Il descendit et remonta le moment d'après. En vérité, je m'attendois à voir paroître la marquise de B…; ce fut la baronne de Fonrose qui entra. Mon étonnement, déjà très grand, devint extrême lorsque je la vis accompagnée d'une jolie petite brune qui, prompte comme l'éclair, vint tomber dans mes bras. Quand elle m'eut vingt fois serré dans les siens, vingt fois embrassé, vingt fois appelé son cher ami, elle s'aperçut qu'il y avoit là deux personnes qu'elle ne connoissoit pas, et qui, très surprises de son excessive joie, comme de sa vivacité plus excessive encore, la regardoient faire en silence, et sembloient attendre impatiemment qu'elle eût fini. «Pardon, dit-elle à mon père en le saluant, je ne vous avois pas remarqué… Mais ce n'est pas ma faute,… c'est que… c'est qu'il est bon de vous avertir que je suis naturellement un peu prompte»; et sans attendre la réponse de M. de Belcour: «Quelle est cette jeune personne?» me demanda-t-elle en me montrant Adélaïde. Dès que j'eus répondu que c'étoit ma sœur, elle courut l'embrasser en lui disant: «Mademoiselle, je suis bien aise que vous lui soyez parente d'aussi près, car je vous trouve bien jolie.»
Ma chère Adélaïde, extrêmement troublée, ne put répondre un seul mot; mais j'entendis que mon père, à peine revenu de sa première surprise, prioit tout bas Mme de Fonrose de lui dire le nom de cette jeune dame, qu'il trouvoit en effet passablement prompte. La baronne répondit tout haut: «C'est l'une de mes plus intimes amies; je crois vous avoir parlé quelquefois de madame la comtesse de Lignolle.» Mon père adressa la parole à la comtesse: «Il me paroît que mon fils a l'honneur d'être connu de madame?—Beaucoup, Monsieur, dit-elle.—Oui, beaucoup, répétoit la baronne, qui rioit: ils ont fait des charades ensemble.»
Chacun s'étoit assis; la comtesse me faisoit signe de venir me placer à côté d'elle; j'y allois; le baron m'arrêta. «Étourdi que vous êtes!» me dit-il; puis, me présentant Mme de Fonrose: «Recevez, Madame la baronne, les remerciemens de mon fils.—Il faut convenir qu'il m'en doit, répondit-elle: je lui ai promptement ramené une jolie dame pour laquelle il a sans doute quelque amitié.—Mais, reprit-il, ce n'est pas de cela seulement qu'il s'agit.—Vous avez raison; il m'a encore l'obligation de lui avoir fait lier connoissance avec elle. Aussi me suis-je empressée, ce matin, d'aller chercher la comtesse, dès que j'ai su par vous que le chevalier venoit de sortir de sa prison.—Dès que vous l'avez su par moi! mais vous le saviez, j'espère, avant que je vous l'eusse fait dire?—Non.—Comment, non? vous n'avez point fait de démarches pour obtenir la liberté du chevalier?—J'en ai fait, il est vrai.—Ce n'est pas à vous qu'il doit son élargissement?—D'honneur, je ne le crois pas.—Madame, vous m'étonnez, s'écria-t-il avec un peu d'humeur. Pourquoi vous refuser à la reconnoissance du père, quand vous sollicitez celle du fils?—Quand je sollicite celle du fils! Expliquez-vous, Monsieur.—Eh! oui, Madame, vous me faites un mystère de votre heureux succès, tandis que vous n'avez eu rien de plus pressé que d'en instruire le chevalier.—Dites-moi, Monsieur, répliqua-t-elle avec impatience, comment j'ai pu instruire le chevalier, dont je n'ai…?—Comment, Madame? par une lettre que vous lui avez écrite ce matin.—Une lettre!»
Maintenant il étoit clair pour moi que, pendant toute la matinée, il s'étoit fait entre le chevalier de Faublas et son père un long quiproquo. Il étoit clair que celui-ci avoit toujours entendu parler de Mme de Fonrose, tandis que celui-là ne songeoit qu'à Mme de B… Frappé de la chaleur que M. de Belcour mettoit dans son explication avec Mme de Fonrose, je ne pouvois douter qu'il ne fût très amoureux d'elle et un peu jaloux de moi. Je n'avois qu'un mot à dire pour justifier la baronne, mais il ne falloit pas compromettre la marquise et me faire une querelle avec la comtesse. Quel parti prendre? Pendant que je cherchois un expédient capable de concilier tous les intérêts contraires, Adélaïde paroissoit rêveuse, Mme de Lignolle inquiète, Mme de Fonrose impatientée, et le baron continuoit.
«Oui, Madame, une lettre qu'on lui a remise de votre part au moment que nous passions à la porte Saint-Antoine; une lettre dans laquelle il vous plaît de lui donner le nom de Florville.—Le nom de Florville!—Et dans laquelle encore vous lui annoncez pour ce soir la visite de je ne sais quelle dame de Montdésir.—Je suis fort aise que vous m'appreniez ce nom-là. Cependant, Monsieur, je vous l'avoue, j'attends avec quelque impatience que vous vouliez bien finir ce trop long badinage.—Il ne tient qu'à vous, Madame; avouez simplement…—Quoi, Monsieur? toutes les rêveries qui vous passent par la tête?—Avouez simplement, continua-t-il d'un ton piqué, avouez que, patiemment postée à l'entrée du boulevard, vous attendiez un regard du chevalier.—Si monsieur le baron ne s'amuse pas, il a perdu la raison.—Avouez, Madame, il n'y a pas de quoi me fâcher. Tout ce qui pourroit m'étonner un peu, c'est que vous ayez cru nécessaire de vous enfuir à toute bride lorsque j'ai voulu mettre la tête à la portière.—A toute bride? l'expression est excellente.—Au galop, au galop, si vous l'aimez mieux.—Celle-ci n'est pas moins bonne.—Eh! sans doute, s'écria-t-il avec une extrême vivacité, à toute bride ou au galop, pourquoi pas, puisque vous étiez à cheval et en habit de cavalier?—Moi, ce matin, sur le boulevard, à cheval et en habit de cavalier? Moi, Monsieur? songez-vous bien à ce que vous dites? Ah! cela est trop fort!…—Madame, on vous a vue comme je vous vois.—Qui, Monsieur?—Mon fils.—Lui?—Lui-même.—Eh bien, je m'en rapporte à ce qu'il va dire.—Parlez, Chevalier, est-ce moi que vous avez vue?» Je répondis: «Non, Madame.—Comment, non? s'écria M. de Belcour. Ne m'avez-vous pas dit…?—Mon père, nous nous sommes mal entendus. Quand vous comptiez qu'il étoit question de Madame, je vous parlois d'une autre personne.—Et de qui donc?—Dispensez-moi…»
La comtesse, se levant alors avec beaucoup de vivacité, me dit: «Je veux le savoir, moi!» J'affectai de rire en répétant: «Vous voulez le savoir?—Oui, reprit-elle, je veux savoir quelle femme si pressée de vous voir vous guettoit ce matin sur votre passage et vous a écrit.—Vous voulez le savoir?—Oui, Monsieur.—Quoi! sérieusement, continuai-je en jouant l'étonnement, vous voulez que je dise…?—Oh! que vous m'impatientez! Oui, je le veux.—Absolument, Madame?—Eh! oui.—Vous l'exigez?—Je l'exige.—Si je vous obéis, vous ne serez pas fâchée?—Non.—Mais, voyez, Madame; faites bien vos réflexions.—Je perds patience.—Ah çà! mais, du moins, je ne le dirai donc qu'à vous, et tout bas?—Quel supplice!… Non, Monsieur, tout haut et à tout le monde.—Vous le permettez?—Apparemment, puisque je l'ordonne.—Vous l'ordonnez?—Eh! oui, oui, oui, cent fois oui!—Allons, c'est que probablement vous avez quelques raisons?…—Sans doute, j'en ai.—A la bonne heure!… je vais le dire. (Au baron et à la baronne, en montrant la comtesse.) C'étoit madame.—Cela n'est pas vrai, s'écria-t-elle.—Vous croyez donc que je ne vous ai pas reconnue?—Je vous jure que ce n'étoit pas moi.»
Je lui soutins que c'étoit elle; je le lui soutins avec tant d'assurance et un si grand air de vérité que mon père le crut fermement. La baronne elle-même y fut trompée. «Il est vrai, dit-elle à la comtesse, que vous mettez quelquefois des habits d'homme, et que je ne vous ai pas trouvée ce matin chez vous, quand j'ai été vous y chercher. Je vous ai attendue près d'une heure.» Mme de Lignolle, désolée, désolée plus que je ne puis le dire, crioit en vain: «J'étois allée chez ma tante, la marquise d'Armincour; de ma vie je n'ai monté à cheval, je ne savois pas que le chevalier dût aussitôt obtenir sa liberté.» En vain crioit-elle, personne ne paroissoit la croire; et moi, toujours armé d'un imperturbable sang-froid bien propre à redoubler sa vive impatience, je ne cessois de lui répondre tranquillement: «Ah! je vous ai bien reconnue!» Je pense, en vérité, que la comtesse se fût alors jetée par la fenêtre si, cruel au point de lui enlever l'unique amusement dont sa petite fureur pût être un peu calmée, je l'eusse empêchée de me pincer les bras et de me casser son éventail sur les doigts. «Vous vous fâchez, Madame, je l'avois bien dit! voilà ce que je prévoyois quand je résistois. Aussi, pourquoi me forcer de parler?—Quoi! Monsieur, pouvois-je deviner…?—Que je vous nommerois? Ah! voilà ce que c'est! vous ne me pressiez tant qu'afin que je nommasse une autre personne. Comment n'ai-je pas senti cela? J'ai tort en effet, j'ai grand tort! Quelle gaucherie de ma part!» En lui parlant ainsi, j'affectois de baisser la voix, mais en même temps j'avois soin de prononcer assez distinctement pour que chacun m'entendît. Ce dernier coup la mit tout à fait hors d'elle-même; elle m'alloit battre sérieusement, si je ne m'étois enfui.
O ma Sophie! je courus à ton appartement, je courus jusqu'au fond de ton boudoir chercher un asile que je croyois sûr.
Je me trompois: Mme de Lignolle y entra presque en même temps que moi. Trop coupable ou trop étourdi, je ne songeai qu'au plaisir de la voir dans un lieu de délices, où je pouvois si promptement faire succéder aux cruelles fureurs de la colère les douces fureurs de l'amour. Je la pris dans mes bras, et du ton le plus tendre: «Puisque vous m'assurez que ce n'étoit pas vous, lui dis-je, il faut bien que je vous croie; cependant j'aurois gagé toute ma fortune que ce matin Mme de Lignolle m'avoit rencontré près du boulevard. Jolie comtesse, cette erreur de mes yeux, cette erreur dont vous êtes affligée, que prouve-t-elle? rien autre chose, assurément, sinon qu'en tout temps préoccupé de votre souvenir, l'amant qui vous adore vous voit partout.—Eh bien, voilà une bonne raison, répondit la comtesse aussitôt apaisée; que ne la disiez-vous plus tôt, je ne me serois pas mise en colère.» Elle m'embrassa.
De mes deux sermens, l'un étoit déjà complètement oublié, puisque Mme de Lignolle restoit dans le boudoir où je l'avois laissée trop facilement entrer. L'autre, j'en fais en toute humilité l'aveu pénible, l'autre, qu'on ne regardera pas comme le moins essentiel, j'allois aussi peu religieusement et peut-être aussi vite le violer, si Mme de Fonrose ne fût tout à coup arrivée pour empêcher que le même instant ne me vît souillé d'un double parjure… Hélas!