Puisque votre fils vient de découvrir encore ma retraite, puisqu'il s'obstine à poursuivre partout ses victimes, il faut, Monsieur le baron, que je vous instruise enfin de tous les malheurs de ma fille; il faut que je vous apprenne des horreurs.

Vous savez dans quel piège, presque inévitable, Sophie fut attirée; vous n'oublierez jamais en quels lieux et comment l'infortuné Lovzinski retrouva sa Dorliska si désirée, sa Dorliska moins digne de blâme que de pitié, même au sein du crime. Baron, l'enlèvement de cette enfant malheureuse autant que respectable n'étoit pas le plus grand des forfaits de votre indigne fils…

«Le plus grand des forfaits de votre indigne fils! quelles expressions! quel horrible mensonge! vous-même, mon père, vous-même frémissez de cette injure!… Monsieur le baron, je vous proteste qu'elle sera lavée dans le sang du calomniateur… Mais, que dis-je? il est votre ami, il est le père de Sophie… Rassure-toi, ma sœur; mon père, rassurez-vous, excusez le premier transport de la surprise et de la colère. Excusez…—Donnez, me dit le baron, donnez, que je finisse cette lecture.—Oh! non, permettez,… je vous en supplie!»

… Le jour que je lui donnais son amante, à l'instant même où tout se préparoit pour leur réunion, j'entends dans la principale rue de Luxembourg un étranger demander le chevalier de Faublas; et, malgré son travestissement nouveau, je reconnois celle qui la première forma votre fils dans l'art détestable de corrompre des femmes et de tromper des maris. Elle accouroit, comme ils en étoient sans doute convenus ensemble, rejoindre au lieu de son exil le meurtrier de son mari…

«Grands dieux!… Mon père, je vous jure qu'il n'en est rien; j'ignorois que la marquise dût me suivre à Luxembourg; j'ignorois…—J'aime à le penser, mon ami. Je ne puis vous croire capable des noirceurs que Duportail a si promptement supposées. Mais il est père, et père malheureux: nous devons l'excuser, le plaindre, nous efforcer de le retrouver et de le fléchir. Continuez.»

… A cette apparition fatale, je pressens tous les malheurs qui menacent ma Dorliska; je ne vois qu'un moyen de l'arracher au pressant danger d'un opprobre et d'un abandon publics; et cependant j'arrive au temple ne sachant encore si je dois me hâter de prendre un parti qui me semble extrême. Une audacieuse rivale qui ne respecte rien, que rien n'étonne, paroît presque en même temps que nous à l'autel de l'hyménée. La sacrilège qu'elle est! c'est à la face du Dieu qui reçoit les sermens des époux qu'elle vient sommer celui-ci de violer tous les siens!

Cependant qu'espéroit-il, votre cruel fils, le digne élève d'une femme sans pudeur, le lâche suborneur d'une fille sans défense; qu'espéroit-il, quand il arrachoit l'une à la respectable retraite que ses vertus embellissoient, quand il obtenoit de l'autre l'éclatant sacrifice d'un monde corrompu dont elle étoit l'idole? Ce qu'il espéroit! se donner en spectacle à toute l'Europe; s'enivrer de la gloire de traîner, enchaînées au même char, une fille séduite, une femme adultère; associer ses deux maîtresses à de semblables plaisirs, à une ignominie pareille; promener de contrée en contrée Mlle de Pontis, partageant un amant banal et le mépris public avec la marquise de B…!

«Mlle de Pontis partageant le mépris public avec la marquise de B…! Ah! mon père, quelle imposture! ah! ma sœur, quel blasphème!…»

… Tels étoient ses desseins, que j'ai prévenus, que j'ai renversés. Grâce à ma vigilance, Dorliska fut sauvée; mais les événemens ont d'ailleurs justifié tous mes soupçons. Jamais on n'a su bien précisément ce que la marquise étoit devenue pendant les six semaines que votre fils a passées dans les environs de Luxembourg: sans doute ils y vivoient ensemble…

«Est-ce vrai cela? me dit Adélaïde.—Ma sœur, il est vrai que Mmme de B… venoit me voir de temps en temps; mais je ne savois pas que c'étoit elle qui me rendoit visite.—Comment ne le saviez-vous pas, mon frère?—Mon amie,… voilà ce que je ne puis t'expliquer; ce seroit trop long.—Je ne suis pas contente de cette réponse, répliqua-t-elle, je la trouve obscure; ce qui me fâche davantage, c'est que M. Duportail ait quelquefois raison quand il vous fait de tels reproches. Cela prouve que vous avez réellement de grands torts avec ma bonne amie. Je vous impatiente, mon frère? eh bien, voyons, finissez.»

… Chacun la vit effrontément reparoître à la cour quelques jours après le retour de son amant dans la capitale; et, si toutes ses intrigues ne purent empêcher que le chevalier ne fût mis en prison, personne du moins n'ignore que c'est en se prostituant qu'elle vient de l'en faire sortir…

«En se prostituant!… Non, mon père, non, je ne puis me le persuader. Il me seroit trop douloureux de le croire!—Insensé! me répondit-il. Que m'importe, je vous prie, la douleur que vous en pourriez ressentir? Lisez, lisez donc.»