«Allons, enfans, dit-elle en ouvrant la porte, que voulez-vous donc faire là? Vous êtes aussi trop étourdis. Le baron se fâche, il ne veut pas que sa fille dîne avec vous. En conscience, a-t-il tort? Allons, revenez avec moi, rentrons.—Voilà, répondit la comtesse, un joli boudoir. Nous y reviendrons, Monsieur de Faublas, Duportail, de Flourvac, de Florville: car vous êtes le jeune homme aux cinquante noms.—Comtesse, vous savez donc tout cela?—Et bien autre chose encore; nous aurons quelque dispute ensemble, je vous en avertis.»
Je fermai l'appartement de ma femme. La comtesse saisit son temps pour me prendre la clef, qu'elle mit dans sa poche. «Vous en avez sans doute une autre, me dit-elle; moi, j'ai besoin de celle-ci.»
Quand ces dames rentrèrent dans le salon, mon père n'y étoit plus. Je courus le rejoindre sur l'escalier, qu'il descendoit avec Adélaïde. Ma chère sœur avoit les larmes aux yeux. «Voilà une dame qui nous fait bien du mal, mon frère. C'est sans doute à cause d'elle que nous ne dînons point ensemble; elle est trop familière et trop vive, cette dame; défiez-vous-en. Tenez, mon frère, je n'aime pas les femmes qui montent à cheval. N'allez pas mettre encore un habit d'amazone pour celle-là, et vous battre avec son mari. Trouveriez-vous donc quelque plaisir à faire du mal à un honnête homme, et à retourner à la Bastille? Mon frère, n'aimez pas cette dame; oh! je vous en prie, ne l'aimez pas. Songez à ma bonne amie; ma bonne amie reviendra; elle vous aime bien, ma bonne amie, et, je vous le dis, cette comtesse lui causeroit autant de chagrin que cette autre marquise qui la faisoit tant pleurer.»
Ainsi, ma chère Adélaïde me donnoit, sans prétention comme sans finesse, d'excellentes leçons. Mais le moyen de goûter sa morale, à présent que la comtesse m'attend là-haut? Le moyen d'entendre la raison, quand le plaisir est là? Un jour viendra, mon aimable sœur, un jour viendra que vous-même, instruite par les passions, vous ne pourrez, sans de grands combats, donner l'exemple avec le précepte. En attendant, prêcheuse innocente, vous perdez vos bonnes paroles; je ne suis touché que de votre douleur, et, pendant que mon père vous reconduit, je vole embrasser ma maîtresse.
M'ama 'l secondo mio, dit Mme de Fonrose, qui me voyoit faire. Amo 'l primo mio, reprit-elle pendant que Mme de Lignolle me rendoit mon baiser. Mais, après s'être précipitamment jetée entre nous, elle ajouta: «Doucement, chers enfans, je suis désolée de séparer les deux jolies personnes! cependant, il faut que vous gardiez pour un autre moment la fin de l'heureuse charade.»
A l'application presque aussi heureuse que la baronne en faisoit, je vis bien que la comtesse n'avoit point de secrets pour elle.
Placé entre deux jolies femmes, dont l'une applaudissoit aux tendresses que me prodiguoit l'autre, je devois trouver le temps bien rapide en son cours. Il est vrai que, lorsque mon père revint, je le croyois à peine sorti. Monsieur le baron prit avec la comtesse un ton froidement poli; mais, grâce à Mme de Fonrose, le dîner s'égaya. Chaque saillie de M. de Belcour lui valoit un sourire de la baronne, et M. de Belcour paroissoit beaucoup aimer ce sourire. Plus sensible pourtant au plaisir de me revoir à sa table, le baron, souvent et longtemps, reposa sur moi ses regards satisfaits. Souvent il parla d'Adélaïde, et, chaque fois qu'il en parla, le regret de son absence lui coûta plus d'un soupir. Oui, pendant ce dîner trop court, oui, mon père, et je m'en souviendrai toute ma vie, je n'eus besoin que d'une attention légère pour discerner que votre maîtresse pouvoit un instant vous distraire, mais que toujours vous vous attendrissiez pour votre fille, mais que vous étiez heureux par votre fils. Oui, mon père, je ne vous observai qu'un moment, et mon cœur sentit que, malgré les séductions de cet autre amour si puissant, si tyrannique, le seul amour paternel vous donnoit en ce moment les plaisirs que vous vouliez cacher et la joie qu'il vous étoit si doux de laisser paroître.
Un ami commun vint la partager; le vicomte de Valbrun, tout à l'heure instruit de mon élargissement, accouroit m'en féliciter. Il me parut que Mme de Fonrose eût désiré qu'il se fût moins pressé. M. de Valbrun prit avec elle le ton orgueilleusement modeste qui semble appartenir à l'amant prédécesseur, et je vis au contraire M. de Belcour affecter les airs supérieurs d'un rival préféré. «Oui, c'est une affaire arrangée, me dit tout bas le vicomte, qui s'aperçut que j'observois curieusement chaque acteur de cette scène pour moi nouvelle, c'est une affaire arrangée, je ne suis plus rien chez la baronne. Hélas! poursuivit-il en riant, j'ai moi-même fait tous mes malheurs. Instruit par moi de votre détention, le baron revient à Paris, je le présente à la baronne, et tout d'un coup l'ingrat me l'enlève. Trop heureux encore si monsieur son fils veut bien me laisser tranquille possesseur de cette petite Justine qui seule occupe en ce moment-ci mon désœuvrement.—Monsieur son fils ne troublera pas vos amours, soyez-en sûr, Vicomte.—Je ne m'y fie pas trop; jurez par Sophie.—De tout mon cœur! je le jure.»
Ce jour n'étoit pas pour moi le jour des sermens heureux: bientôt on saura que je devois encore violer celui-ci.
«Messieurs, comptez-vous finir? dit Mme de Lignolle, impatientée de nous voir parler bas. De qui donc vous entretenez-vous avec tant de mystère? de Mme de Montdésir?—Mme de Montdésir! répéta le vicomte.—C'est, reprit la comtesse d'un ton de dépit mêlé d'ironie, c'est une belle inconnue qui doit faire ce soir une visite à M. le chevalier; ce matin elle l'a prévenu par un billet doux.» M. de Valbrun, d'un air étonné, répéta encore les derniers mots de la comtesse: «Un billet doux!—Oui, répondit-elle; priez monsieur de vous le montrer, vous verrez que c'est très intéressant.—Ah! Chevalier, faites-moi ce plaisir-là.»