… Quel usage a-t-il fait de la liberté? Sophie ne revenant pas, il a fallu qu'une autre prît sa place. Le chevalier de Faublas n'est pas homme à se contenter d'une seule conquête: deux victimes à la fois, deux victimes au moins lui sont nécessaires. Ce que je ne comprends pas, c'est qu'après avoir tout récemment découvert ma retraite, il ait jugé convenable d'y venir montrer à Sophie la nouvelle rivale qu'il lui préfère.

«Que je lui préfère! tandis que c'est pour Sophie que j'abandonne la comtesse! la comtesse, qui maintenant m'appelle et gémit!… la comtesse! Ah! mon père, si vous saviez combien je lui suis cher! comme elle est sensible! comme elle est aimable! comme…» Le baron m'interrompit: «Monsieur, pensez-vous à ce que vous me dites?—J'ai tort, mon père, j'ai tort… Mais c'est qu'aussi je me trouve dans la position la plus embarrassante… Pardon, cent fois pardon.»

… Cette inconcevable démarche, dont je ne devine point les motifs, renferme apparemment quelque autre mystère d'iniquité que l'avenir découvrira. Quelle est cette jeune personne près de laquelle j'ai reconnu votre fils sous des habits trompeurs? une fille simple que son innocence ne pourra sauver, ou une femme sans expérience dont il va corrompre les vertus naissantes. Quel est cet homme d'un âge mûr qui les accompagnoit? un époux malheureux qu'il couvrira de ridicule et d'opprobre, ou un père confiant dont il trahira l'amitié.

Baron, vous êtes père aussi; mais vous paroissez ne vouloir jamais vous en souvenir. Je ne garderai point avec vous de vains ménagemens, je vous parlerai sans détour: votre indulgence est inexcusable. Mon ami, craignez d'être bientôt réduit à la pleurer en larmes de sang. Craignez que le Ciel, enfin lassé, ne punisse en même temps les désordres du fils et l'excessive foiblesse du père. Craignez qu'un jour, dans sa colère, il n'envoie un vengeur à ma fille, et à la vôtre un séducteur!…

«Un vengeur à sa fille!… Duportail, je le verrai, ce vengeur que vous m'annoncez! Duportail, s'il tarde trop à venir, Faublas l'ira chercher!—Calmez-vous, s'écria le baron; tout à l'heure vous promettiez…—Quoi! Monsieur, non content de me menacer indirectement, il ose encore insulter ma sœur!… Un séducteur à ma chère Adélaïde!—Voyez, mon ami, combien les passions peuvent nous rendre inconséquens et cruels: la seule idée qu'Adélaïde puisse être séduite met son frère en fureur! il ne la pardonne point à celui dont la fille, pleine d'amour pour la vertu, fut entraînée cependant aux plus condamnables excès d'un amour criminel! Faublas, pour un soupçon qu'il trouve injurieux, parle de s'armer contre son beau-père; et pourtant, à Luxembourg, Lovzinski ne songea point à venger sur un étranger ravisseur les égaremens de sa Dorliska!—Permettez, mon père!… que je sache enfin ses résolutions.»

Que mon exemple au moins vous soit un avertissement utile; je contribuai moi-même aux égaremens du chevalier, et, quoique j'en eusse été le complice involontaire, je ne tardai pas à m'en voir puni. Tous les maux qui m'accablent me sont venus de cet ingrat jeune homme et de sa fatale maîtresse, dont je vis tranquillement les criminels amours. Bientôt, engagé dans une injuste querelle, j'eus la douleur d'enfreindre la plus sage loi d'un État hospitalier qui m'avoit rendu des amis et presque une patrie: mes mains, souillées du sang de l'innocent, firent triompher la mauvaise cause[9]; moi-même enfin, j'escortai ma fille qu'on enlevoit, j'aidai son ravisseur à la déshonorer.

[9] Rappelez-vous qu'à la Porte-Maillot, où je blessai le marquis, Duportail tua son adversaire.

Ah! combien elle est moins à plaindre que moi, l'épouse adorée dont, il y a douze ans, je déplorois la fin tragique! Tranquille, elle repose dans les forêts de la Sula. Une mort prématurée l'a soustraite aux plus cruelles infortunes de sa fille et de son ami.

Grâces cependant te soient rendues, Providence éternelle, dont il faut toujours bénir les décrets! grâces te soient rendues, Divinité miséricordieuse jusque dans tes rigueurs! Tu voulus que Lovzinski survécût à Lodoïska pour offrir un jour à sa fille abusée des secours,… hélas! bien tardifs, pour empêcher du moins sa honte complète, son avilissement prochain, pour sauver à Dorliska les dernières humiliations que lui gardoit son séducteur impitoyable.

Oui, ma fille déshonorée ne fut point avilie. Ma fille peut faire encore la consolation, la joie, l'orgueil de son père…

Ici mes sanglots m'interrompirent un moment. «Oui, m'écriai-je ensuite, l'orgueil de son père, et de sa famille et de son époux!» Puis, en passant un mot qu'un père n'auroit dû jamais écrire, qu'un époux ne devoit pas répéter, je relus cette phrase qui calmoit un peu mes ressentimens et ma douleur, cette phrase en faveur de laquelle l'amant de Sophie pardonnoit à Duportail les horreurs imputées au fils du baron de Faublas. Je relus:

Oui, ma fille ne fut point avilie. Ma fille peut faire encore la consolation, la joie, l'orgueil de son père. Adorable enfant! Son excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les regrets qu'elle donne aux vertus qu'elle n'a plus…

«Les regrets qu'elle donne!… quoi! Sophie, se pourroit-il…? des regrets! Hélas! j'aurois cru que l'absence devoit seule les exciter! voici le coup le plus sensible à mon cœur.»