Je ne fis aucune difficulté de confier à M. de Valbrun la lettre de la marquise. Il la lut plusieurs fois avec une attention qui me parut mêlée d'inquiétude, puis il me la rendit sans se permettre la moindre réflexion. Mais, un instant après, quand nous sortîmes de table, il me tira sans affectation dans l'embrasure d'une fenêtre. «Cette lettre, me dit-il, je devine de qui elle vient.—Vicomte, vous avez très bien fait de n'en rien dire.—Ah! soyez tranquille. Quant à Mme de Montdésir, c'est Mme de B… qui…» J'interrompis M. de Valbrun. «Je le crois comme vous: c'est la marquise, c'est elle assurément.» Le vicomte reprit: «Pendant votre détention, qui auroit pu durer très longtemps, Justine m'a dit cent fois que Mme de B… ne cessoit de travailler à votre liberté. Elle a peut-être quelque chose de très intéressant à vous apprendre.—Comme vous dites, Vicomte, et c'est là sans doute le motif de la visite qu'elle me rendra ce soir.—Chevalier, je ne suis pas fâché qu'elle vienne chez vous, puisque cette démarche peut vous être utile; mais, du moins, soyez sage, songez à Mme de Lignolle, songez à Sophie, n'allez pas…»

La comtesse, qui ne me perdoit pas de vue un moment, vint alors nous joindre, et mit fin à cette conversation, dans laquelle le vicomte et moi nous avions compris, chacun de diverse manière, plusieurs mots susceptibles de plusieurs interprétations. Oui, Lecteur, je vous en demande pardon, c'étoit encore un quiproquo.

Cependant la baronne parloit d'aller à l'Opéra. M. de Belcour, dès qu'il sut que la comtesse n'y accompagnoit point Mme de Fonrose, déclara qu'il ne sortiroit pas de chez lui. Celle-ci tenta complaisamment tous les moyens de l'écarter, et, désolée de le trouver inébranlable, finit par dire qu'elle resteroit aussi; d'un autre côté, la comtesse, inquiète, m'assuroit tout bas qu'elle ne me quitteroit pas de la soirée. «Je serai, disoit-elle d'une voix altérée, charmée de connoître cette Mme de Montdésir si prompte à vous donner des rendez-vous.» Puis, avec beaucoup de douceur, elle ajouta: «N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose à me dire en particulier?» J'avoue que la jalousie de Mme de Lignolle et sa tendre vivacité me jetoient dans une perplexité fort étrange. Sans doute je me livrois avec transport à l'espoir charmant que me donnoit cette question si polie: N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose à me dire en particulier? mais aussi, flatté d'une espérance plus douce encore, persuadé que, sous un nom supposé, Mme de B… dans un quart d'heure peut-être seroit dans l'appartement du chevalier de Florville, je me demandois quel intérêt si pressant la ramenoit chez moi si vite, et quelquefois j'osois me dire que l'amour, justement offensé des résolutions violentes qu'elle avoit prises à ce fatal village d'Hollrisse, mettroit sa gloire à me la rendre ici plus foible que jamais. Or, chacun sent dans quel embarras se trouvoit le chevalier de Faublas; brûlant du désir de remercier le plus tôt et le mieux possible la bienfaitrice chérie à laquelle il devoit plus d'une espèce de reconnoissance, mais pas à pas suivi d'un empressé disciple, qui sembloit impatiemment attendre la leçon que son maître eût été bien fâché de lui refuser. Que chacun plaigne donc un malheureux jeune homme obligé d'abord d'écarter de chez lui la jolie comtesse pour y introduire la belle marquise, et ensuite réduit à la dure nécessité de renvoyer sa première maîtresse pour recevoir sa première écolière; qu'en ce moment critique on craigne surtout qu'il ne fasse quelque sottise! Eh! qui n'eût pas, dans une occasion aussi difficile, perdu la tête comme moi?

Je pris un parti que je croyois bon; je saisis, pour m'échapper du salon, un instant où la comtesse causoit avec la baronne; je courus à mon appartement; j'appelai mon domestique. «Écoute, Jasmin, va te mettre en sentinelle à la porte de la rue; une dame viendra bientôt, qui demandera le chevalier de Florville; tu la prieras de te suivre, tu l'en prieras bien poliment, mon ami, car c'est une grande dame; à la faveur de la nuit, vous passerez sans que le suisse vous voie; vous traverserez la cour, et vous monterez par l'escalier dérobé; cette dame voudra bien attendre dans mon appartement; tu l'y laisseras sans lumière, parce qu'il ne faut pas que, des fenêtres du baron, on puisse s'apercevoir qu'il y a quelqu'un chez moi. Tu m'entends bien?—Oui, Monsieur le chevalier.—Attends donc, ce n'est pas tout: au lieu de venir m'avertir chez le baron, tu descendras dans la cour, et tu joueras sur ton méchant violon cet air que tu écorches si bien: Tandis que tout sommeille. Quand tu croiras que j'ai dû t'entendre, tu remonteras ici, où tu attendras mes derniers ordres. As-tu bien compris tout cela?—Oui, Monsieur.—Tu ne veux pas que je répète?—Non, Monsieur, et vous allez être obéi de point en point. Oh! que je suis aise de vous revoir! oh! je le disois bien, que, quand mon jeune maître seroit de retour, l'amour et les plaisirs repasseroient dans mon antichambre.—Tu oubliois les petits profits, Jasmin. Tiens, prends cela, car j'aime les gens qui ont de l'intelligence.»

Je n'avois quitté la comtesse qu'une minute, et déjà pourtant elle demandoit qu'un domestique allât voir où je pouvois être. Il y avoit une bonne heure que j'attendois près d'elle le signal convenu, quand Jasmin le donna. Mon bon Jasmin racloit comme un ménétrier de la foire; mais c'est ici surtout que vous admirerez l'empire de mon imagination sur mes sens: aux premiers crincrins du violon criard, je crus entendre, sous les doigts de mon laquais, résonner la harpe du roi-prophète, ou, vous l'aimerez mieux peut-être, la lyre d'Amphion. Jamais notre Amphion moderne, Viotti, dans ses plus beaux jours, ne tirera de son instrument des sons plus enchanteurs.

Heureusement l'enthousiasme ne me transporta pas au point de me faire oublier l'heureux moment qui m'étoit annoncé. Je me penchai à l'oreille de la comtesse, et d'un air empressé: «Quand donc permettrez-vous que je vous entretienne sans témoins?—Le plus tôt possible, répondit-elle naïvement, il ne s'agit que de trouver un moyen de nous échapper. J'y vais rêver; tâchez aussi d'imaginer quelque expédient… Mais, tenez,… oui, oui, laissez-moi faire. Monsieur, dit-elle à mon père, la baronne m'a dit que vous aimiez le trictrac?—Oui, Madame.—J'y suis passablement forte, Monsieur.—Voulez-vous en faire une partie, Madame?—Volontiers.»

Qui demeura très étonné? ce fut moi. Jouer avec mon père, quand il s'agissoit de me donner un tête-à-tête! Cela me paroissoit une gaucherie, une gaucherie dont je me consolai par réflexion: car, si l'amant de la comtesse en devoit souffrir, l'ami de la marquise en pourroit profiter. Oui, je croyois que j'allois m'évader sans que Mme de Lignolle elle-même y prît garde. Mais je me trompois, la petite personne avoit les yeux ouverts sur moi; elle m'appela près d'elle, me força de m'asseoir, et ne me permit, sous aucun prétexte, de quitter ma place.

Il y avoit une demi-heure que cela duroit, je commençois à m'ennuyer fort, et la marquise apparemment s'ennuyoit aussi, puisque Jasmin recommença son solo. Mon cher confident craignoit peut-être que je ne l'eusse pas d'abord entendu, car cette fois il faisoit un tapage d'enfer. On conçoit combien ce pressant carillon devoit augmenter mon impatience; je me sentois comme piqué de cent mille épingles, et voyez quelle ingratitude! la lyre d'Amphion ne me sembloit plus qu'une cornemuse. Le baron, qui dans ce moment faisoit une école, ne trouva pas non plus cette musique fort mélodieuse; il courut à la fenêtre, qu'il ouvrit, et demanda quel étoit le maudit racleur qui lui écorchoit ainsi les oreilles. «C'est moi, répondit aussitôt Jasmin, sensible au compliment; c'est moi.—Ayez la complaisance de ne pas m'étourdir ainsi», lui dit le baron. Et moi, bon fils, par égard pour mon père qui s'enrhumoit et s'époumonnoit à la fenêtre, je criai de toutes mes forces: «Finissez, Jasmin; vous faites un bruit! on vous entend dans le salon comme si vous y étiez: finissez… tout à l'heure,… tout à l'heure, entendez-vous?—Oui, oui, Monsieur; voilà qui est dit. Je vous entends à merveille.»

Touché de mon attention, le baron se remit au jeu d'un air satisfait; l'étourdie comtesse perdit bientôt ses avantages et la partie. Un mal de tête tout à coup survenu lui fournit le prétexte de refuser sa revanche, qu'elle pria la baronne de prendre pour elle. La comtesse, aussitôt que Mme de Fonrose se fut mise à sa place, me joignit dans un coin du salon, et me demanda tout bas si l'escalier étoit éclairé. «—Oui, ma jolie petite élève.—En ce cas, partez, je vous suis.—Tout de suite?—Oui, mon cher ami.—Quelle imprudence! Gardez-vous-en bien.—Parce que?—Parce qu'il est impossible que nous quittions la compagnie tous deux en même temps.—Bon!—Impossible: cela seroit remarqué, vous vous perdriez. Je vais monter, on pourra me croire occupé chez moi, et dans une bonne demi-heure…—Une demi-heure? Ah! c'est trop long.—Il le faut absolument.—Quoi! je vais me morfondre ici une demi-heure?—Le temps ne me paroîtra pas plus court qu'à vous, jolie comtesse; mais, en vérité, faire autrement ce seroit nous conduire comme deux enfans. Voyez, le baron s'est déjà retourné plusieurs fois; il nous observe, il s'inquiète.—Le baron! le baron! est-ce que nos affaires le regardent?—Il croit pouvoir se mêler des miennes parce que je suis son fils. Que voulez-vous? presque tous les pères et mères ont cette ridicule prétention-là.»

Jasmin n'osoit plus jouer du violon, mais je l'entendois, comme un chanteur françois, brailler à tue-tête: Tandis que tout sommeille.