Mes larmes recommencèrent à couler avec plus d'abondance. Adélaïde pleuroit aussi; mais, le baron paroissant vouloir reprendre l'épître fatale, je me fis violence pour achever sa pénible lecture; et, comme tout à l'heure, en répétant une phrase consolatrice, j'eus soin d'en omettre quelques mots qui, selon moi, n'auroient pas dû s'y trouver.

… Son excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les…, et le dirai-je? dans la foule des avantages inappréciables dont la nature fut prodigue envers son séducteur, envers cet étonnant jeune homme que nous eussions tous admiré s'il eût tenté pour le bien la moitié des efforts que le mal a dû lui coûter, s'il eût voulu convenablement appliquer à l'exercice de la vertu les rares qualités dont il abusa pour le crime.

Baron, je vous ai rendu compte de mes trop justes motifs, il ne me reste plus qu'à vous apprendre mes résolutions irrévocables.

De l'impénétrable retraite où je me réfugie, j'aurai toujours les yeux ouverts sur mon persécuteur… Ma Dorliska m'est infiniment chère; j'adore en elle la vivante image d'une épouse tous les jours regrettée… Jugez si je ne souhaite pas ardemment son plus grand bonheur… Ah! qu'avec transport j'immolerois à ses plus chers désirs le ressentiment de mes propres injures! Mais celui qui séduisit son amante n'obtiendra sa femme qu'après l'avoir méritée; et quiconque abusa de la jeunesse de Sophie ne trompera pas mon expérience. Que le chevalier n'essaye donc pas de me donner le change. J'ai trop appris à le connaître, j'ai trop appris à redouter son artificieuse maîtresse, pour m'arrêter jamais aux simples apparences. En vain prendroit-il maintenant la peine d'afficher les bonnes mœurs, je ne verrai dans sa conduite que de l'hypocrisie tant que la marquise vivra dans le monde. Baron, je vous en donne ma parole d'honneur, Faublas, parût-il entièrement revenu de ses égaremens, ne reverra Sophie qu'après que le Ciel aura, dans sa justice, ordonné l'emprisonnement ou la mort de Mme de B…

Mais je m'arrête à des suppositions qui me flattent sans m'aveugler. Je parle d'un amendement que je n'espère pas. Sans doute un Dieu, trop équitable pour encourager les grands désordres par l'impunité, garde à la marquise une éclatante catastrophe. Mais l'exemple de son châtiment, vînt-il en ce jour même épouvanter toutes celles qui lui ressemblent, seroit donné trop tard pour votre fils. Votre fils, d'abord corrompu, devint aussitôt corrupteur. Il se pervertira de plus en plus dans la société de ses dignes amis, libertins par principes. On le verra méditer froidement avec eux ces basses noirceurs qu'ils ont appelées des roueries. Au défaut des époux et des pères, qui savent rarement venger leurs affronts, l'ennui, les infirmités, les chagrins, attaqueront bientôt son adolescence épuisée. Jeune, il doit vieillir; il doit, s'il n'attente pas lui-même à ses jours, tomber par le fer ennemi; il doit périr avant le temps.

Moi, cependant, j'aurai travaillé sans relâche à guérir ma fille de sa fatale passion. Le même Dieu qui poursuit les méchans veille sur les justes. Sophie, lorsque son persécuteur descendra, déchiré de remords, dans la nuit du tombeau, Sophie, à ses propres yeux réhabilitée, ressuscitera pour une vie nouvelle. Mes soins aussi contribueront à fermer les plaies de son cœur. Après d'affreux orages je verrai de beaux jours renaître pour elle; ma Dorliska reportera sur moi toutes ses affections, moins vives et plus douces. Le moment heureux viendra où sa raison pourra lui confirmer ce que déjà lui dit son excellent naturel: une fille comme elle n'a rien à regretter quand il lui reste un père tel que moi.

Je suis, avec une estime que les torts de votre fils n'ont point altérée, Monsieur le baron, votre ami,

Le comte Lovzinski.

L'étonnement, l'inquiétude, le désespoir même, m'avoient soutenu pendant cette longue et cruelle lecture. Après l'avoir achevée, je recueillis toutes mes forces pour demander à M. de Belcour jusqu'où ma femme avoit été suivie, et, dès qu'il m'eut appris qu'on avoit perdu ses traces à la Croisière[10], je me trouvai mal.

[10] La Croisière est à quatre lieues au-dessous de Montargis.

Cet évanouissement dura peu. Je me ranimai par les soins de ma sœur; je repris courage à la voix de mon père. Mon père, me flattant d'une espérance que peut-être il n'avoit pas, me pressoit de commencer moi-même, avec ma sœur et lui, des recherches qui seroient, disoit-il, plus heureuses. Tandis qu'il me parloit, un papier tombé presque sous mes pieds, à côté de ma chaise, s'attiroit toute mon attention. C'étoit la lettre de mon beau-père, que le baron, tout occupé de mon état, avoit oublié de prendre. Je songeois à m'en emparer sans qu'il en vît rien: j'y réussis avec assez de bonheur, et je me sentis plus content que si j'eusse acquis le plus rare trésor. Elle étoit affreuse, cette lettre, mais elle étoit injuste: je m'y trouvois bien maltraité, mais à chaque ligne on me parloit de Sophie. Cet écrit si cruel et si cher, je le repris donc. Ah! Faublas! ah! malheureux! où devois-tu le perdre et le retrouver!

Cependant un incident imprévu menaçoit de nous retenir à Montcour. Comme nous venions de monter tous trois en voiture, pour aller du moins jusqu'à ce village de la Croisière, Adélaïde, trop délicate pour supporter en même temps et les fatigues d'une longue route, et les chagrins de son frère, et ses propres agitations, ma chère Adélaïde se sentit fort indisposée.

«Mon père, ces clochers que vous voyez d'ici, je les reconnois, ce sont les clochers de Nemours. Il nous faut tout au plus vingt minutes pour arriver dans cette ville, où nous trouverons tous les secours dont ma sœur peut avoir besoin.»

Nous allâmes y descendre dans une auberge: il y avoit à peine un quart d'heure que nous y donnions nos soins à notre chère Adélaïde, qui paroissoit très incommodée, lorsqu'un courrier vint me demander. Il me remit un billet écrit d'une main inconnue, et conçu en ces termes:

Monsieur le chevalier est averti, de la part du vicomte de Florville, que M. Duportail, qui, sur le soir d'avant-hier, avoit quitté la poste à la Croisière, l'a cependant reprise à Montargis, au milieu de la nuit suivante.

«Venez, mon père, courons! volons…—Votre sœur, me dit-il, est-elle en état de nous suivre, et puis-je laisser dans une auberge ma fille seule et malade?—Vous avez raison… Que je suis moi-même fâché de la quitter!… Cependant, mon père, un intérêt si pressant m'appelle!… permettez-moi de partir sur-le-champ,… que mon domestique seulement m'accompagne… Vous avez mes pistolets et mon épée; donnez-les à Jasmin, défendez-lui de me les confier. Vos ordres seront respectés… Croyez pourtant que cette précaution est bien inutile; rendez-moi mes armes et soyez tranquille: je ne m'en servirai ni contre moi ni contre le père de Sophie. Ne craignez rien de ma vivacité, si je le rencontre; si je ne le rencontre pas, ne craignez rien de mon désespoir… L'époux de Sophie ne l'obtiendra de Duportail que par une prompte justification, par des prières; s'il le faut, par des larmes!… Je renonce à tout autre moyen… Votre fils, soit qu'il ne puisse rejoindre son beau-père, soit qu'il le trouve toujours injuste, toujours inflexible; votre fils, dût-il être à jamais le plus malheureux des amans, vivra du moins pour sa sœur et pour vous, Monsieur le baron. Faublas le promet à son père! le chevalier le jure foi de gentilhomme!»