Il y eut quelques momens de silence et de calme; après quoi le vicomte me quitta sans bruit, fit sur la pointe du pied plusieurs tours dans l'appartement, regarda, sous je ne sais quel prétexte, à travers les vitres du cabinet où reposoit la comtesse; puis, revenant prendre au chevet de mon lit sa place accoutumée: «Elle dort», me dit-il à mi-voix. Et, d'un air inquiet, il ajouta: «Chevalier, j'ai mille choses à vous dire; mais gardez-vous de m'interrompre, ne vous fatiguez pas; écoutez seulement.» Ici Mme de B…, s'étant un instant recueillie, prit une de mes mains, qu'elle retint dans les siennes, et me regarda tendrement. «Ah! reprit-elle enfin, voyez si je n'ai pas raison d'accuser le sort! moi, qui, depuis six mois, et pour toujours, condamnée au repentir, à l'indifférence, aux regrets, ne voyois plus qu'une consolation possible, celle de contribuer du moins en quelque chose à vos félicités, je viens de faire tous vos malheurs! Je sacrifierois pour mon ami ce que j'ai de plus cher, et c'est par moi qu'il a perdu ce qu'il chérit le plus! Suis-je assez malheureuse? Depuis longtemps vous ne devez plus m'aimer, Faublas, désormais vous allez me haïr!—Ne plus vous aimer!—Parlez donc plus bas, interrompit-elle, ou plutôt, ne parlez pas. Ne parlez pas, mon ami, cela vous agite, cela vous fait mal… Faublas, vous allez me haïr», répéta-t-elle d'une voix tremblante; et, comme elle me vit prêt encore à l'interrompre, elle se hâta d'ajouter: «Mais non, non, vous seriez trop injuste… Faublas, puisque vous ne désirez point me trouver coupable, répétez-vous, pour ma justification, ce que je vous ai dit dans la forêt de Compiègne. Ah! votre amie ne s'en défend point: pour qu'elle se trouve un peu moins à plaindre, il lui importe que vous ne conserviez contre elle aucune espèce de ressentiment.—O vous qui m'êtes toujours chère, croyez-moi, je ne conserve que le souvenir d'une générosité, d'une délicatesse à laquelle on ne peut rien comparer! et, le dirai-je? d'un am…» Je l'aurois dit; mais la marquise craignit apparemment de l'entendre; elle me coupa brusquement la parole: «D'une amitié qui ne finira qu'avec la vie; je comprends; mais ne parlez pas, Faublas; craignez, je vous le répète, toute espèce d'agitation. Laissez-moi parler seule; laissez-moi la douceur de vous apprendre combien je me suis occupée de vous depuis notre séparation dans la forêt. Tourmentée de la crainte de ne pouvoir plus empêcher le cruel événement que je redoutois, je me suis hâtée d'arriver, du moins, assez tôt pour vous offrir les soins de l'amitié…» Elle ajouta d'un ton bien triste: «Il est vrai que je prenois inutile peine. L'amour déjà vous consoloit: une femme plus chérie…—Plus chérie!… n'affirmez pas cela: car, en vérité, je ne sais qu'en penser moi-même.—Quoi! répondit-elle en affectant de prendre le change, vous n'aimez pas Mme de Lignolle autant que Sophie?—Autant que Sophie? Non, sans doute. Ni Mme de Lignolle, ni…»

Je crois que j'allois dire: «Ni Mme de B…» Elle m'en empêcha.

«Mais, Monsieur, ne criez donc pas: faudra-t-il vous le redire cent fois?… Faublas, vous réveillerez la comtesse,… vous vous ferez mal,… mon ami… Je ne sais plus ce que je vous disois.—Que vous vous étiez hâtée de venir pour me consoler.—Pour vous consoler? Je n'ai point dit cela… Pour vous secourir, Chevalier… En effet, dès que Mme de Lignolle vous eut emmené, dès que Rosambert…—A propos, qu'est-il devenu?—Je l'ai fait transporter à Compiègne même, dans la maison d'un ami que j'ai là.—D'un de vos amis, à vous?—A moi. Le chirurgien parloit de risquer le transport à Paris: je n'ai point voulu qu'on fît supporter à monsieur le comte les fatigues d'une route, je n'ai point souffert qu'on le mît à l'auberge: il n'y auroit peut-être pas trouvé tous les secours nécessaires; et, dans l'état où il est, le défaut de soins eût pu lui causer la mort. Le lâche l'a méritée; mais c'est de moi qu'il la doit recevoir. Je ne confierai point aux communs accidens de la vie le soin de son châtiment, qui me regarde seule. Au reste, ce que je désire le plus…—Mais, écoutez donc, ne craignez-vous pas les suites de cette affaire? Êtes-vous sûre de la discrétion de tant de gens?…—Allons, mon ami, ne dites plus rien, vous vous fatiguez… Je me suis servie des moyens ordinaires, qui ne sont pas mauvais; j'ai magnifiquement acheté le secret: les promesses et les menaces ont été prodiguées avec l'or.—Ces précautions ne suffisent pas toujours.—Paix donc!… J'en ai pris d'autres, poursuivit-elle d'un air embarrassé… C'est pour cela qu'il m'a fallu rentrer dans la capitale, où j'ai perdu quelques heures… Mais, dès que je me suis vue libre, j'ai volé du côté de Fromonville,… où je croyois arriver avant vous, puisque vous deviez… passer la nuit chez la comtesse. A moitié chemin, j'ai rencontré un de mes émissaires, qui venoit à Paris me rendre compte de ce que ses compagnons avoient découvert à Montcour. Il avoit, sur sa route, attentivement examiné les voyageurs. Par les divers renseignemens qu'il me donna, j'appris, non sans quelque surprise, que vous aviez sur moi beaucoup d'avance, et que Mme de Lignolle aussi me précédoit de quelques postes. A cette nouvelle, j'ai redoublé de vitesse, et, si je n'avois pas manqué de chevaux à Puy-la-Laude, j'étois encore à Montargis avant la comtesse.—Oh! oui, mais elle est arrivée la première; et même, à propos de cela, je vous dois bien des remerciemens, bien des pardons surtout… Vous nous avez trouvés… Comment avois-je négligé de fermer cette porte? Comment…—Chevalier, faites-moi grâce des détails; et, tenez, je vous en prie, qu'il ne soit jamais entre nous question de cette rencontre.—Cependant permettez…—Je ne permets rien. Vous ne parlerez plus de cette aventure, si vous conservez pour moi quelque…»

La marquise un moment s'arrêta pour chercher l'expression convenable. Ce fut le mot estime qu'elle prononça d'abord; celui de respect, elle ne le hasarda qu'après, et d'une voix tremblante et d'un air presque humilié.

«Oui, j'ai pour vous beaucoup d'estime, beaucoup de respect, beaucoup d'am…—D'amitié, je vous entends, n'achevez pas… Faublas, me voilà pleinement récompensée; il ne manque plus à ma tranquillité que la certitude de votre entier rétablissement… Vous avez beaucoup trop parlé, reposez-vous; tâchez de dormir,… ne fût-ce qu'un quart d'heure… Je vous en prie,… je le veux.»

Si elle ne m'en avoit pas donné l'ordre, je me serois vu bientôt forcé de lui en demander la permission. Mais le pénible sommeil qui m'accabla ne dura pas longtemps. Je me réveillai si tôt et si brusquement que la marquise en fut déconcertée: je la surpris versant des larmes sur un papier qu'elle se hâta de dérober à ma vue. «Quel est donc, osai-je lui demander, quel est cet écrit fatal qui fait ainsi couler vos pleurs?—Hélas! pourquoi vous le dirois-je? répondit-elle en soupirant.—Sans doute, répliquai-je avec un peu d'amertume, il est passé le temps où votre ami pouvoit n'ignorer aucun de vos secrets.—Des secrets pour vous! dit-elle. Si j'en avois, je n'en aurois qu'un, et celui-là, Faublas, vous le devineriez sans peine; mais alors il faudroit, par commisération autant que par délicatesse, m'aider à le garder.—Commisération! quel mot!—C'est celui qui convient. Mes chagrins…—Je m'efforcerai du moins de les consoler.—Et si maintenant, s'écria-t-elle avec désespoir, si maintenant plus que jamais ils sont inconsolables!… Tenez, mon ami, je vous en conjure, ne m'interrogez pas, ne me demandez rien, laissez-moi seule et tout entière à ma douleur, laissez-moi pleurer… Des plaintes et des larmes! voilà donc ma dernière ressource! et pourtant je me suis estimée capable de soutenir patiemment les dures épreuves réservées aux femmes malheureuses, et à la plus malheureuse des femmes! J'ai eu l'orgueil de me croire à jamais prémunie contre les injustices des hommes et les persécutions du sort. Insensée que j'étois!… Du moins je me suis aujourd'hui, par ma propre expérience, convaincue d'une vérité que j'avois toujours soupçonnée et qui console ma foiblesse: ce courage guerrier dont vous autres hommes vous montrez si fiers est de tous les courages le plus facile, comme le plus commun. Il est aisé d'aller, pour la vengeance ou pour la gloire, un moment exposer sa vie; il ne l'est point de soutenir avec une égale constance plusieurs malheurs inattendus. Tant d'autres revers plus grands encore, aussi peu prévus, aussi peu mérités, ne m'avoient pas tout à fait abattue. Pourquoi celui-ci m'accable-t-il? Je ne sais, mais j'ai sur le cœur un énorme poids; si je n'obtiens un prompt soulagement, je succombe; il faut céder: mon ami, laissez-moi pleurer, laissez-moi gémir.»

Je voulus parler; mais, pour m'en empêcher, elle posa sa main sur ma bouche. Je pris cette main toujours douce et jolie, je la serrai, je la baisai, je la mis sur mon cœur, sur mon cœur vivement ému.

On eût dit que Mme de Lignolle attendoit ce moment: elle sortit tout à coup de son cabinet, où je la croyois endormie. Mon premier mouvement fut de repousser la marquise. Celle-ci, toujours étonnante dans les occasions pressantes, conserva plus de présence d'esprit que moi. Persuadée qu'il étoit trop tard, elle ne voulut ni retirer sa main, ni changer de situation. «Vous m'auriez laissée dormir jusqu'à demain», dit la comtesse. Puis, regardant le vicomte, elle ajouta: «Qu'y a-t-il donc?—Une palpitation, répondit-il froidement.—Une palpitation!… Mais vous pleurez! Est-ce que c'est dangereux, une palpitation?—Pas ordinairement, mais dans son état toute agitation peut être nuisible.» La comtesse m'adressa la parole: «Mon ami, vous sentiriez-vous plus mal?—Au contraire, je me sens mieux.—Parce que tu me vois?—Parce que je revois celle qui m'est chère, celle à qui j'ai donné trop de chagrin, celle dont la tendresse inquiète veille sur mes jours…—C'est assez, interrompit Mme de B…, qui me serra la main, elle vous comprend; elle est payée de ses soins.—Sans doute, je le comprends, s'écria Mme de Lignolle en m'embrassant; mais n'importe, laissez-le dire, il parle si bien!»

Quoique la comtesse témoignât le désir de me faire causer, je gardois le silence. Et qu'aurois-je pu dire encore? je venois de m'expliquer de manière que tout le monde avoit été content.

Personne ne le fut quelques momens après, car M. de Lignolle arriva beaucoup plus tôt qu'on ne l'attendoit: Julien, dépêché vers lui, l'avoit rencontré sur la route. Il demanda de mes nouvelles avec beaucoup d'empressement et d'intérêt; mais l'air dont il regardoit la marquise ne laissa pas de m'alarmer. «Monsieur est un intime ami de Mlle de Brumont, lui dit la comtesse, qui s'aperçut comme moi de son inquiétude et de son étonnement.—Un ami?» répéta-t-il. La marquise se hâta de prendre la parole: «Un ami d'enfance.—Monsieur est noble?—Je suis vicomte.—Vicomte de…?—De Florville.—Ce nom-là est nouveau pour moi.—Peut-on savoir tous les noms?—Sans me vanter, il y en a peu que j'ignore.» Il prit un siège, et, regardant la marquise d'un air dédaigneux, il ajouta: «Mais apparemment que votre famille n'est pas ancienne?—Le grand-père de mon bisaïeul a monté dans les carrosses du roi.—Ah! ah!… Monsieur, je suis votre très humble serviteur.» Il s'étoit levé et venoit de saluer la marquise. «Vous paroissez bien jeune? lui dit-il.—Je ne suis point majeur.—Ni prêt à l'être?—Oh! j'y viendrai.—Par quel hasard, demanda-t-il à sa femme, avons-nous le bonheur de posséder monsieur chez nous?—Par quel hasard? Mais c'est que… c'est que…—Voici le fait, interrompit le vicomte qui vit l'embarras de la comtesse.—Eh bien, oui, dites-le, vous, s'écria-t-elle.—Voici le fait, répéta Mme de B… Depuis longtemps, mademoiselle me faisoit espérer que j'aurois le plaisir de lui donner à dîner chez moi. Elle avoit jusqu'à présent différé de me tenir parole, parce qu'il y a, pour ainsi dire, un voyage à faire…—Où demeurez-vous donc?—A Fontainebleau. J'y passe huit mois de l'année, j'ai un appartement au château.» M. de Lignolle s'inclina.