J'ignore ce qui me fut répondu: je retombai dans ma léthargie.
Celle-ci, troublée par des rêves affreux, dura plus longtemps que la première; il faisoit grand jour et j'étois bien foible quand je me réveillai.
Je reconnus le château du Gâtinois, l'appartement de Mme de Lignolle, son lit, l'heureux lit où l'amant d'Éléonore avoit dernièrement passé deux nuits avec elle. C'étoit là que maintenant Mlle de Brumont languissoit accablée des peines du cœur et des douleurs du corps! A genoux dans la ruelle, un mouchoir sur les yeux, les bras étendus vers moi, la tête penchée sur l'extrémité de mon traversin, Florville, au désespoir, gémissoit à ma droite. Je vis à ma gauche un objet non moins digne de pitié: c'étoit mon Éléonore, les cheveux épars, la pâleur sur le front, les yeux levés au ciel, la mort dans les yeux. C'étoit mon Éléonore, qui, plutôt étendue qu'assise sur le bord du lit, disoit en sanglotant: «Le cruel! si du moins il ne parloit que de son épouse! mais il désire ma rivale la plus détestée! mais sans cesse il appelle cette Mme de B… dont je ne puis entendre le nom! il l'appelle presque aussi souvent que son Éléonore! Hélas! je croyois n'avoir à combattre que l'amour de Sophie: je n'imaginois pas qu'il eût pour la marquise un véritable attachement!… Mais comment fait-il donc pour aimer ainsi tout le monde? Moi, je ne puis adorer qu'un homme, je ne puis idolâtrer que lui! Quelle femme aurois-je à redouter si l'ingrat vouloit payer mon amour d'un amour égal!—Eh! Madame, il est chez vous, interrompit le vicomte, tout à coup sorti du profond accablement où je l'avois vu plongé. Déjà vous avez sur celles que vous appelez vos rivales l'avantage d'être mère; bientôt vous aurez l'avantage plus grand d'avoir sauvé ses jours. Il est chez vous; n'êtes-vous pas trop heureuse?
—Oui, s'écria-t-elle avec transport, ses jours que sa femme avoit compromis, que la marquise auroit abrégés, je les sauverai, moi! j'aurai le bonheur de les prolonger peut-être, et de les embellir. C'est à moi qu'ils seront consacrés, car c'est à moi qu'ils appartiendront… Oui! sauvons-les. Employons ce nouveau moyen d'être aimée, puisque tous les autres ne suffisent pas; serrons de ce nouveau nœud les liens qui nous unissent; que, dans le cœur de mon ami, la reconnoissance se joigne à l'amour pour m'assurer une préférence d'ailleurs méritée. Sauvons-les… Mais le pourrai-je?… Si le mal fait toujours de nouveaux progrès! si cette fièvre a des redoublemens! si, comme tout à l'heure, dans l'accès d'un transport furieux, il veut quitter son lit, sortir de cet appartement, courir à Sophie, qu'il croit voir, à Mme de B…, qu'il croit entendre? Le moyen de le calmer quand il me met au désespoir! Le moyen de le retenir, quand je suis si foible!… Une soirée si pénible! une nuit passée dans les plus vives alarmes! je me sens tout à fait épuisée!… Vous, Monsieur le vicomte, vous avez plus de force et de présence d'esprit que moi; cependant vous paroissez aussi bien abattu, bien accablé… Hélas! son ami, comme son amante, n'auroit-il plus que du courage!… O mon Dieu! donne-nous des forces!… Mais je vous implore pour une passion que vous condamnez! Que vous condamnez? ah! vous n'êtes pas injuste! Voyez mon cœur, et jugez. Jugez! prenez pitié d'une foible mortelle!… Si pourtant mes vœux ne sont pas entendus? si Faublas succombe? S'il succombe, du moins je n'aurai pas sa mort à me reprocher; ce sera sa femme;… non, son indigne maîtresse, la marquise de B…! Le souvenir de Sophie lui cause, en effet, de vives agitations; mais c'est, je le vois bien, celui de Mme de B… qui le poursuit, qui le tourmente, qui l'enflamme! C'est celui-là qui brûle son sang! c'est celui-là qui le tue!… Si Faublas succombe, je joindrai cette méchante femme. «Ta passion désordonnée, lui dirai-je, a détruit ce que le Ciel avoit créé de plus parfait. Ton artificieuse rage vient de me priver du mortel que j'idolâtrois. Tiens, reçois le digne prix de tes scélératesses!» Dès que j'aurai dit, je la tuerai; et puis j'irai sur le tombeau de mon amant… J'irai, je ne pleurerai plus! je me poignarderai!»
Ainsi, dans sa douleur, Mme de Lignolle m'éclairoit sur le danger de mon état: ce que je prenois pour une léthargie, c'étoit l'assoupissement de la fièvre; ce que j'appelois mes rêves, c'étoit un véritable délire.
Cependant j'étois excessivement las; et, pour me procurer quelque soulagement en changeant de posture, j'essayai de me mettre sur mon séant. Mes deux gardes, au mouvement qu'elles me virent faire, se jetèrent sur moi, me saisirent par les bras, et, réunissant leurs efforts, me retinrent dans la situation qui m'incommodoit. «Pourquoi voulez-vous quitter votre ami? disoit la marquise.—Restez là, crioit la comtesse, restez là, m'entendez-vous?—Éléonore! chère amante! je ne veux pas m'en aller. Sois tranquille.—Ah! dit-elle en m'embrassant, tu me reconnois donc?… Reste là, je t'en prie!… Va, j'aurai bien soin de toi. Va, tu ne manqueras de rien!» J'adressai la parole à Mme de B…: «Et vous aussi, prenez courage, ma généreuse amie…—Il est encore dans le délire, interrompit Mme de Lignolle.—Au contraire, répondit la marquise, je le crois tout à fait revenu. C'est au vicomte qu'il adresse la parole, et pourtant c'est toujours à la comtesse qu'il parle! C'est moi qu'il regarde, et c'est vous qu'il voit! Plaignez-vous, plaignez-vous donc!—Mon cher Florville, quelle heure est-il?—Midi.—Midi!… Comtesse, avez-vous fait avertir mon père? avez-vous envoyé savoir des nouvelles de ma sœur?—On devroit déjà être revenu», me répondit-elle.
A l'instant même nous entendîmes du bruit dans le corridor: c'étoit La Fleur qui revenoit de Nemours. La comtesse courut lui ouvrir la porte de son appartement, qu'elle referma dès que le domestique fut entré.
Il avoit vu M. de Belcour: ma sœur se portoit beaucoup mieux; mon père viendroit dans la soirée faire une visite à madame la comtesse. «Fort bien, La Fleur, lui dit-elle; mais ne mentez pas. Julien, à qui j'avois ordonné de monter à cheval pour aller à Paris informer M. de Lignolle de notre arrivée ici, Julien est-il parti tout de suite?—Avant deux heures du matin, Madame.—Bon, mon cher, laisse-nous… Écoute donc, La Fleur,… prenez cet argent, soyez discret,… envoie-nous promptement M. Despeisses, qui doit être resté là-bas.»
Ce M. Despeisses ne se fit pas attendre. Il me tâta le pouls, regarda mes yeux, me fit tirer la langue, et prononça hardiment qu'il n'y avoit plus la moindre apparence de danger. Seulement il ajouta que le malade avoit besoin de repos. La comtesse, dans le transport de sa joie, sauta au cou du médecin, qui fut embrassé d'abord, et puis renvoyé.
Mme de B…, depuis quelques minutes, paroissoit livrée à de sérieuses réflexions. Elle rompit enfin le silence pour donner à Mme de Lignolle un conseil qui n'étoit pas absolument désintéressé. «Heureusement, dit-elle, il n'est plus nécessaire que nous restions tous deux auprès de lui. Madame la comtesse ne feroit-elle pas bien de se jeter tout habillée sur le lit de camp dressé dans le cabinet?—Mais vous-même, Monsieur…—Quant à moi, rien ne presse, interrompit le vicomte, je suis visiblement moins accablé que vous. D'ailleurs, j'aurai tout le temps cette après-dînée. Vous, Madame, il faudra que vous receviez la visite du baron.» La comtesse déclara qu'elle ne me quitteroit point; et je crois que les adroites sollicitations de la marquise auroient été perdues, si je ne les avois appuyées de mes plus vives instances. Encore Mme de Lignolle ne nous obéit-elle qu'après nous avoir fait promettre que nous ne la laisserions pas dormir plus de deux heures.