Moi, j'écoutois la marquise avec un plaisir mêlé d'étonnement: cette femme, qui tout à l'heure, déplorant je ne sais quel malheur nouveau, paroissoit inutilement vouloir retenir des sanglots, étouffer ses gémissemens et résister à son désespoir, est-ce bien elle que j'ai vue, le moment d'après, donner avec un admirable sang-froid le change à la comtesse? Est-ce bien elle que j'entends maintenant, d'une voix ferme et d'un front tranquille, et du ton de la vérité, faire à M. de Lignolle une fable impromptue, ingénieuse et vraisemblable? O Madame de B…, comme vous savez, au besoin, composer votre figure, assurer votre maintien, sécher vos larmes, dissimuler vos passions, vous rendre enfin tout à fait maîtresse de vous! Oh! comme en un moment vous venez de justifier, d'augmenter la haute opinion que j'avois de vos talens et de votre force!
Elle continuoit: «Hier, pourtant, mademoiselle est venue…—Ah! voilà, s'écria le comte en s'adressant à moi, voilà cette affaire indispensable qui vous forçoit à sortir pour vingt-quatre heures! c'étoit pour une partie de plaisir que vous quittiez la comtesse, retenue au lit par une indisposition assez grave! A sa place je ne le vous pardonnerois pas.»
La marquise reprit: «Elle est venue, et pour comble de bonheur elle m'a amené madame la comtesse…—Quoi! dit M. de Lignolle à sa femme, vous avez dîné chez un jeune homme que vous ne connoissez pas et qui ne vous avoit pas même invitée?—Monsieur, trêve de morale, répondit-elle, écoutez l'histoire jusqu'à la fin.—Vous concevez, ajouta le vicomte, combien la visite de ces dames m'a charmé. Hélas! ma joie n'a pas duré longtemps. Dans l'après-dînée, mademoiselle s'est sentie mal à son aise, nous avons cru que ce ne seroit rien; mais le soir le mal a augmenté. Nous voilà d'abord fort embarrassés, comme vous pensez bien: car il n'y avoit pas moyen qu'une jeune demoiselle malade restât chez un garçon. Heureusement madame la comtesse, qui a beaucoup de présence d'esprit…—Beaucoup moins que vous, Monsieur le vicomte, je vous rends justice…—A pris le parti de faire transporter mademoiselle ici,… où elle a bien voulu me permettre de l'accompagner.—Pourquoi donc ici plutôt qu'à Paris? dit le comte à Mme de Lignolle.—Pourquoi?… ma foi, demandez à monsieur le vicomte.» Celui-ci répondit aussitôt: «Parce qu'il y auroit eu quatorze mortelles lieues à faire et que de Fontainebleau ici il n'y en a pas sept.»
Le comte, qui ne trouva pas cette raison mauvaise, garda le silence pendant quelque temps: il paroissoit observer M. de Florville et Mlle de Brumont. «Puisque vous êtes l'ami de mademoiselle, dit-il enfin, vous devez savoir deviner des charades?—Oui, Monsieur, répliqua la marquise, mais pas à présent, s'il vous plaît; je ne m'y sens pas du tout disposée.»
Ceci fut pour M. de Lignolle un nouveau trait de lumière: il prit la comtesse à part; mais, curieux de savoir ce qu'il lui disoit, nous écoutâmes attentivement.
«Madame, ce jeune homme-là n'est pas l'ami de votre demoiselle de compagnie.—Que voulez-vous qu'il soit?—Il est son amant, Madame.—Ah! l'excellente idée que vous avez là!—Ne riez pas, Madame, vous savez que je m'y connois.—Je sais que vous le dites.—Et je crois qu'il faut veiller sur Mlle de Brumont.—Vraiment, Monsieur?—Il faut y veiller de près.—C'est mon intention.—Ce vicomte est jeune,… a une jolie figure,… ne paroît pas manquer d'esprit… ni d'usage;… je lui trouve je ne sais quoi de très distingué,… et je l'ai vu quelque part… Il a tout l'air d'un séducteur, Madame.—Monsieur, j'admire avec quelle sagacité vous pénétrez les gens en un quart d'heure.—Voilà ce que c'est que de connoître le cœur humain, Comtesse!… Je crains que la petite Brumont ne soit déjà la dupe de ce jeune homme-là.—Bon!—Avant-hier, qu'est-elle devenue?—Elle a passé la journée chez son père.—En êtes-vous sûre?—Oui.—Mais hier, ce dîner à la campagne? cela ressemble furieusement à une partie fine, au moins.—Je ne sais pas ce que c'est qu'une partie fine, Monsieur.—Madame, une partie fine,… c'est une partie… C'étoit une partie fine, allez, je vous le dis.—Expliquez-moi donc…—Je vous l'explique aussi: c'est une partie… une partie à deux.—Nous étions trois.—Aussi je suis persuadé que vous les avez beaucoup dérangés en y allant.—Ai-je mal fait?—Vraiment, vous auriez dû auparavant me consulter.—Passons, Monsieur.—Madame, j'ai déjà plusieurs preuves du penchant que ce jeune homme a pour cette jeune fille.—Voyons! vite!—Ses yeux sont rouges, parce qu'ils ont pleuré; ses yeux ont pleuré, parce que son âme s'est affectée; son âme s'est affectée, parce que sa maîtresse est tombée malade: donc il aime Mlle de Brumont.—Votre logique est pressante, Monsieur.—Et il faut que son âme soit profondément affectée, puisqu'il n'a pas voulu deviner mes charades! Ne riez pas, Madame,… ceci est sérieux… Éclairez la conduite de votre demoiselle de compagnie; donnez-lui son congé pour toujours, ou ne la quittez pas une minute.—Monsieur, mon choix est fait; j'aime mieux ne pas la quitter.—Quant à ce jeune homme, je vais le prier poliment de s'en retourner chez lui.—Non pas, Monsieur…—Mais, Madame…—Point de mais! je ne le veux pas.—Tant pis pour vous, Madame: on vous attrape; ces jeunes gens-là vous joueront quelque méchant tour, je vous en avertis.»
Un peu mécontent de sa femme, mais très content de lui, M. de Lignolle sortit de l'appartement. La comtesse alors fit les plus vifs remerciemens au vicomte. «Vous m'avez, lui dit-elle, très habilement tirée de l'embarras extrême où j'étois; vous êtes, après Faublas, le jeune homme du monde le plus spirituel et le plus aimable.» Il lui répondit: «Croyez-moi, ne perdez pas votre temps à me complimenter: vous êtes encore menacée d'un danger prochain auquel il faut songer à vous dérober. Le comte est ici, le baron doit y venir: s'ils se rencontrent, ils peuvent avoir une explication dont vous devez redouter les suites.—Vous avez raison; mais quel parti prendre?—Faire dire à M. de Faublas de ne pas venir.—Ah! je suis bien aise de le voir et de lui parler.—Cependant je prendrai la liberté de vous représenter…—Tenez, Monsieur, toute représentation est inutile: si le baron ne devoit pas venir, je l'enverrois chercher.—En ce cas, trouvez donc quelque moyen d'écarter M. de Lignolle.»
Elle le fit appeler et lui dit qu'elle désiroit quelques pièces de gibier. Charmé de la demande, le comte se hâta de dîner et partit pour la chasse. La marquise alors, tout à fait tranquille, alla prendre, sur le lit de camp du cabinet, la place que Mme de Lignolle y occupoit une heure auparavant.
Il n'y avoit pas un quart d'heure que la comtesse et moi goûtions les douceurs du tête-à-tête, quand on vint rudement frapper à la porte. Figurez-vous notre surprise et mes craintes: c'étoit M. de Lignolle, déjà revenu de la chasse! Il crioit: «Ouvrez, ouvrez vite; je vous amène Mme de Fonrose… Oui, Mme de Fonrose, qui venoit nous voir… Je l'ai rencontrée comme je sortois du parc… Quel bonheur!» La comtesse couroit à la porte.