit pâlir et chanceler. Ma chère amie, tu n'es pas assez forte! Faublas vient de tomber presque mourant sur ce même gazon que, la surveille, il effleuroit à peine quand, poursuivre une maîtresse abandonnée maintenant, il fuyoit d'un pas rapide sa femme, aujourd'hui vainement regrettée!
«Adélaïde! ah! je t'en conjure, prends pitié de ton frère!… Mon père! laissez-moi, laissez-moi mourir!… Elle m'est enlevée! elle me croit coupable! Sophie ne sait pas qui j'abandonne pour elle. Sophie ne sait pas que je donnerois la moitié de ma vie pour qu'il me fût permis de lui consacrer l'autre moitié… Elle m'est enlevée! elle me croit coupable! laissez-moi, laissez-moi mourir!»
Adélaïde cependant me tenoit dans ses bras et me prodiguoit les plus tendres caresses: les larmes que je lui voyois répandre adoucissoient l'amertume de celles que je versois, et mon père calmoit nos douleurs en les partageant. «Enfant trop cher et trop malheureux, disoit-il, les plus ardentes passions ne cesseront-elles point de tourmenter ta jeunesse orageuse, et l'adversité, qui depuis quelque temps s'est chargée du soin de te donner elle-même de cruelles leçons, l'adversité ne veut-elle plus me laisser désormais que le devoir rigoureux de t'offrir des consolations ou trop foibles ou tout à fait impuissantes? O mon fils! je te plains; mais tu me dois aussi quelque pitié.—Mon père, sait-on au moins ce qu'elle est devenue? sait-on sur quelle route son ravisseur la traîne?… Vous ne répondez rien! Il est donc vrai que je l'ai tout à fait perdue, qu'aucun espoir ne me reste!… Maintenant un long intervalle nous sépare; avant-hier, je l'ai vue là-bas!… là-bas, ma sœur… Tiens, regarde, ma chère Adélaïde, regarde, et tes sanglots vont redoubler… D'ici tu peux la voir, cette grille que j'ébranlai d'une main trop foible, cette grille que j'aurois dû briser… Ta bonne amie étoit là! elle étoit là, ma bien-aimée!… Maintenant un long intervalle nous sépare!… Sophie! Sophie! un Dieu persécuteur préside à nos amours. On diroit qu'il te montre quelquefois ton époux, seulement pour te faire plus vivement sentir l'ennui de son absence; on diroit qu'il me permet quelquefois de t'apercevoir, seulement pour réveiller dans mon cœur le désespoir de ta perte: oui, le cruel de temps en temps ne nous rapproche qu'afin de se donner l'affreux plaisir de nous séparer aussitôt… Je fuis à Luxembourg, mon amante m'y suit; peu d'heures après, elle retrouve un père qui, le lendemain, l'arrache à son époux! A travers mille périls je pénètre jusqu'au couvent qui la renferme: il ne m'est permis de l'admirer qu'un moment! Enfin le hasard me conduit près de sa prison nouvelle; un cri douloureux m'avertit que ma femme est là, qu'elle me reconnoît; moi-même je l'entrevois, je l'entrevois mourante, et cependant l'honneur… L'honneur? du moins, je le croyois. Fatale marquise! ce n'est pas la première fois que tu fais tous nos malheurs!… L'honneur impérieux m'entraîne; et, quand je reviens, j'ai tout perdu! le ravisseur de Sophie… Est-il possible qu'un père soit à ce point dénaturé? Le barbare! que reproche-t-il encore à son adorable et malheureuse fille? De quelle faute m'accuse-t-il que n'ait réparée mon hymen? de quel crime que mes revers n'aient expié? Pourquoi veut-il que deux époux amans périssent consumés de leurs vains désirs? Pourquoi veut-il précipiter ses deux enfans dans le même tombeau? O mon père! mon père!
—Cette fois, dit-il, Duportail ne s'est point éloigné de nous sans m'instruire de ses motifs et de ses résolutions. Une lettre qu'il a laissée pour moi…—Une lettre! Voyons, voyons donc.—Mon ami, commençons par gagner le prochain village.»
Nous entrâmes dans une auberge de Montcour. Le baron vouloit lire lui-même la lettre de mon beau-père; mais, obligé de céder à mes instances, il me la confia.